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À la Monnaie, un Frankenstein futuriste, criant d’actualité

La Scène, Opéra, Opéras

Bruxelles. La Monnaie. 10-III-2019. Mark Grey (1834-1886) : Frankenstein, opéra en deux actes sur un livret de Júlia Canosa i Serra d’après Frankenstein or The Modern Prometheus de Mary Shelley. Mise en scène : Àlex Ollé (La Fura Dels Baus) ; décors : Alfons Flores ; costumes : Lluc Castells ; éclairages : Urs Schönebaum ; vidéos : Franc Aleu. Avec : Scott Hendricks, Victor Frankenstein ; Topi Lehtipuu, Créature ; Eleonore Marguerre, Elizabeth ; Andrew Schroeder, Dr Walton ; Christopher Gillett, Henry ; Stephan Loges, Blind Man / Father ; Hendrickje Van Kerckhove, Justine ; William Dazeley, Prosecutor. Chœur de La Monnaie (direction : Martino Faggiani) ; Orchestre Symphonique de La Monnaie ; direction musicale : Bassem Akiki

frankenstein la monnaie 2La création à la Monnaie de Bruxelles de ce Frankenstein marque les esprits plus par son aspect de théâtre total aux forts relents métaphysiques, tel qu’envisagé par l’équipe de d’Alex Ollé, « par-delà le bien et le mal », que par la seule valeur intrinsèque de la partition de Mark Grey. 

Avec cette intrigue située entre passé (le siècle de Marie Shelley) et futur (une mission d’exploration polaire mille ans plus tard), ce spectacle globalisant nous renvoie à nos interrogations contemporaines face aux nouveaux défis planétaires, et aux menaces de régression humaine malgré – ou à cause de – nos avancées scientifiques.

Pour l’adaptation scénique du célèbre roman d’épouvante de Mary Shelley, Julia Canosa a repensé dans son habile livret, en la simplifiant et en la remodelant, l’intrigue et l’imbrication des mises en abyme successives du récit initial. Dès lors, au lever de rideau, nous évoluons en pleine aventure de science-fiction, dans un décor glacé figurant pas sa circularité un enfer polaire.

En 2816, le capitaine Watson, explorateur d’un Arctique en expansion du fait de nouveaux impacts climatiques des activités humaines, extirpe des séracs une créature humanoïde. Il la ramène à la vie et peut, grâce à la technologie d’alors, en explorer les souvenirs. La vie de Viktor Frankenstein et de son invention monstrueuse, ladite créature, est donc évoquée par sa représentation scénique dirigée selon les volontés de Watson : des humains futuristes (rasés ou chauves) vêtus de costumes de l’époque romantique en « rejouent » les principales scènes ponctuées par les commentaires et les interpolations textuelles d’un chœur digne de l’Antiquité grecque, citant le Prométhée de lord Byron ou d’Ovide. Se succèdent à la scène divers épisodes : l’évocation du dégoût du savant face à son « œuvre » secrète, le rejet de la « chose » par la société et le sinistre parcours criminel du monstre serial killer au gré de trois assassinats touchant au plus près son concepteur (son frère William, son ami Henry et sa tendre épouse Elizabeth). Ayant acquis auprès de son résurrecteur au gré des interpolations futuristes, une conscience humaine, la Créature réalise la portée de ses gestes dictés par la haine du rejet ; désespérée, elle promet, dans une ultime scène poignante, son immolation en mourant de froid et d’abandon dans une glaciale tempête de neige.

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Alex Ollé, concepteur du livret, signe une mise en scène prodigieuse d’habileté en son décor unique, enjeu de mutations permanentes au gré des scènes. La disposition concentrique et le décor d’, au gré d’incessantes métamorphoses renvoie à un monde imaginaire voyageant entre théâtre antique et science-fiction. C’est par la collision des images et des époques, par le truchement des costumes de Lluc Castells – entre tenues de quakers et celles de sécurité – une réécriture du mythe faustien sur fond visuel digne de Star Trek ! Certes déroutantes, les perspectives de cette fable nous confrontent à notre réalité, avec des évocations en filigrane de nombreuses problématiques actuelles (exclusion, changement climatique, clonage, manipulation génétique, eugénisme). L’on atteint un sommet d’intensité dans la scène finale du premier acte, ce presque insoutenable procès de Justine, jeune fille au pair, injustement accusée de l’assassinat de William, et condamnée à la pendaison où l’espace est partagé par l’appareil d’une justice aveugle, une foule haineuse, un monstre hébété, un scientifique hagard et muet ou la famille de la malheureuse.

Ollé peut aussi compter – surtout au premier acte – sur une débauche d’effets somptueux, avec les éclairages glacés d’Urs Schönebaumou, les vidéos efficaces dans leur inquiétante étrangeté de Franc Alleu. Avouons toutefois avoir été surpris par le relatif classicisme du second acte avec une dramaturgie expressionniste très « soft » et convenue.

Mark Grey est un composteur et designer sonore américain encore peu connu de ce côté de l’Atlantique. Sa partition charrie bien des influences et des lieux communs brassés en un maelström sonore avec plus de métier que d’imagination. Si l’écriture vocale tient beaucoup plus du récitatif continu dans l’héritage wagnérien, que d’une tradition plus mélodique, l’écriture orchestrale, centrale, est redevable de l’école minimaliste américaine par l’emploi de certaines processus répétitifs, sur fond d’ostinati rythmiques. Mais il s’agit ici d’un émule de marqué davantage par l’émancipation de la dissonance, les mutations et torsions rythmiques ou les acquis de l’école spectrale (le lever de rideau ponctué de terrifiants infrasons figurant la percée d’un navire explorateur dans la banquise, suivi d’une déferlante de bruits blancs). L’orchestre symphonique de La Monnaie est dirigé de main de maître par Bassem Akiki, habitué du lieu et aussi à l’aise dans les classiques du répertoire que dans le répertoire contemporain.

La distribution vocale est à la hauteur. Le baryton Scott Hendrix, habitué de la maison, d’une splendide santé vocale et d’une totale implication incarne un Victor Frankenstein dépassé par sa propre création et halluciné par la portée du désastre. , ténor à la prestigieuse carrière internationale, n’est pas en reste, et donne vie par une palette sonore aux nuances infinies et par une grande variété d’expression, à cette Créature rejetée et pourtant si humaine, depuis les borborygmes de son réveil jusqu’au lyrisme désespéré mais pudique de ses adieux. Le Walton solide d’Andrew Schroeder est davantage, et à juste titre, marqué par la rigueur presque scientifique de son incarnation plus que par un quelconque humanisme. La soprano lyrique Eleonore Marguerre campe, avec puissance et persuasion, une Elizabeth tout en nuances, seule touche féminine permanente du drame, amoureuse inquiète des affres et des terribles silences de son savant fiancé. Les rôles secondaires nous ont semblé idéalement distribués, avec une mention spéciale pour la naïve et terrorisée Justine de ou la brève apparition de Christophe Gilett en Henry.

On l’aura compris, le tout de cette production vaut plus que la somme des parties, et c’est le concept global et la réflexion qu’il suscite, plus que l’efficace mise en scène ou la partition hétéroclite qui emporte l’adhésion, servis par une distribution sans faille et par un orchestre impliqué et galvanisé.

Crédits photographiques : © B. Uhlig

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