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Lisette Oropesa impressionne à la Scala dans I Masnadieri

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Milan. Teatro alla Scala. 21-VI-2019. Giuseppe Verdi (1813-1901) : I Masnadieri, opéra en quatre actes sur un livret d’Andrea Maffei d’après Die Räuber de Schiller. Mise en scène : Sir David McVicar. Scénographie : Charles Edwards. Costumes : Brigitte Reiffenstuel. Chorégraphie : Jo Meredith. Lumières : Adam Silverman. Avec : Michele Pertusi, Massimiliano ; Fabio Sartori, Carlo ; Massimo Cavaletti, Francesco ; Lisette Oropesa, Amalia ; Alessandro Spina, Moser ; Francesco Pittari, Arminio ; Matteo Desole, Rolla. Chœur et Orchestre du Teatro alla Scala, direction : Michele Mariotti

159_K65A1509 Lisette OropesaAvec I Masnadieri cette année, après Giovanna d’Arco lors de son investiture en 2016 et tout dernièrement Attila, Riccardo Chailly, directeur musical de la Scala de Milan, poursuit sa remise au jour des opéras de jeunesse de . Une renaissance salutaire, très attendue, qui marque les débuts de la soprano sur la scène scaligère, sous la direction de , dans une mise en scène de .

Composé durant « les années de galère » au cours desquelles Verdi, trentenaire, fatigué, surmené et malade plie sous le poids des commandes venues de l’Europe entière après le succès de Nabucco, I Masnadieri bien qu’initialement prévu pour Florence, est le premier opéra composé pour une scène étrangère. Sous l’impulsion de la Reine Victoria, il fut créé à Londres le 22 juillet 1847 au Her Majesty’s Theater, dirigé par Verdi en personne, avec Jenny Lind dans le rôle d’Amalia. Le triomphe mondain de la première fut total, mais éphémère, car la critique se montra féroce, affirmant qu’il s’agissait sans doute du plus mauvais opéra jamais donné à Londres… Une appréciation d’importance qui explique probablement qu’I Masnadieri fut retiré rapidement de l’affiche pour connaitre une longue mise en sommeil, troublée par quelques exhumations itératives, dont la dernière en date est cette nouvelle production du Teatro alla Scala. Pour l’anecdote la dernière représentation de cet opéra à la Scala remonte à 1978 dirigée par un jeune chef de 25 ans, nommé Riccardo Chailly, remplaçant au pied levé Giandrea Gavazzeni !

D’un point de vue musical I Masnadieri marque surement un tournant dans la production verdienne puisqu’il semble correspondre à la transition entre le crépuscule du bel canto et l’aube du Verdi de la maturité. Il reste néanmoins un des opéras les moins donnés du compositeur de Bussetto, du fait de ses exigences vocales et de la maladresse insigne du livret d’Andrea Maffei, germaniste et ami de Verdi, qui en fit l’adaptation à partir des Brigands de Schiller. Gommant toute quête de légitimité, toute aspiration à la légalité, présentes dans le drame de Schiller, Maffei réduit l’intrigue à une succession d’arias tressant une trame dramatique mal ficelée qui touche à l’absurdité dans le final. Son argument chaotique et morcelé repose sur deux lignes de force, la rivalité fratricide des deux frères et la peinture des relations complexes entre père et fille, auxquelles s’ajoutent de façon théâtralement judicieuse une scène de la folie et une fin dramatique. Toutes circonstances qui auraient pu fournir à Verdi les ingrédients pour un opéra d’une toute autre dimension…

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Heureusement la mise en scène d’une grande finesse, confiée à parvient à rassembler ce qui est épars et à redonner sens à l’intrigue, en transposant l’action au XVIIIe siècle, en utilisant sur scène un personnage muet qui représente l’avatar de Schiller et en repensant la scène finale du IV afin de lui donner sens. La scénographie sur deux niveaux, conçue par Charles Edwards est somptueuse, ainsi que les costumes dessinés par Brigitte Reiffenstuel.
Pour mémoire il faut rappeler que Die Räuber, premier drame de Schiller fut écrit à l’âge de 18 ans (1781) par un jeune écrivain dissipé alors qu’il était emprisonné, et régulièrement fouetté… Un fait d’importance que MC Vicar rappelle dès l’Ouverture pour identifier le personnage muet se promenant sur scène en gribouillant au juvénile Schiller, qui joue alors son drame en même temps qu’il l’écrit. Cela permet une réécriture de la scène finale du IV où l’on voit clairement Schiller (son avatar) donner l’épée meurtrière à Amalia qui la tend ensuite elle-même à Carlo pour le sacrifice final, transformant ainsi un assassinat absurde en un suicide lourd de sens. En effet, Carlo constate son échec à changer le monde, reste avec les brigands et abandonne Amalia qui demande la mort. Si tout finit mal, la cohérence du drame est du moins préservée.

