Concours, La Scène, Musique de chambre et récital, Musique symphonique

Un palmarès très féminin au Concours de Percussion de Genève

Plus de détails

Genève. 74ᵉ Concours de Genève. Concours de Percussion : Finale 21-XI-2019. Pierre Jodlowski (né en 1971) : 24 Loops pour percussion et bande-son ; arrangement pour vibraphone et basse électrique de Till Lingenberg ; Anthony Pateras (né en 1979) : Mutant Theatre pour percussion solo, jouets et électronique bon marché. Peter Eötvös (né en 1944) : Speaking Drums, quatre poèmes pour percussion et orchestre. Till Lingenberg, percussion.
Iannis Xenakis (1922-2001) : Psappha pour percussion solo ; Vinko Globokar (né en 1934) : ? Corporel pour une percussionniste et son corps ; Domenico Scarlatti (1685-1757) : Sonate en ré mineur K.141, Allegro, arrangement M. Bednarska ; Speaking Drums, quatre poèmes pour percussion et orchestre. Percussion Marianna Bednarska.
Christos Hatzis (né en 1953), Fertility Rites pour marimba et bande-son ; Minas Borboudakis (né en 1974) : Evlogitária in memoriam Iannis Xenakis pour percussion solo ; Speaking Drums, Quatre poèmes pour percussion et orchestre. Hyeji Bak.
Orchestre de la Suisse Romande ; trompette solo, Olivier Bombrun ; percussionnistes solistes Christophe Delannoy et Michael Tschamper ; direction Julien Leroy.

La musique de notre temps était au rendez-vous de la 74ᵉ édition du Concours International de Genève avec, cette année, deux spécialités liées au monde contemporain, la composition et la percussion, cet instrument le plus vieux du monde qui donne matière au plus jeune des répertoires.

p-5Dans la liste des œuvres imposées durant les éliminatoires du Concours de percussion (deux récitals et une demi-finale), deux pièces sont des commandes écrites pour la circonstance, celle du Suisse , Entlehnungen, pour marimba solo, et celle du Français , I.T. pour percussion, clarinette basse et sons fixés. Sont retenus pour cette finale, trois candidats-es, parmi les trente au départ de la compétition, cités ici dans l’ordre de passage, le Germano-Suisse (22 ans), la Polonaise (25 ans) et la Sud-Coréenne (28 ans).

La soirée convie le public dans l’auditorium du Victoria Hall et se déroule en deux temps : un récital de vingt-cinq minutes pour chacun des finalistes, dans un programme libre d’abord ; puis une seconde partie avec l’ (dirigé par ) et une œuvre imposée, le concerto Speaking drums de Peter Eötvös, que les trois candidats interprètent à tour de rôle. C’est , professeur à la HEM de Genève et percussionniste émérite qui préside le Concours, entouré de cinq spécialises internationaux et du compositeur catalan Hector Parra.

Le set de percussions sur le plateau du Victoria Hall est un spectacle en soi. Si l’on y répertorie toutes les familles d’instruments, trônent également, sur un petit établi, ours en peluche, instruments-jouets, poteries et plusieurs lampes de bureau, des objets relevant autant de la musique que du théâtre. C’est l’orientation qu’a souhaitée dans son programme de récital très original. Il est au vibraphone d’abord pour 24 Loops (2007) de , une pièce pour percussion, bande-son et vidéo, qu’il a adaptée lui-même pour vibraphone et basse électrique. 24 Loops (24 boucles) repose sur un principe d’écriture cumulative utilisant les ressorts de l’électronique. Sur l’écran vont apparaître successivement les 24 gestes du percussionniste formant un tableau vivant du plus bel effet. La proposition est séduisante et la restitution tirée au cordeau. Un clip vidéo assure la transition avec la seconde pièce de l’Australien Anthony Pateras, Mutant Theatre (2001). Entre humour et dramaturgie, l’œuvre se déroule en plusieurs « scènes » dont l’interprète règle lui-même les éclairages, testant les qualités percussives des matériaux les plus hétérogènes… jusqu’à cette séquence intimiste avec les peluches et autres objets couinants. Pour autant, l’intérêt s’émousse et l’ennui s’installe dans cette pièce qui juxtapose les actions sonores sans véritablement les articuler. Était-ce là un bon choix de la part de notre premier percussionniste ?

p-8(1)Risqué également, le programme de la deuxième candidate débute par la redoutable Psappha (1975) de pour six groupes de percussions, un « classique » du répertoire pour percussion solo. On sent l’interprète à l’aise au centre de son dispositif, faisant dialoguer les instruments (peaux, bois, métaux) avec une plénitude du son et une énergie galvanisante. Sa péroraison sur les peaux et les métaux ne laisse pas indifférent. A demi dévêtue, elle est ensuite allongée sur un tapis sur le devant de la scène pour ?corporel (1984) de où la peau frappée n’est plus celle du tambour mais du corps même de l’interprète qui s’expose (avec cris, râle et ronflement) et s’engage dans une partie aussi sonore que physique. La jeune femme impressionne dans ce happening cru et un rien déstabilisant. Son Scarlatti (la Sonate K.141 en ré mineur) qu’elle a elle-même arrangée pour le marimba est un bon choix, qui la met en valeur, mais on regrette qu’elle n’aille pas assez loin dans la recherche du style et de la sonorité.

Elle est plus petite et plus frêle que ses deux comparses mais elle sidère par sa souplesse féline et  l’énergie qu’elle déploie. La troisième candidate a choisi un programme sur mesure, certes plus séduisant que passionnant, où elle révèle, sur le marimba d’abord, dans Fertility Rites (1997) de Christos Hatzis la brillance et le velouté d’une sonorité hors norme. La seconde pièce  pour multi-percussions, Evlogitária (2001) du Grec Minas Borboudakis, est dédiée à Xenakis. Elle fait valoir la profondeur et la maîtrise du geste de l’interprète qui mène son discours avec une concentration de tous les instants jusqu’au climax final.

