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À Vicence, Ambrogio Maestri poétise Falstaff

Festivals, La Scène, Opéra

Vicence. Teatro Olimpico. 12-X-2018. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Falstaff, comédie lyrique en trois actes sur un livret d’Arrigo Boïto d’après Les Joyeuses Commères de Windsor et Henri IV de Shakespeare. Mise en scène : Iván Fischer et Marco Gandini. Décors : Andrea Tocchio. Costumes : Anna Bagiotti. Lumières : Tamás Bánay. Avec : Ambrogio Maestri, Sir John Falstaff ; Tassis Christoyannis, Ford ; Xabier Anduaga, Fenton ; Eva Mei, Alice Ford ; Sylvia Schwartz, Nannetta ; Yvonne Naef, Mrs Quickly ; Laura Polverelli, Meg Page ; Stuart Patterson, Bardolfo ; Giovanni Battista Parodi, Pistola ; Francesco Pittari, Dr Cajus. Chœur À la c’ARTe et musiciens du Budapest Festival Orchestra (Chef de chœur : György Philipp). Budapest Festival Orchestra. Direction musicale : Iván Fischer

falstaff.vicenza.01Dans le cadre unique et chargé d’histoire du Teatro Olimpico de Vicence, , cumulant les fonctions de directeur artistique, de chef d’orchestre et de metteur en scène, inaugure un tout nouveau festival lyrique, en s’arrogeant les services d’une distribution de haut vol pour un Falstaff de ingénieux et superbement chanté.

Il n’y a guère d’œuvres du répertoire lyrique qui peuvent se vanter, comme le Falstaff de , de fondre aussi soigneusement la musique et les mots d’un livret. Jamais auparavant l’inspiration commune et géniale d’un librettiste et d’un compositeur n’ont trouvé pareille symbiose. Ainsi donc, le secret de la réussite d’une production de Falstaff réside-t-elle dans la complicité de chaque instant des protagonistes et de l’orchestre. Plus particulièrement, entre le rôle-titre et le chef d’orchestre. Dans cette interaction entre le théâtre et la musique, la connivence est de mise. Un jeu de pouvoir entre le personnage lyrique et fantasque de Falstaff et la souple rigueur rythmique de la musique.

La disposition scénique du Teatro Olimpico (conçu par Andrea Palladio en 1580), sans rideau de scène, avec sa très grande ouverture sur une profondeur limitée requiert beaucoup d’habileté pour monter des opéras avec l’importance du dispositif orchestral du répertoire lyrique. Ainsi, pour ce Falstaff, le parterre sacrifie ses places privilégiées pour les bois et les cuivres de l’orchestre alors que les cordes sont disposées sur la scène, entre les tréteaux sur lesquels se déploient les chanteurs. De son côté, , outre que diriger son orchestre depuis la scène, s’implique en accessoiriste occasionnel, présentant la note du tavernier ou offrant un verre de vin chaud au malheureux Falstaff après son bain forcé dans la Tamise. Les murs de marbre, les statues de pierre favorisant jusqu’à l’exaspération une acoustique réverbérante, il a fallu toute la musicalité de l’excellent pour, passées les premières scènes, prendre la mesure de l’ambiance et gommer l’inconvénient sonore.

Avec (Sir John Falstaff) dans le rôle-titre, la production vicentine s’enorgueillit de compter sur l’un des plus grands Falstaff du moment. Après avoir revêtu les habits de Sir John plus de trois cent cinquante fois, le baryton italien peut se vanter de bien connaître le personnage. Comme tous les humains, Falstaff est fait de multiples facettes. Tour à tour buveur débonnaire, amoureux charmeur, bretteur cynique ou vieillard décati, intègre, jusqu’à l’évidente poésie, la complexité humaine de son héros. S’emportant envers ses deux serviteurs, prenant distance avec l’intrigante Mrs Quickly ou prévenant face à son « Caro signor Fontana », on baigne dans la réalité tant le chanteur parvient à emporter l’auditoire au-delà du théâtre. Sentez sa colère dans la tirade de « L’onore ! Ladri ! » qu’il ironise soudain lorsqu’il réalise ce que l’honneur contient de volatile et d’éphémère. Écoutez-le varier les rythmes, changer les couleurs de sa voix, imposer son autorité à tout l’orchestre.

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Le Falstaff de Verdi respire un humour d’une italianité spécifique que, peut-être, Iván Fischer ne saisit pas totalement. Sa musique s’en ressent. Ainsi aurait-on apprécié une direction parfois plus incisive, plus caractérisée. Cependant, reconnaissons au chef hongrois l’intelligence musicale de s’accommoder des intentions fantasques mais fondées du rôle-titre imposant ses tempo dans l’immédiateté du mot et de la situation. Reste que sa belle direction maintient admirablement la légèreté, la dentelle de cette farce tragi-comique.

Si s’impose au centre de l’intrigue, les autres protagonistes gravitent autour de lui avec allant. Ainsi vit-on des instants privilégiés avec une très convaincante (Mrs Quickly), admirable artiste sur laquelle les années de carrière semblent n’avoir aucune prise. Sa vocalité, sa projection vocale, sa puissance comme le contrôle parfait du vibrato restent admirable. De même, (Ford) trouve ici un registre vocal idéal à l’image de sa formidable interprétation du presque seul aria de l’opéra. Son « È sogno o realtà ? » clamé d’une voix claire, bien ouverte, assénée en une personnification théâtrale et athlétique impressionnante, révèle l’artiste capable de se dépasser.

Chez les dames, la soprano (Alice) déçoit quelque peu. Quand bien même ses aigus restent éclatants, ses registres bas médium et grave manquent sensiblement de volume étouffant le piquant de son personnage. À ses côtés, la mezzosoprano Laura Polverelli reste pimpante, mais on aurait aimé qu’elle donne un peu plus de voix.

Un charme irrésistible émerge du couple (Fenton) et (Nannetta). À 23 ans, le ténor espagnol surprend. Avec une voix aux caractéristiques de tenore di grazia actuel, il fait forte impression, se comportant tant vocalement que théâtralement avec beaucoup d’authenticité. Une voix à suivre. De son côté, la soprano Slyvia Schwartz enchante l’auditoire de sa lumineuse présence. Quel magnifique legato ! quelle beauté vocale ! quelle admirable ligne de chant ! en un mot : quelle artiste. La soprano confirme de belle manière l’impression qu’elle nous avait laissée dans sa Micaëla de Carmen à Verbier en 2016.

La scène finale, où Falstaff, une fois de plus est moqué et avec lui la jalousie de Ford, est l’occasion d’apprécier le et quelques violonistes des pupitres s’insérant soudain au chant pour prendre une part talentueuse au final débordant de cette production unanimement applaudie.

Crédit photographique : © Kata Schiller

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