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Maud Le Pladec, jeune chorégraphe française d’aujourd’hui

Artistes, Chorégraphes, Danse , Portraits

Créations souvent confidentielles, univers élitiste peu représenté dans les cursus des conservatoires et bien trop absent des programmes de l’éducation musicale dans les écoles… Difficile pour un spectateur lambda de percevoir les nouveaux langages de la musique et de la danse contemporaines ainsi que ses nouveaux acteurs. Quels sont aujourd’hui les jeunes compositeurs et chorégraphes de notre pays qui vont nourrir la création musicale et chorégraphique de demain ? ResMusica propose une série de portraits de cette nouvelle génération de compositeurs et chorégraphes français qui, portés par une ferveur créatrice, ont encore tout à démontrer. Pour accéder au dossier complet : Jeunes compositeurs et chorégraphes français d’aujourd’hui

 

fait partie des chorégraphes émergents déjà bien installés dans le paysage de la création contemporaine. Après un parcours d’interprète chez , Loïc Touzé ou , elle a commencé à développer il y a neuf ans une écriture chorégraphique qui s’ancre dans une grande exigence musicale. ResMusica l’a rencontré alors que Twenty-seven perspectives, sa dernière création en juillet à Montpellier Danse part en tournée.

« Danser est très naturel pour moi. Pour le reste, c’est une question d’organisation et d’emploi du temps ! »

Cela fait dix-huit ans que danse. Formée chez au Centre chorégraphique national de Montpellier dans le cadre du Master exerce d’études chorégraphiques, elle a dansé pour une certaine génération de chorégraphes contemporains, jusqu’à sa rencontre avec Boris Charmatz, il y a dix ans, avec lequel elle continue à collaborer aujourd’hui en tant qu’interprète. Ce parcours de danseuse en France et à l’étranger lui a cependant progressivement permis de développer à côté de ses engagements d’interprète un autre type de recherche chorégraphique. Avec des danseurs issus de chez Mathilde Monnier, elle crée en effet un collectif baptisé « Le club des cinq », qui travaille pendant huit ans, sous la forme d’un laboratoire d’improvisation, de composition, et teste différents modes de gouvernance d’un projet. Cette expérience permet à Maud Le Pladec de forger ses premières armes en tant que chorégraphe, et d’initier un travail personnel qui se situe dans la continuité de celui du collectif. « Professor, ma première pièce créée en 2010, est née de ma rencontre avec , musicien de l’, à la galerie Agnès b., où il interprétait la musique de . Il a joué et prolongé cette musique dans le second volet du diptyque, Poetry, en 2011. À partir de cette date, j’ai commencé à créer des pièces et continué à danser. »

Après ces deux opus consacrés à , avec la complicité de , Maud Le Pladec s’intéresse à la musique post-minimaliste américaine. John Cage, Philip Glass sont des compositeurs qui ont accompagné sa formation de danseuse et dont les œuvres, utilisées de manière récurrente, sont devenues pour elle presque des classiques. « Mon regard s’est alors tourné vers les États-Unis, car je me sentais conceptuellement proche de la pensée post-moderne, en architecture, en danse ou en musique. Je n’avais pas envie d’avoir recours aux compositeurs minimalistes comme Philip Glass, Steve Reich ou , mais plutôt à ceux de la génération suivante, les post-minimalistes, dont je pouvais approcher les figures tutélaires qu’étaient , ou , cofondateurs du collectif Bang on a Can. »

Dans le cadre d’une bourse de la Villa Médicis hors-les-murs, elle part deux mois aux États-Unis pour découvrir cette scène musicale. Un an plus tard, elle se rend à New York et Chicago avec l’Ensemble TaCtuS pour montrer Democracy, le fruit de ce travail.