Si les pronostics sont déjà engagés à ce stade du concours, la seconde partie de la soirée est d’autant plus passionnante qu’elle nous fait entendre la même œuvre jouée par les trois candidats. Speaking drums de Peter Eötvös est un concerto pour percussion qui laisse un espace d’interprétation au soliste, en ménageant d’ailleurs des séquences purement improvisées. « Avec la même joie pure et enfantine qu’on ressent à répéter un même mot sur tous les tons, le-la soliste apprend à son instrument à parler, jusqu’à ce que les tambours se mettent à parler d’eux-mêmes », nous dit le compositeur dans sa note d’intention. Les vents vont par deux dans cet orchestre incluant deux percussionnistes qui engagent le dialogue avec le soliste. La pièce d’une vingtaine de minutes est en trois mouvements, Dance song, Nonsense Songs et Passacaglia : Intrada Saltarello, Bourrée, Passepied, Gigue, Allemande, Finale, qui sollicitent les textes du poète hongrois Sándor Weöres et de l’Hindou Jayadeva. On se souvient de la performance de avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France, sous la direction du compositeur (en novembre 2014, lors de l’inauguration de l’Auditorium de la « Maison ronde »), mesurant la dimension d’interprète-acteur dévolue au percussionniste.

La balle est dans le camp des trois candidats, sur la scène du Victoria Hall : c’est un défi pour chacun d’eux, donnant de leur personne pour habiter ce rôle de chaman que leur propose le compositeur. Till Lingenberg s’y engage avec un vrai talent d’acteur, donnant de la voix et mettant à l’œuvre son savoir-faire sur les différentes matières percutées – la « scène » avec la cymbale sur la timbale est très réussie. Redoutable également est cette distance mise entre le chef – exemplaire – et le soliste dans ce concerto. On sent le candidat moins à l’aise dans son rapport avec l’orchestre, même s’il assume vaillamment la trajectoire dictée par la partition.

L’assise rythmique, l’énergie du son et la communication avec l’orchestre sont mieux établis dans l’interprétation de . Le tambour parle dès les premiers rebonds de la baguette sur sa peau, le son est charnu et l’engagement physique total dans chacune des séquences où la soliste reste en phase avec l’orchestre et ses deux confrères en fond de salle. Ils viennent la rejoindre sur le devant de la scène dans le dernier mouvement, avec des ustensiles (casserole, poêle à frire, boites de métal, etc.) sur lesquels la soliste est invitée, où non, à improviser. La « cadence » virtuose que nous offre Marianna témoigne toute à la fois de la virtuosité et de la liberté du geste de cette interprète tout terrain. Le public ne cache pas son enthousiasme à la fin de sa prestation.

Comme pour Marianna, on ajuste la hauteur et la place des instruments pour Hyeji Bak dont l’autorité de la voix et du geste saisit d’emblée. On est séduit par l’éclat du son, due à la précision et la vivacité de l’attaque, dans le premier solo sur les petits tambours de bois qu’elle fait crépiter de manière inouïe. Elle est la seule à jouer en virtuose avec les cloches tubes dont elle doit varier la résonance. Comme dans son programme libre, la sonorité lumineuse qu’elle tire du marimba impressionne, tout comme l’aisance du geste et sa dimension théâtrale, efficace mais toujours contenue.

Plébiscitée par un public sous le charme, elle a également conquis le jury : la jeune artiste rafle pratiquement tous les prix spéciaux, ceux du public, du jeune public, des étudiants, le Prix « Bergerault » (un marimba d’une valeur de 15000 euros), le Prix Concerts de Jussy, et le 1er Prix du Concours d’une valeur de 20 000 francs suisses. Elle partage avec Marianna Bednarska le Prix spécial « Yamaha » (deux concerts à l’Elbphilharmonie de Hambourg). A la jeune Polonaise est attribué le 2ᵉ Prix du Concours (12 000 francs suisses) et au valeureux Till Lingenberg, tout juste 22 ans, le 3ᵉ Prix (8000 francs suisses).

Crédits photographiques : © Anne-Leure Lechat

Plus de détails

Genève. 74ᵉ Concours de Genève. Concours de Percussion : Finale 21-XI-2019. Pierre Jodlowski (né en 1971) : 24 Loops pour percussion et bande-son ; arrangement pour vibraphone et basse électrique de Till Lingenberg ; Anthony Pateras (né en 1979) : Mutant Theatre pour percussion solo, jouets et électronique bon marché. Peter Eötvös (né en 1944) : Speaking Drums, quatre poèmes pour percussion et orchestre. Till Lingenberg, percussion.
Iannis Xenakis (1922-2001) : Psappha pour percussion solo ; Vinko Globokar (né en 1934) : ? Corporel pour une percussionniste et son corps ; Domenico Scarlatti (1685-1757) : Sonate en ré mineur K.141, Allegro, arrangement M. Bednarska ; Speaking Drums, quatre poèmes pour percussion et orchestre. Percussion Marianna Bednarska.
Christos Hatzis (né en 1953), Fertility Rites pour marimba et bande-son ; Minas Borboudakis (né en 1974) : Evlogitária in memoriam Iannis Xenakis pour percussion solo ; Speaking Drums, Quatre poèmes pour percussion et orchestre. Hyeji Bak.
Orchestre de la Suisse Romande ; trompette solo, Olivier Bombrun ; percussionnistes solistes Christophe Delannoy et Michael Tschamper ; direction Julien Leroy.

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.