Ouverture des festivals de Wallonie sous l’archet inspiré de Chouchane Siranossian

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Namur. Église Saint-Loup. 25-VI-2019. Giuseppe Tartini (1682-1770) : Concerto en la majeur D.96. Francesco Geminiani (1687-1762) : Concerto grosso en mi mineur op. 3 n° 3. Pietro Antonio Locatelli (1695-1764) : Concerto en ré majeur, op. 3 n° 1. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concerto pour violon en la mineur BWV 1041. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Concerto grosso en fa majeur op. 6 n° 9 HWV 327. Jean-Marie Leclair (1697-1764) : Concerto pour violon en sol mineur op. 10 n° 6. Chouchane Siranossian, violon. Millenium orchestra (Pablo Guttierez, Hans Cammaert, violons, Oleguer Aymamí Busqué, violoncelle, solistes du concertino), direction : Leonardo García Alarcón

chouchane siranossian, superbe violoniste et musicienne exploratrice d’un répertoire multiséculaire, est avec Bernard Foccroulle, l’un des deux principaux artistes en résidence de cette édition 2019 des Festivals de Wallonie. En toute logique, il lui échoit l’honneur d’ouvrir, en l’église Saint-Loup de Namur, les festivités avec un prestigieux et marathonien concert de concerti baroques, en compagnie de et de son .

Fédération de sept entités programmatrice de cent trente concerts répartis sur tout le territoire de la communauté d’expression française de Belgique, les festivals de Wallonie ont choisi pour thématique cette année les « racines » : non pas envisagées comme sources de cloisonnements ou d’immobilisme, mais comme potentialités de rencontres musicales et de découvertes humaines, comme facteurs de dynamiques ouvertures culturelles ou comme sources d’épanouissements universels par-delà les origines individuelles, au gré des voyages, des apprentissages, des échanges, des exils volontaires ou des convulsions de l’Histoire. Pour les organisateurs, il s’agit donc, en ces périodes de flux migratoires et – hélas – de réémergence de nationalismes de replis aux relents suspects, de d’avantage rappeler, au moins sur le plan musical, les vertus de l’ensemencement individuel et collectif par la complémentarité des identités placée sous les auspices de la réunion des Goûts. Nos « racines » musicales ont pu ainsi s’enrichir au fil des siècles grâce à un terreau commun, ciment fédérateur de fortes personnalités au gré des aléas du Destin, par delà les évidentes différences culturelles envisagées comme autant de « chances ».

L’invitation lancée à est donc parfaitement cohérente. La violoniste française, arménienne d’origine, véritable âme pan-européenne, à la carrière si palpitante et diversifiée (double lauréate des ICMA), tantôt konzertmeisterin, tantôt soliste, tantôt chambriste, tantôt violon conducteur fondatrice d’ensembles d’archets, aux quatre coins de notre continent, a étudié avec Tibor Varga à Sion puis avec Pavel Vernikov au CNSM de Lyon. Mais elle est sans doute l’une des rares élèves de Zakhar Bron à avoir tenté (et réussi) par la suite aussi le pari de l’approche à l’ancienne en recevant l’enseignement de Reinhard Goebel. Son vaste répertoire laisse la part belle aux absolues découvertes, de la période baroque à nos jours, toujours approché avec à la fois le souci de l’intégrité musicologique, de l’expression la plus juste, entre extraversion virtuose et réalisation pudique, sensible et originale.

Le concert de ce soir est la première rencontre musicale, souhaitée de longue date, de l’artiste avec le namurois d’adoption, loin de ses racines argentines, , lequel dirige du clavecin « son » . Une rencontre au sommet dans ce domaine, malgré un timing de répétition très minuté. Les deux parties du programme évoquent pour moitié les origines italiennes du concerto, soliste ou grosso, et après l’entracte l’assimilation et le rayonnement européen du genre sous les plumes les plus célèbres et prestigieuses de l’époque.

En ouverture le Concerto pour violon en la majeur D.96 d’un très moyennement inspiré nous laisse un sentiment mitigé, par la nature assez routinière et pour tout dire quelconque de l’œuvre, que l’implication des interprètes ne peut totalement sauver. Par contre, le premier concerto extrait de l’arte del violino opus 3 de Locatelli, joué avec les deux premiers et funambulesques capricci en guise de cadences insérées au sein des mouvements vifs, malgré un matériau harmonique et thématique assez ténu et fruste, nous laisse pantois par la maîtrise technique et expressive absolue de la soliste : plénitude virtuose, recherche de sonorités originales là où le texte sollicite les registres extrêmes de l’instrument, gourmandise souriante des coups d’archet, verve exubérante. Néanmoins, avec le Concerto opus 3 n° 3 de admirablement défendu par un remarquable Millenium orchestra (avec un concertino parfait), l’on change quelque peu de braquet musical, et par cette échappée belle, forte de chromatismes pulpeux et d’une science contrapuntique aboutie, l’on atteint de tout autres sommets d’inspiration compositionnelle.

L’ensemble ne retrouvera pas tout à fait en seconde partie le même bonheur dans la conduite du discours musical dans le célèbre Concerto opus 6 n° 9 de Georg Friedrich Haendel quelque peu précipité à notre sens par la faute de tempi un peu trop vifs.

Chouchane Siranossian revient après l’entracte tout d’abord pour un visionnaire Concerto en la mineur BWV 1041 de où l’ivresse de rebond rythmique au fil des mouvements vifs s’oppose à la lévitation transcendantale de l’Andante central. L’on y aurait souhaité un ensemble plus à l’écoute de la soliste dans des répliques un soupçon moins raides ou téléphonées dans leurs nuances. Toutefois, par la connivence entre soliste, ensemble et chef, la soirée musicale connaît son apothéose avec l’opus 10 n° 6, de , l’une des œuvres solistes les plus exigeantes et les plus génialement abouties du maître, point de rencontre entre l’élégance du « geste » baroque française projeté dans la grande forme et le plus instantané foisonnement virtuose italien, où notre soliste se joue de toutes les chausse-trappes techniques de la redoutable partition avec une incroyable décontraction et une pérenne musicalité.

En bis, les artistes nous proposent le mouvement lent alternatif du concerto de Tartini programmé en début de concert, où subitement le maître italien semble avoir recouvré son invention poétique. La boucle est ainsi – et oh combien élégamment – bouclée !

Crédits photographiques : Chouchane Siranossian © Nikolaj Lund

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