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Une Flûte en français et vraiment enchantée à Avignon

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Avignon. Opéra Confluence. 27-XII-2019. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Die Zauberflöte, Singspiel en deux actes sur un livret d’Emanuel Schikaneder. Mise en scène, décors et lumières : Cécile Chantal Santon-Jeffery, la Reine de la Nuit ; Marc Scoffoni, Papageno ; Tomislav Lavoie, Sarastro ; Mathieu Lécroart, l’Orateur ; Olivier Trommenschlager, Monostatos ; Pauline Feracci, Papagena ; Suzanne Jerosme, Marie Gautrot, Mélodie Ruvio, les Trois Dames ; Matthieu Chapuis, Premier Prêtre, Homme en arme, ; Jean-Christophe Lanièce, Second Prêtre, Homme en arme. Tanina Laoues, Emma De La Selle, Garance Laporte-Duriez (chef de chant : Vincent Recolin), Trois Enfants. Chœur de l’Opéra Grand Avignon (Chef de chœur: Aurore Marchand), Orchestre Régional Avignon-Provence, direction musicale : Hervé Niquet

Une Flûte enchantée en français ! Retour en arrière ? Pas du tout ! Avignon frappe un joli coup avec une distribution entièrement francophone, la direction pétaradante d’ et la mise en scène inventive de et , crée à Liège en 2015.

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Qui a eu cette idée folle de revenir au vœu originel de Mozart et de Schikaneder : un opéra chanté dans la langue de ses auditeurs ? Voici l’Opéra Grand Avignon en English National Opera où force était de reconnaître qu’une fois passée la sidération inaugurale engendrée par la version doublée, l’on avait passé plus d’une soirée mémorable. Exactement ce qui arrive ce soir à l’Opéra Confluence. Bien sûr, en prêtant l’oreille à la versification de Françoise Ferlan, on sourira à plus d’un « Ah » ou d’un « Oui  » rajouté à pure fin prosodique, comme au remplacement du stratosphérique « Die Wahrheit » de Pamina par un bien prosaïque « Prends garde ». Mais le spectacle, gorgé d’images et de mouvement, fait taire toute velléité de ricanement.

Le Didon et Enée du tandem Roussat/Lubek avait été massacré en DVD par un filmeur addict aux gros plans. Or, plus encore qu’une direction d’acteurs attentive et chorégraphiée, ce qui enchante dans l’approche des deux metteurs en scène, c’est le travail sur l’espace et l’infatigable remise en question de son cadre. Leur Tamino est un prince en pyjama, prince de l’imaginaire enfantin mis au lit pendant l’Ouverture par une domesticité affairée et joueuse. Les trois heures d’horloge enclenchées par ce coucher royal seront le rêve et le cauchemar d’une nuit mouvementée, au terme de laquelle le Prince aura grandi, même si l’image finale le remplace, dans le même lit, par un véritable garçonnet. Symbole de son âme d’enfant ou enfant qu’il aura eu avec Pamina, lui aussi paré pour les songes ? Au spectateur de rêver à son tour. Dans ce voyage nocturne dont le prince est un enfant, les meubles glissent, les armoires s’ouvrent, les couettes sont autonomes, le réveil-matin devient les clochettes de Papageno, la Reine de la Nuit sort d’un camée, Monostatos de l’âtre (il est ramoneur)… Quant à Sarastro, il surgit d’une bibliothèque aux allures de cabinet de curiosités que le jeune héros devra franchir pour accéder à la connaissance. L’au-delà de ce mur du savoir cerne les contours d’un second acte fait de livres posés sur la tranche, à plat, ouverts et refermés, allant et venant, abritant des personnages et même (frissons assurés) d’horribles pattes arachnéennes surgissant au cœur du second air de la Reine.

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Dans la fosse, l’ est dirigé par . À Versailles, le chef retrouvera son Concert Spirituel, mais à Avignon, tout est déjà là : des timbales claquantes parfaitement serties, des crescendi calculés, une vélocité précise et sans bousculade qui nous convainc d’entendre autrement (le merveilleux passage « pachelbelien » de l’Acte I où les Trois Dames présentent les trois Garçons). On n’en croit pas ses oreilles. Oreilles gâtées de surcroît par l’apport du clavecin d’, par l’intégralité de la partition, et par le choix d’une distribution alignant certains des meilleurs (et des plus audacieux) chanteurs du moment.

Affrontant cette fois le rôle de Tamino, a priori plus reposant que celui d’Abaris,  y découvre quelques aigus délicats mais ne s’y attarde pas, le reste du rôle lui donnant l’occasion de séduire partout ailleurs. Autre idée folle du spectacle et suivie avec fébrilité : en Reine de la Nuit, poussée ce soir hors de sa zone de confort, lancée à l’assaut d’un contre-fa que même le néophyte épie. Et c’est bien ce qui peine : la dérobade des aigus, manifeste en ce soir de première, est ce que l’auditeur risque de retenir de l’art d’une des sopranos les plus impressionnantes du moment. Après Tytania à Montpellier, la Pamina tout en clair-obscur de confirme la jeune chanteuse en valeur sûre. La même remarque s’applique au Papageno immense (amateur de Châteauneuf-du-Pape, bien sûr) de , parfaitement apparié à la Papagena délicieuse de . Révélation de la soirée, arrache Monostatos au répertoire des ténors dits de caractère par le biais d’une voix ample et classieuse, zestée d’une touche barytonnante, le comédien s’avérant au diapason du chanteur. est un Sarastro qui ne pontifie jamais, Mathieu Lécroart un Orateur de belle stature. Les Trois Dames (Suzanne Jerosme, , ) projettent l’autorité de timbres bien accordés aux tempi gourmands du chef. Le trio de garçons est un trio de filles et c’est une véritable leçon de chant. Le chœur, relégué à vue en fosse, construit un solide mur sonore. On adressera une mention à l’originalité costumière (irrésistibles Dames corsetées en potiches de cheminée) et on saluera chapeau bas la pièce maîtresse du spectacle, six acrobates prêts à tout : manutentions, apparitions, disparitions, funambulisme et même claquettes. Une Flûte vraiment enchantée.

Crédits photographiques : © Studio Delestrade

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Avignon. Opéra Confluence. 27-XII-2019. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Die Zauberflöte, Singspiel en deux actes sur un livret d’Emanuel Schikaneder. Mise en scène, décors et lumières : Cécile Chantal Santon-Jeffery, la Reine de la Nuit ; Marc Scoffoni, Papageno ; Tomislav Lavoie, Sarastro ; Mathieu Lécroart, l’Orateur ; Olivier Trommenschlager, Monostatos ; Pauline Feracci, Papagena ; Suzanne Jerosme, Marie Gautrot, Mélodie Ruvio, les Trois Dames ; Matthieu Chapuis, Premier Prêtre, Homme en arme, ; Jean-Christophe Lanièce, Second Prêtre, Homme en arme. Tanina Laoues, Emma De La Selle, Garance Laporte-Duriez (chef de chant : Vincent Recolin), Trois Enfants. Chœur de l’Opéra Grand Avignon (Chef de chœur: Aurore Marchand), Orchestre Régional Avignon-Provence, direction musicale : Hervé Niquet

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