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À Genève, triste Ballo in Maschera

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Genève. Grand Théâtre. 7-VI-2019. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Un Ballo in Maschera, mélodrame en trois actes sur un livret d’Antonio Somma d’après Gustave III ou Le bal masqué d’Eugène Scribe. Mise en scène : Giancarlo Del Monaco. Décors : Richard Peduzzi. Costumes : Gian Maurizio Fercioni. Lumières : Caroline Champetier. Avec : Ramón Vargas, Gustavo III ; Irina Churilova, Amelia ; Franco Vassallo, Comte Anckarström ; Judit Kutasi, Ulrica ; Kerstin Avemo, Oscar ; Günes Gürle, Comte Ribbing ; Grigory Shkarupa, Comte Horn ; Nicolas Carré, Cristiano ; Nauzet Valerón, Le Ministre de la Justice ; Georgi Sredkov, Un serviteur d’Amelia. Chœur du Grand Théâtre de Genève (chef de chœur : Alan Woodbridge). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Pinchas Steinberg

Un ballo in maschera © GTG / Carole ParodiAu terme de cette dixième et dernière saison de Tobias Richter à la tête du Grand Théâtre de Genève, la terne image de cette production d’Un Ballo in Maschera de Verdi illustre l’échec du but avoué de faire de ce théâtre l’une des dix meilleures scènes lyriques d’Europe.

Un Ballo in maschera de n’avait plus été monté sur la scène du Grand Théâtre de Genève depuis février 1984. Trente cinq ans ! C’était l’ère de Hugues Gall. Le Grand Théâtre était l’une des cinq plus grandes maisons d’opéra au monde. On y faisait la queue des nuits entières pour glaner quelques billets. Au maximum quatre places par personne. En 1984, comment ne pas s’offrir une nuit blanche sur les escaliers du théâtre dans l’attente de l’ouverture des guichets quand ce Ballo in maschera promettait Luciano Pavarotti dans le rôle du Comte, Piero Cappuccilli dans celui de Renato, Anna Tomowa-Sintov en Amelia, Mignon Dunn en Ulrica, Giovanni Foiani en Tom, et découvrir une extraordinaire Danielle Borst en pétulant Oscar tout cela sous la baguette flamboyante de Riccardo Chailly ? Les quelques rescapés de cette époque lointaine ont dû déchanter devant cette nouvelle mouture de l’œuvre. Certes, comparaison n’est pas raison mais, tout de même. On pouvait espérer que, pour son ultime spectacle d’opéra au Grand Théâtre de Genève, Tobias Richter aurait mis les petits plats dans les grands. Ne serait-ce que pour couronner un règne de dix saisons d’où bien peu de productions se sont révélées enthousiasmantes. Il n’en n’a rien été. La platitude a, encore une fois, été l’apanage de ce spectacle.

, dans sa mise en scène comme dans sa direction d’acteurs ne parvient pas à potentialiser les protagonistes. Ses scènes sont souvent vides, non habitées, avec des chanteurs qui errent plutôt que de marcher, qui se statufient plutôt que de se mouvoir. Peu d’inventivité dans le décor () non plus. Est-ce d’avoir repris la version originale (ou presque) de Gustave III, roi de Suède qui a suggéré ces maisons Minergie construites par un émule d’Ikea ? Maisons, cabanes ou palais, peu importe, tout se passe à l’extérieur des bâtisses ou dans la grotte d’Ulrica. Oublié le gibet, oubliée la cueillette de l’herbe fatale, oubliés les appartements de Gustave III, oubliée aussi la salle de bal. Un bal ? Plutôt une lente marche serpentine des membres du chœur se tenant par la main comme dans une ronde d’enfants dans la cour d’une école. Les hommes en noir, les femmes en blanc, tous affublés d’un masque identique, visage grossièrement peint sur un paravent de plastique transparent, dépersonnalisant tout le monde et rendant impossible de reconnaître qui est qui lorsqu’ils (ou elles) chantent derrière leur « pare-brise » !

Un ballo in maschera © GTG / Carole Parodi

Dans la fosse, , la baguette pâteuse, ne parvient pas à dynamiser l’. Comme il ne réussit pas à souder l’orchestre et le plateau. Malgré quelques décalages, le métier fait s’enchaîner les airs mais l’investissement artistique fait défaut. Point de rêve, même musical. La mezzo-soprano (Ulrica) chante, avec une voix qui, sous certains aspects pourrait convenir au rôle mais qui manque sensiblement de consistance pour exprimer la terreur qu’inspire son personnage. C’est à croire qu’on est, autant de la part des responsables de son engagement que de l’artiste elle-même, dans l’ignorance totale de ce que, vocalement, ce rôle demande. Et pourtant, ce ne sont ni les artistes, ni les références discographiques qui manquent pour sélectionner la personne idoine. Il en est de même pour la soprano (Amelia) dont la fort belle voix ne suffit pas à en faire l’interprète idéale. Ses fréquentes imprécisions, ses décalages, ses aigus étonnamment courts dénotent une certaine impréparation au rôle majeur qu’elle aborde.

Les conspirateurs (Comte Ribbing) et (Comte Horn) font étalage de leur puissance vocale la projetant aux limites d’un chant vulgaire. Le baryton (Comte Anckarström) tend à tirer la couverture à lui en lançant avec force sa voix, oubliant la ligne de chant verdienne volontairement cantabile pour mettre en valeur les enjeux du personnage avec l’intrigue et les autres protagonistes.
Le personnage d’Oscar () semble pourtant se détacher de cette langueur. À l’abri des faveurs du Comte, il se moque de tous. Mais si la jeune soprano convainc par ses minauderies, sa voix trop fluette ne passe malheureusement pas la rampe.
Indéniablement (Gustave III) est vocalement le meilleur atout de cette distribution. Même s’il n’a pas toutes les attitudes scéniques qu’impose la figure d’un roi, le ténor aborde crânement ce rôle particulièrement écrasant avec beaucoup de générosité. Verdien en diable, il convainc.
Le , fidèle à sa réputation, en impose par sa présence, sa musicalité et la précision millimétrique de son chant.

La saisissante dernière scène, très réussie, s’éteint sur la mort du Comte, comme s’éteint la saison sur cette triste production.

Crédit photographique : © Carole Parodi

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Genève. Grand Théâtre. 7-VI-2019. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Un Ballo in Maschera, mélodrame en trois actes sur un livret d’Antonio Somma d’après Gustave III ou Le bal masqué d’Eugène Scribe. Mise en scène : Giancarlo Del Monaco. Décors : Richard Peduzzi. Costumes : Gian Maurizio Fercioni. Lumières : Caroline Champetier. Avec : Ramón Vargas, Gustavo III ; Irina Churilova, Amelia ; Franco Vassallo, Comte Anckarström ; Judit Kutasi, Ulrica ; Kerstin Avemo, Oscar ; Günes Gürle, Comte Ribbing ; Grigory Shkarupa, Comte Horn ; Nicolas Carré, Cristiano ; Nauzet Valerón, Le Ministre de la Justice ; Georgi Sredkov, Un serviteur d’Amelia. Chœur du Grand Théâtre de Genève (chef de chœur : Alan Woodbridge). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Pinchas Steinberg

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