La Scène, Opéra, Opéras

A Liège, Cyrille Dubois, idéal pêcheur de perles

Plus de détails

Liège. Opéra Royal de Wallonie. 10-XI-2019. Georges Bizet (1838-1875) : les Pêcheurs de perles, opéra en trois actes sur un livret d’Eugène Cormon et Michel Carré, version originale de 1863. Mise en scène : Yoshi Oïda. Décors : Ton Schenk. Costumes : Richard Hudson. Lumières : Fabrice Kebour. Avec : Annick Massis, Leïla ; Cyrille Dubois, Nadir ; Pierre Doyen, Zurga ; Patrick Delcour, Nourabab. Chœurs de l’opéra royal de Wallonie (chef de chœur : Pierre Iodice). Orchestre symphonique de l’Opéra Royal de Wallonie, direction : Michel Plasson

L’Opéra Royal de Wallonie reprend cet automne la belle co-production des Pêcheurs de perles de dans la mise en scène très orientalisante de Yoshi Oïda, déjà vue à Bordeaux, à l’Opéra-Comique de Paris, et à …Liège (avec une distribution vocale alors cent pour cent wallonne) il y a quatre ans.

pecheurs vue d'ensemble
L’on a souvent dénoncé les faiblesses relatives du livret des Pêcheurs de perles, signé Cormon et Carré, pas à vrai dire bien pires que celles d’autres drames lyriques ; et l’on a vu, parfois et bien à tort, en ce tout jeune Bizet, juste un pasticheur des meilleurs maîtres de son temps (Gounod…) ou simple héritier français du belcanto. Car depuis la mort du compositeur, cet opéra, en terre francophone du moins, n’a jamais plus vraiment quitté l’affiche et rencontre toujours un même succès public assez colossal. Le metteur en scène japonais Yoshi Oïda en reprend la trame originelle avec le final « ouvert » de 1863, où le couple Leila-Nadir peut fuir vers l’inconnu, alors que Zurga pleure l’adieu définitif à ses rêves d’amour et de puissance. C’est cet austère chef désigné qui devient ainsi le véritable pôle dramatique de l’œuvre et tout l’opéra est envisagé, au gré de la présente production, comme un gigantesque flash-back vécu de l’intérieur par le malheureux leader.

Plutôt que de sacrifier à un exotisme de pacotille, ou à une évocation touristique d’un Ceylan de bazar, l’ancien collaborateur de se souvient de ses origines nippones, et multiplie les références à l’archipel extrême-oriental. Le spectateur amateur de civilisation japonaise peut ainsi se délecter, et repérer les emprunts, au fil d’un passionnant de jeu de pistes : la chorégraphie du ballet de la scène liminaire se souvient des danses traditionnelles Awa-Odori, le rituel d’accueil et la prestation de serment de Leïla sont visiblement inspirés des cérémoniaux shintoïstes, les très beaux costumes dus à Richard Hudson rappellent les habits traditionnels de l’archipel tropical des îles Ryukyu comme ceux de la civilisation septentrionale Aînou ; même les tenues imperméables des pêcheurs semblent taillées tels les miso-kasa locaux. Mais au-delà de cet orientalisme repensé, on ne peut que louer une direction d’acteurs sobre et efficace, épanouie dans une ambiance assez magique créée par les splendides jeux de lumière de : la toile de fond, très «  tachiste », de Tom Schenk, en véritable réceptacle ambiant et kaleïdoscopique, se mue ainsi au gré des scènes ; l’on passe en quelques instants d’une évocation à une autre, d’un pacifique océan à un ciel de tempête, ou au troisième acte d’une nuit tourmentée à un incendie ravageur.

La distribution est dominée par l’incroyable incarnation de en Nadir. Ce dernier renouvelle sur scène le miracle de son récent enregistrement discographique de l’œuvre sous la direction d’ (Pentatone, Clef d’or ResMusica). Si de nombreux ténors aux styles variés se sont souvent emparés du rôle, et l’ont parfois dénaturé en forçant sur l’aigu de la tessiture, le jeune Français nous en semble une parfait incarnation : une voix diaphane et assez magique, homogène dans toute son étendue, avec une aisance technique évidente pour atteindre sans ambages les notes les plus aiguës, jamais surlignées et toujours aériennes. Son « je crois entendre encore » est un moment de pure extase musicale : avec une incroyable facilité, reprend la tradition bien établie d’en chanter les dernières strophes, les plus stratosphériques, en position couchée. Mais il peut faire preuve d’une emprise bien plus théâtrale au fil du duo d’amour du deuxième acte ou lors du sacrifice avorté au final de l’œuvre.

Le Zurga tour à tour péremptoire puis, au troisième acte, plus fragile et humain de est également une superbe composition. Le baryton belge, en pleine ascension, y déploie une indiscutable autorité scénique doublée du timbre exact du rôle ; le style irréprochable est doublé d’une diction superlative. Le grand-prêtre Nourabad de manque, quant à lui, malgré une grande rectitude stylistique un rien roide pour ce rôle ambigu, juste un peu de largeur et d’assise dans le grave de la tessiture et de noblesse dans la prestance.

annick massis
La Leila d’ est légèrement plus décevante. Malgré son indiscutable autorité, la soprano française n’a plus toute la jeunesse et la fraîcheur voulues pour le rôle. Le vibrato se fait aujourd’hui plus envahissant sur certaines notes tenues, surtout dans le medium et le haut de la tessiture, et si le « grain » de la voix est adéquat, parfois un peu « d’air »  nous a semblé ci-et-là se faire jour sur des cordes vocales un peu fatiguées dans son grand air « Me voilà seule dans la nuit ». Mais quelle présence, notamment dans le face-à-face avec Zurga du troisième acte !

Les forces locales nous laissent une impression mitigée. Les chœurs, si importants dans ce drame, apparaissent en retrait : la puissance vocale ou la qualité d’émission semblent insuffisantes surtout au sein des pupitres féminins. Par contre, l’orchestre se surpasse, impliqué, attentif et bien plus précis qu’à l’accoutumée, avec une belle cohésion retrouvée, nonobstant quelques minimes défaillances individuelles sans gravité (entre autres, un cor soliste parfois mal embouché). , qui vient de fêter ses quatre-vingt six printemps assure, il est vrai, une direction alerte et attentive ; son autorité fait mouche avec simplicité tant dans la fosse d’orchestre que sur un plateau parfaitement coordonné. Comme dans son déjà ancien enregistrement discographique (Warner classics), les tempi sont enlevés, les rythmes précis, le style exact. La partition retrouve ainsi un dramatisme et une urgence parfois ailleurs bien oubliés, sans jamais tomber dans la mièvrerie ou inversement dans la précipitation.

Crédits photographiques : , Cyrille Dubois et au final du premier acte; Cyrille Dubois et ;  © Opéra Royal de Wallonie-Liège

Plus de détails

Liège. Opéra Royal de Wallonie. 10-XI-2019. Georges Bizet (1838-1875) : les Pêcheurs de perles, opéra en trois actes sur un livret d’Eugène Cormon et Michel Carré, version originale de 1863. Mise en scène : Yoshi Oïda. Décors : Ton Schenk. Costumes : Richard Hudson. Lumières : Fabrice Kebour. Avec : Annick Massis, Leïla ; Cyrille Dubois, Nadir ; Pierre Doyen, Zurga ; Patrick Delcour, Nourabab. Chœurs de l’opéra royal de Wallonie (chef de chœur : Pierre Iodice). Orchestre symphonique de l’Opéra Royal de Wallonie, direction : Michel Plasson

Mots-clefs de cet article

Les commentaires sont fermés.

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.