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À Genève, un Boris Godounov étriqué

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Théâtre des Nations. 28-X-2018. Modeste Moussorgski (1839-1881) : Boris Godounov, opéra en un prologue et 7 scènes sur un livret du compositeur d’après la tragédie éponyme d’Alexandre Pouchkine (version originale de 1869). Mise en scène : Matthias Hartmann. Décors : Volker Hintermeier. Costumes : Malte Lübben. Lumières : Peter Bandl. Avec : Mikhail Petrenko, Boris Godounov ; Vitalij Kowaljow, Pimène ; Andreas Conrad, Prince Vassili Chouïsky ; Serghej Khomov, Grigori ; Andrei Torin, Missail ; Alexey Tikhomirov, Varlaam ; Melody Louledjian, Xenia ; Boris Stepanov, l’Innocent ; Marina Viotti, Fiodor ; Mariana Vassileva-Chaveeva, l’Aubergiste ; Roman Burdenko, Andrei Chtchelkalov ; Victoria Martynenko, la Nourrice ; Oleg Budaratskiy, Un officier de police ; Rémi Garin, Un boyard ; Harry Draganov, Mitioukha. Chœur du Grand Théâtre de Genève (chef de chœur : Alan Woodbridge). Maîtrise du Conservatoire populaire de Musique, Danse et Théâtre (direction : Magali Dami & Fruzsina Szuromi). Orchestre de la Suisse Romande, direction : Paolo Arrivabeni

BorisGodounov.01Le retard pris dans les travaux de rénovation du Grand Théâtre de Genève est-il responsable du fait que Boris Godounov de vu par semble à l’étroit sur la scène plus petite de l’Opéra des Nations ?

Boris Godounov est un opéra à grand spectacle dont le caractère historique s’accommode difficilement de transpositions à d’autres contextes. De même le rôle-titre, comme Don Giovanni ou Falstaff, demande une personnalité hors du commun. Plus qu’un grand chanteur, il faut un protagoniste dont la présence, l’aura, le charisme dépassent l’idée même de l’opéra. Or la production du Grand Théâtre de Genève ne répond que trop partiellement aux exigences de cette œuvre.

Tout semble manquer d’ampleur. Le décor squelettique () de colonnes de tubulaires carrées aux trois étages d’escaliers qu’on tourne et qu’on déplace, pâle imitation de scènes d’Olivier Py. Le grand escalier du couronnement avec son misérable tapis. Les costumes sans goût () d’une Russie décrépie. La mise en scène () vide de puissance dramatique. La direction d’acteurs enfin, à l’image du rôle-titre de Boris Godounov () privé de la grandeur, de la prestance, de l’autorité majestueuse d’un souverain.

Pas plus qu’en juin 2015 avec Fidelio à Genève, à Turin en juin 2016 avec sa Carmen minimaliste, ou en décembre 2016 où La Bohème encore à Genève avait été sauvée de l’ennui grâce aux chanteurs et à la direction orchestrale enlaçante de , le metteur en scène Matthias Hartmann ne parvient à convaincre. En favorisant l’aspect maladif de Boris Godounov, il caricature le personnage en occultant sa position sociale. La scène finale de la mort de Boris, avec son défilé de femmes jetant des gerbes de fleurs sur son corps alternant, dans un « à-toi-à-moi » quasi comique, avec d’autres femmes lançant sur le gisant des poignées de terre ramassée dans une brouette de cantonnier soudainement amenée aux côtés du mourant, est un ratage théâtral. Même si elle réussit à raconter l’intrigue, la direction d’acteurs de Matthias Hartmann sombre dans la convention avec, comme toujours dans ses spectacles, les artistes les plus aguerris seuls capables de bouger intelligemment sur scène.

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Fort heureusement, devant la complexité de la partition, le chef apporte une main heureuse à un magnifiquement dynamique. On remarque toutefois que la sensibilité musicale est plus ressentie venant de la fosse avec l’orchestre et son chef que des chanteurs. Même le , d’habitude si impliqué, apparaît moins bien préparé qu’à l’accoutumée, laissant entendre parfois quelques imperfections qu’on ne lui connaissait plus depuis longtemps. Malgré l’homogénéité du plateau, les chanteurs donnent l’impression d’être relativement peu concernés par l’intrigue, et nombre d’entre eux semblent ne pas comprendre le sens profond des mots qu’ils envoient. C’est ainsi qu’on pourra regretter que (Andreï Chtchelkalov) ne s’investisse pas plus avant dans l’admirable romance de la première scène où il pleure la Russie.

On l’aura compris, tous chantent. Et assez bien. Mais, à quelques exceptions près, il manque l’envie, l’artistique, ce plus qui fait qu’on n’entend plus rien d’autre qu’une musique habillant des mots, ou des mots vêtus de musique. Ce qui donne le rêve, qui transporte le spectateur est souvent absent. À l’exception tardive de la bouleversante interprétation de (l’Innocent) qui, en quelques notes, captive son auditoire quand bien même autour de lui la scène se vide de tous. À louer encore, la basse (Varlaam) dont l’abattage et la puissance vocale mettent le feu aux planches dans une scène qu’il habite avec une autorité faisant oublier la vulgarité des personnages caricaturaux l’entourant. Avec Boris Godounov de Moussorgski, les voix de basses sont à la fête et celle de (Pimène) ne dépare pas.

Quant au rôle-titre, quand bien même le haut médium et les aigus sont un peu serrés, (Boris Godounov) possède un registre grave d’une grande beauté, d’une belle ouverture, d’une impeccable projection. Toutefois, desservi par une direction d’acteurs indigente, son personnage manque de verticalité, d’entregent, de noblesse, même si le choix scénique veut le confiner à l’image d’un homme veule et misérable loin de celui d’un monarque assassin assailli de remords.

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Les autres protagonistes gravitent autour de ces figures avec des talents variables, où l’on remarque cependant la touchante intervention de (Xenia), la belle autorité vocale de (l’Aubergiste), et la toujours judicieuse aisance de (Fiodor) – même affublée d’une tenue de l’équipe nationale russe de hockey !

Cette représentation, qui ne restera pas dans les annales du Grand Théâtre de Genève, est applaudie sans grande chaleur (on n’ose plus « bouer » à Genève !) par un public peut-être fatigué d’avoir assisté à plus de deux heures de spectacle sans entracte.

Crédit photographique : © Carole Parodi

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