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Tosca à Aix : le crépuscule d’une idole

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Aix-en-Provence. 9-VII-2019. Giacomo Puccini (1858-1924) : Tosca, Melodramma en trois actes, livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica d’après la pièce de Victorien Sardou. Mise en scène : Christophe Honoré. Décors : Alban Ho Van. Costumes : Olivier Bériot. Lumières : Dominique Bruguière. Avec : Angel Blue, Floria Tosca ; Catherine Malfitano, La Prima Donna ; Joseph Calleja, Mario Cavaradossi ; Alexey Markov, Scarpia ; Simon Shibambu, Cesare Angelotti ; Michael Smallwood, Spoletta ; Jean-Gabriel Saint-Martin, Sciarrone ; Leonardo Galeazzi, Il Sagrestano ; Virgile Ancely, Un carceriere. Chœur (chef de chœur : Hugo Peraldo), Maîtrise (chef de chœur : Karine Locatelli) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction musicale : Daniele Rustioni

TO4La Tosca de est un cadeau pour les fous d’opéras qui commençaient à se lasser du triptyque touristique Sant’Andrea della Valle/Palais Farnèse/Château Saint-Ange. 

, qui se définit souvent comme quelqu’un devant travailler à partir de son inexpérience du monde lyrique, fait, en vieux briscard, le choix d’une Tosca qui condense toute l’histoire de l’œuvre.

La Tosca est une idole. Les Tosca les plus illustres sont devenues à leur tour des idoles. Le metteur en scène connaît le pouvoir vénéneux des idoles. Mais quelle émotion, au lever du rideau, de voir en chair et en os, tandis que, d’une platine s’élève son interprétation du Vissi d’arte dans la version qu’elle tourna en décors réels avec Domingo en 1992 ! Perdue dans la solitude d’un luxueux appartement meublé de souvenirs, veillée religieusement par un jeune homme aux petits soins, elle écoute sa voix d’alors comme Fanny Ardant le faisait dans le Callas forever de Zefirelli. D’emblée le cœur se serre devant le décor aux mille recoins d’Alban Ho Van, éclairé par Dominique Bruguière, qui nous ramène en 1977, dans un certain appartement de la rue Georges Mandel, où une cantatrice mondialement célèbre, qui avait plus vécu d’art que d’amour, allait s’éteindre prématurément.

Dans cette inédite Sant’Andrea della Valle de 2019, la Prima Donna attend, non sans appréhension (« pas d’enfants chez moi ! »), une équipe de jeunes chanteurs à qui elle fera répéter Tosca, le tout devant être filmé pour un documentaire à venir. Cet Acte I est, pour Honoré, l’occasion de radiographier les relations qui vont se nouer entre les chanteurs, Prima Donna comprise. Cette dernière n’est effectivement pas insensible aux désirs extra-musicaux de la nouvelle génération, notamment ceux envers elle de ce Mario plus pressant qu’il ne serait de rigueur et dont l’ambivalence précipitera sa fin. La jalousie de Floria s’exerce à double-sens : de la future étoile vers son aînée, de cette dernière vers l’insolente jeunesse. La Prima Donna se permet d’interrompre le cours musical pour prodiguer tel conseil. Le Te Deum est un oppressant concours de selfies autour de la Prima Donna. Les coups de canon de la partition semblent l’écho de son cœur prêt à imploser sous le poids de la célébrité tandis que, sous un dais de fumigènes, le Chœur et la Maîtrise de l’Opéra de Lyon s’agenouillent devant son portrait en Tosca de naguère.

À l’Acte II, plus rugueux, les choses se corsent pour les héros comme pour les spectateurs. Le décor a pivoté et ce nouveau Palais Farnèse, ne conservant plus que les lieux de tous les appétits (la chambre de la Diva, et l’espace cuisine/salon), devient la fournaise d’impressionnants harcèlements, bien en phase avec la brutalité de la musique : pendant que Scarpia harcèle la jeune Tosca à cour, les « petits » méchants (Spoletta, Sciarrone, le Tôlier) procèdent à jardin au viol collectif de l’homme de compagnie de la Diva. Laquelle n’est pas en reste lorsque, plus loin, elle monnaye les services sensuels du jeune homme, lui tendant une poignée de coupures sur le Il prezzo en miroir de la jeune Tosca à Scarpia. La fin de l’acte est une passation de pouvoir : après que, de cartons religieusement déballés, ont surgi les robes des grands rôles de la Diva, la jeune chanteuse reçoit des mains de cette dernière la mythique tenue Empire. S’emparant des célèbres chandeliers, la Diva peut alors mettre en scène sa mort prochaine : une étoile va naître.