« Le live a fait partie intégrante de mon travail de ces cinq dernières années, sous des formes réduites ou plus conséquentes. »

Dans toutes ses pièces, on retrouve de la musique live, interprétée par l’ ou l’Ensemble TaCtuS : « Le live a fait partie intégrante de mon travail de ces cinq dernières années, sous des formes réduites ou plus conséquentes, comme dans Concrete, qui réunit 14 danseurs et 9 musiciens de l’Ensemble Ictus. Je trouvais cela tellement dommage de ne pas diffuser ces œuvres en live sur le plateau et de ne pas montrer la musique sous son aspect le plus vivant. Mon objectif était de rendre la frontière entre musique et danse un peu plus floue ; de travailler aussi sur la confusion des genres, même si les musiciens et les danseurs restent chacun dans leur discipline. Je voulais faire en sorte de créer une rencontre du troisième type. Concrete est devenu une forme d’apothéose, presque opératique, de cette rencontre. Cette création a correspondu au moment où j’ai collaboré avec Thomas Jolly à la mise en scène de l’opéra Eliogabalo à l’Opéra national de Paris, ce qui a développé ma capacité à travailler sur une forme d’art plus totale. »

En marge de ce travail autour de la musique, Maud Le Pladec initie un pas de côté en créant deux petites formes, cycle de soli pour femmes, organisés autour de la prise de parole ou fondés sur un texte. Le premier solo s’intitule Hunted sur la figure de la sorcière, avec une performeuse afro-américaine. Le deuxième est baptisé Moto-Cross, en hommage à son père, décédé en 2001, et qui était président d’un club de moto-cross. Elle s’y raconte de façon fictionnelle sur près de 40 ans de musiques pop et électro qui ont traversé sa vie. Après ces deux solos, elle a de nouveau envie de renouer avec une forme plus ambitieuse et une œuvre musicale, en créant Twenty-seven perspectives à Montpellier Danse en juillet 2018. « Je voulais retrouver un grand groupe de danseurs et créer une pièce d’écriture chorégraphique. Je ne m’étais pas encore confrontée au répertoire classique et j’avais envie d’une œuvre très connue, que nous allions revisiter. De fait, nous n’avons rien réécrit, mais nous avons recomposé… »

Avec Pete Harden, le compositeur, elle choisit la Symphonie Inachevée de Franz Schubert. Ce qui les fascine dans cette symphonie, c’est justement qu’elle n’a pas été achevée. Cela leur permet de développer une vision imaginaire de l’œuvre, presque dystopique. Selon Maud Le Pladec, le travail de recomposition effectué est un travail sur la plasticité de l’œuvre, qui recourt aux principes sériels pour changer la dynamique et la couleur de Schubert, tout en redonnant envie de tendre l’oreille. Le compositeur et la chorégraphe décident d’exacerber l’effet de boucle et de transe qui se dégage de la redondance de cette partition. Les cellules de 45 secondes composées par Pete Harden à partir de la musique de Schubert et répétées 25 fois, qui s’apparentent à des samples, deviennent des impulsions qui permettent d’aider les danseurs à se mouvoir. Pour matérialiser la danse qu’elle imagine, Maud Le Pladec procède par accumulations et variations, en récréant à l’intérieur de la courbe musicale une dramaturgie qui sert de soutien aux danseurs. Pour se repérer, les danseurs ont dans les oreilles une bande-son enregistrée qui leur donne les comptes, ainsi que des indications sur les temps forts et les temps faibles. L’écriture musicale est ainsi au service de la danse, aussi bien d’un point de vue musical que comme outil directionnel.

Maud Le Pladec fait partie des chorégraphes français reconnus pour son écriture chorégraphique. Elle avoue que composer de la danse la fait travailler intellectuellement : « Je ne vais pas en studio, mais j’imagine des principes compositionnels, comme des lois et des règles, auxquels je confronte le danseur. Je suis très précise sur la manière dont je cadre le travail et sur les consignes que je donne aux danseurs. J’imagine des compositions chorégraphiques ; aux paramètres chorégraphiques viennent alors se mêler les paramètres musicaux. »

Depuis janvier 2017, la chorégraphe dirige le Centre chorégraphique national d’Orléans. Pour parvenir à concilier recherche chorégraphique et interprétation, elle a dû s’organiser : « Continuer à danser tout en créant est complémentaire. Comme un exercice d’auto-école, j’apprends beaucoup, tout en mettant à distance ce que j’apprends à travers la pratique qui a toujours été la mienne depuis l’âge de six ans. Danser est très naturel pour moi. Pour le reste, c’est une question d’organisation et d’emploi du temps ! »

Crédits photographiques : © Peggy Jarrell Kaplan, Martin Argyroglo, Centre chorégraphique national d’Orléans

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