Dans la fosse, il faut bien avouer que l’on a connu plus audacieux, mais à sa décharge, la succession quasi ininterrompue de récitatif-air-cabalette prend rapidement l’allure d’un catalogue vocal qui ne favorise pas la continuité du discours. Le chef choisit donc de se mettre au service des chanteurs en veillant aux équilibres et en dessinant les contours dramatiques des personnages. Peu de dynamique globale mais beaucoup d’élégance, de couleur dans cet accompagnement orchestral comme dans le splendide solo de violoncelle (Massimo Polidori) lors de l’Ouverture.

Le casting vocal repose sur un quatuor principal solide dominé par l’impressionnante prestation de pour sa première apparition sur la scène de la Scala. Amalia est un rôle qu’elle connait bien pour l’avoir pratiqué régulièrement depuis sa prise de rôle à Washington, il y a cinq ans. Alliant ramage et plumage (en référence au « rossignol suédois » pour qui fut écrit le rôle) elle donne au personnage d’Amalia un relief rarement atteint, tant vocalement que scéniquement, assumant avec vaillance et sans outrage la composante belcantiste du rôle. Son timbre magnifique de pureté sait se durcir en fonctions des exigences dramatiques, son agilité vocale impressionne dans les vocalises et des aigus stratosphériques, la ligne de chant séduit par son élégante souplesse.

Face à de telles prouesses, (Carlo) répond avec brio par sa puissance d’émission, le timbre est rayonnant, mais les aigus sont parfois défaillants ou tronqués comme lors de son premier air « O mio castel paterno » rapidement compensé par un « Nell’argilla maledetta » triomphal, superbement placé, soutenu par le chœur et l’orchestre. (Francesco) représente assurément le maillon faible de ce quatuor, non par une quelconque défaillance vocale, mais plutôt du fait d’ une erreur de casting. Son baryton trop clair et lumineux ne correspond pas à la noirceur de timbre exigé par le rôle. Son physique de jeune premier surprend alors qu’on attendait une incarnation digne de Richard III et une stature vocale à la Rucinski. La scène de la folie au IV : « Pareami che sorto » parait dès lors bien pâlotte là où on espérait les hallucinations de Macbeth. (Massimiliano) rejoint à l’applaudimètre Lisette Oropesa par la stature noble et profonde de sa basse, par son legato, sa puissance et l’émotion dégagée, que ce soit en solo dans un bouleversant : « Carlo ! io muoio » du I, ou  en duo avec Carlo dans un émouvant : «  Come il bacio » au IV, ou encore dans les nombreux ensembles de la partition, à l’exemple du quatuor du I : «  Sul capo moi colpevole ».

Les rôles secondaires ne déméritent pas, qu’il s’agisse de qui campe un Arminio de belle tenue, ou d’Alessandro Spina (Moser) aux allures raspoutiniennes qui préfigure les grands airs de basse à venir, dans Don Carlos notamment.

Le Chœur de la Scala et la chorégraphie chatoyante de Jo Meredith achèvent de compléter cette belle production à voir absolument puisque captée par la RAI pour une prochaine diffusion.

Crédit photographique : © Brescia / Amisano Teatro alla Scala

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Milan. Teatro alla Scala. 21-VI-2019. Giuseppe Verdi (1813-1901) : I Masnadieri, opéra en quatre actes sur un livret d’Andrea Maffei d’après Die Räuber de Schiller. Mise en scène : Sir David McVicar. Scénographie : Charles Edwards. Costumes : Brigitte Reiffenstuel. Chorégraphie : Jo Meredith. Lumières : Adam Silverman. Avec : Michele Pertusi, Massimiliano ; Fabio Sartori, Carlo ; Massimo Cavaletti, Francesco ; Lisette Oropesa, Amalia ; Alessandro Spina, Moser ; Francesco Pittari, Arminio ; Matteo Desole, Rolla. Chœur et Orchestre du Teatro alla Scala, direction : Michele Mariotti

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