Carmen virtuelle à Dijon, un intéressant concept au forceps

La Scène, Opéra, Opéras

Dijon. Auditorium. 23-V-2019. Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, opéra comique en quatre actes sur un livret d’Henry Meillac et Ludovic Halévy d’après la nouvelle de Prosper Mérimée. Mise en scène : Florentine Klepper. Décors : Martina Segna. Costumes : Adriane Westerbarkey. Lumières : Bernd Purkrabek. Vidéos : Heta Multanen. Avec : Antoinette Dennefeld, Carmen ; Georgy Vasiliev, Don José ; Elena Galitskaya, Micaëla ; David Bižić, Escamillo ; Norma Nahoun, Frasquita ; Yete Queiroz, Mercédès ; Aimery Lefèvre, Moralès ; Kaëlig Boché, le Dancaïre ; Enguerrand de Hys, le Remendado ; Sévag Tachdjian, Zuniga. Chœur de l’Opéra de Dijon (chef de choeur : Anass Ismat), Maîtrise de Dijon (chef de chœur : Etienne Meyer). Orchestre Dijon Bourgogne, direction : Adrien Perruchon

CA3Et un avatar de plus pour Carmen ! Menée par la troublante incarnation d’ dans le rôle-titre, l’audacieuse proposition de ne séduit pas que sur le papier.

Après l’ingénieuse Carmen de Tcherniakov, l’exceptionnelle Carmen de Barrie Kosky, on questionnait le destin scénique de l’héroïne préférée des lyricomanes du monde entier. A Montpellier, Ari Karapetian en avait fait en 2018 la reine d’une planète lointaine mais, au-delà d’une remarquable scénographie, ne racontait pas grand-chose. Ce n’est pas du tout le cas de qui confirme, après Dalibor, son appétence pour les angoisses du monde contemporain. Sa Carmen affronte la dérive de l’addiction aux jeux-vidéos, et la frontière des plus ténues entre le virtuel et le réel : « Tuer virtuellement quelqu’un n’est pas psychologiquement neutre… Si, un soir en rentrant à la maison, je trouvais mon compagnon en train de tuer des gens dans un jeu virtuel, cela changerait-il le regard que j’ai sur lui ? Pour moi, la réponse est oui. »

L’évolution de la place des femmes dans la société autorise une remise à plat de la personnalité de la flamboyante gitane. Peu intéressée par la Carmen ravageuse qui vit le jour en 1875, aussi horripilante dans son comportement que son équivalent masculin Giovanni, et encore moins par les archétypes (Micaëla en oie blanche versus Carmen en femme fatale), Florentine Klepper choisit de faire des sages Micaëla et José les deux héros d’une intrigue où ils vont, par Internet tenter la rencontre amoureuse via leur propre avatar extraverti : elle en Carmen , lui en Escamillo !

Cette proposition alléchante en terme de dramaturgie et, de surcroît, tout à fait vraisemblable de nos jours, est parfaitement exposée au cours d’un Prélude mené tambour battant. Et, alors que sa lecture anti-médias de Dalibor s’essoufflait en route, celle, très fouillée, que Florentine Klepper fait de Carmen, parvient à bon port malgré son concept au forceps : l’univers informatique ciblé sommant de réécrire tous les dialogues parlés, l’on doit par exemple s’accoutumer à « il y a de problèmes de connexion partout » dans la bouche de Zuniga. Au lieu de s’agacer, mieux vaut se rappeler que Carmen a connu lui aussi bien des avatars, le plus fameux étant même celui de Guiraud, qui ne s’était pas gêné pour adapter les dialogues à la réécriture de récitatifs chantés qui ont fait autorité plus d’un siècle durant.

Le décor de l’Acte I dévoile une sombre salle de jeux environnée d’écrans, avec ados en capuches et tenancier Zuniga en dreadlocks autour d’une table jonchée d’ordinateurs. Une vidéo connectée de type Matrix fait jaillir cascades de chiffres et injonctions en anglais : Be, create profile, game, start, level, kill … L’acte II, pour nous faire pénétrer à l’intérieur du monde virtuel créé par les joueurs, fait avancer jusqu’en bord de scène un écran géant qui sommeillait au fond du plateau. Les tringles des sistres tintent à l’intérieur de ce sextuple cadre de néons en un jouissif sommet chorégraphique qui reprend certains codes des danses de jeux vidéos en vogue. Zuniga cède lui aussi à la tentation de redonner à l’enveloppe de sa ligne un soupçon de sveltesse virtuelle. La lisibilité du fil narratif bien tenu deux actes durant se distend au début de l’acte III avec l’omniprésente Micaëla quasi-assoupie à la rampe, avec ses choristes ayant tous trouvé leur avatar et eux aussi prisonniers du jeu, avec ces super-héros pratiquant l’apesanteur pour venir se mêler au réel. Heureusement, un bel effet de l’écran, s’élargissant jusqu’aux abords du cadre de scène et se rapetissant, ramène tout ce beau monde à la maison pendant que José décide de suivre Micaëla. L’acte IV est un autre choc. L’écran noir du gigantesque cadre de scène écrase à la rampe le quotidien d’une Micaëla et d’un José qui ne s’aimeront jamais dans ce lit qu’ils déplient et drapent laborieusement tandis que le chœur s’époumone en off. José s’adonne une dernière fois au jeu pour faire apparaître Carmen dans un ultime parallélépipède en noir et blanc. Micaëla réalise alors l’inanité de son choix amoureux et abandonne là le jeune homme, de l’avenir duquel on ne donne pas cher.

CA2

Pour tracer les contours de cet univers glaçant et, on l’aura saisi, sans aucun clin d’œil hispanisant, les lumières de Bernd Purkrabek et la vidéo d’Heta Multanen, utilisant savamment le tulle d’avant-scène, créent de fascinants moments comme celui de l’ultime apparition, au bord de la déconnexion, de Carmen vêtue par Adriane Westerbarkey de quatre costumes qui, au fil des quatre actes, voient le noir l’emporter sur le rouge, jusqu’au latex final. La direction d’, qui a saisi l’opportunité de cette mise en scène pour faire réentendre des passages au plus près de la création (mais qui coupe le début de l’acte IV jusqu’à Voici la quadrille !) n’est pas sans personnalité dans sa façon de souffler le chaud et le froid de prenantes lenteurs et de dangereux excès de vitesse (le Quintette !).

Diction de velours et sans afféteries, a tout d’une Carmen. Difficile de juger le José de même si le chanteur parvient presque à nous faire oublier qu’une annonce a prévenu de son indisposition : capable de couronner l’Air de la fleur d’un piano crescendo inespéré, il ne trahit vraiment le dérobé de son instrument qu’au moment du duo final. A la Micaëla très pure d’, à l’Escamillo puissant de ne manque qu’une articulation plus nette. Le quatuor bouffe (, , , ) parvient à exister sous l’engoncement de lourds costumes de super-héros. Complètent cette bonne distribution un Moralès de luxe (), un Zuniga solide (Sévag Tachdjian) très sollicité par la mise en scène puisqu’il est aussi Lilas Pastia. Le Chœur de l’Opéra de Dijon, vraiment spectaculaire, est remarquable d’articulation.

La s’empare avec beaucoup d’aplomb de la Garde montante vue par Florentine Klepper : une armada de gosses se disputant un revolver virtuel pour jouer à leur tour. Et, peut-être, s’ils n’y prennent garde, se faire vampiriser leur humanité.

Crédits photographiques : © Gilles Abegg ; photo de Une © Bobrik

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.