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À l’Acte III, le décor tourne le dos à la scène et fait place à l’Orchestre de l’Opéra national de Lyon (remarquable avec de très belles timbales), à , dont l’on peut goûter de visu la direction contrastée et féline, les alanguissements judicieux (la Cantate, E lucevan le stelle). La brume d’un tulle, sur lequel s’inscrivent, en surplomb de l’orchestre, de gros plans fantomatiques de la Prima Donna, dit la beauté matinale et campanaire du célèbre prélude. La chanteuse dispose des soldats de plomb sur une émouvante maquette du Château Saint-Ange posée hors scène sous l’arbre de l’Archevêché, erre comme un spectre dans l’assistance, puis s’installe dans un fauteuil : la version de concert de cette Tosca qu’elle a supervisée peut commencer. Hélas, les affects passés et présents la rattrapent, et elle finit par s’ouvrir les veines sous le regard épouvanté de la nouvelle Prima Donna.

est la nouvelle Prima Donna, à tous les sens du terme : ce sont ses débuts en France. Veillée par les Tosca de l’Histoire, que la vidéo fait défiler en cinémascope au-dessus du décor, merveilleuse de spontanéité dans les micros-scènes préparatoires, comme dans le second degré de l’entrée finale, passant de l’ado en jean à la star en lamé or, la soprano américaine possède une voix chaleureuse et ample. est un Mario solaire et fonceur auquel on pardonne d’infimes dégâts collatéraux, un Scarpia noir et stylé. Comme dans son impressionnant Così fan tutte in loco, Honoré demande énormément à tous, notamment à des comprimarii parfaits, qu’il fait exister au-delà de leurs brèves répliques ( notamment, omniprésent en tôlier pervers).

On ne remerciera jamais assez d’avoir joué un jeu auquel, o tempora o mores, on doute que se fût prêtée Callas. Christophe Honoré signe avec virtuosité la vidéo indispensable à la bonne perception de la multitude de détails du spectacle : on peut ainsi chercher tout à loisir, dans l’album photo personnel que Malfitano montre à , trace de sa Traviata hallucinée dont, à l’Opéra du Rhin, en 1980, Jean-Pierre Ponnelle mettait en scène la mort dès les premières notes. La gamme expressionniste des yeux de Catherine Malfitano étant une aubaine pour la caméra du cinéaste-metteur en scène, l’authentique Prima Donna qu’elle fut parvient à être le point de mire d’une production qui ne lui autorise que quelques phrases chantées (le premier Mario, la Chanson du Pâtre comme un retour vers l’enfance). Catherine Malfitano joue sa vie dans cette Tosca qu’elle reçoit, elle aussi, comme un cadeau.

Crédits photographiques : © Jean-Louis Fernandez

Lire notre dossier : Christophe Honoré, en attendant Tosca

 

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Aix-en-Provence. 9-VII-2019. Giacomo Puccini (1858-1924) : Tosca, Melodramma en trois actes, livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica d’après la pièce de Victorien Sardou. Mise en scène : Christophe Honoré. Décors : Alban Ho Van. Costumes : Olivier Bériot. Lumières : Dominique Bruguière. Avec : Angel Blue, Floria Tosca ; Catherine Malfitano, La Prima Donna ; Joseph Calleja, Mario Cavaradossi ; Alexey Markov, Scarpia ; Simon Shibambu, Cesare Angelotti ; Michael Smallwood, Spoletta ; Jean-Gabriel Saint-Martin, Sciarrone ; Leonardo Galeazzi, Il Sagrestano ; Virgile Ancely, Un carceriere. Chœur (chef de chœur : Hugo Peraldo), Maîtrise (chef de chœur : Karine Locatelli) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction musicale : Daniele Rustioni

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