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Ida Haendel, la première dame du violon

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est décédée dans la nuit du 30 juin au 1er juillet, dans sa maison à Miami. Sa carrière s’est étendue sur plus de sept décennies, l’une des plus longues de l’histoire du violon.

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L’artiste naquit à Chełm, une petite ville de la Pologne provinciale, au sein d’une famille juive traditionnelle (elle parla le polonais jusqu’à ses derniers jours). Sa date de naissance demeure incertaine, bien que ses papiers mentionnent le 15 décembre 1928. Plusieurs sources évoquent les années 1923 ou 1924. La confusion, affirmait Haendel, vint du fait que son père Nathan Hendel et son imprésario Harold Holt l’avaient vieillie pour lui permettre de jouer dans un concert qu’elle donna à Londres en janvier 1937.

Enfant prodige

Son père, un violoniste inaccompli, rêva d’une carrière pour l’une de ses deux filles, qui aurait ainsi réalisé ses ambitions. Ses parents espéraient un fils qu’ils auraient appelé Issac, en hommage au grand-père maternel. Ce fut Ida qui vint au monde et fut la fille cadette de la famille ! Plus tard, elle expliqua « qu’une part de masculin lui avait été inculqué ». Un matin de printemps, probablement en 1932 – elle était alors âgée de trois ans – elle s’empara du violon de sa sœur Alicja, de six ans son aînée. Bien que l’instrument ait été trop grand pour elle, Ida reproduisit les mélodies que lui chantait sa mère. Celle-ci fut stupéfaite, tout autant que les voisins qui vinrent assister à l’événement. Le rêve de son père allait bientôt pouvoir s’accomplir.

Celui-ci profita de cette occasion et déménagea avec sa famille à Varsovie où ils vécurent dans des conditions modestes, dans une seule pièce, peinant à joindre les deux bouts. À l’âge de quatre ans, Ida fit ses premières gammes auprès de Mieczysław Michałowicz qui accepta de lui enseigner le violon bénévolement, au conservatoire local. En 1933, elle gagna le Concours national des jeunes talents à Varsovie et reçut le prix (son compatriote) pour son exécution du Concerto pour violon en ré majeur op. 61 de Ludwig van Beethoven. Encore enfant, elle fut admirée par des violonistes réputés, à l’instar de Szymon Goldberg, qui fut premier violon de l’Orchestre philharmonique de Berlin entre 1929 et 1934 et qui déclara à son sujet : « Une si petite créature. Elle avait environ cinq ans. Une si petite fille, et qui jouait si bien, en dépit des difficultés qui se cachaient dans son minuscule instrument. Elle jouait avec une imagination débridée, avec du vibrato. Elle n’était qu’une toute petite et merveilleuse personnalité. »

Soutien du B’nai B’rith

Le prix Huberman était prestigieux, il ne faisait qu’aiguiser l’appétit du père d’Ida. Il lui chercha un professeur de renommée internationale en vue de la préparer pour la première édition, déjà annoncée, du Concours international de violon Henryk-Wieniawski. À Varsovie, il contacta les violonistes qui venaient s’y produire, notamment Joseph Szigeti qui reconnut immédiatement le talent d’Ida et l’invita à Paris. Étudier à l’étranger semblait alors impossible pour une famille aux revenus modestes. Une aide financière de l’organisation philanthropique juive, le B’nai B’rith, permit à Ida de se rendre en France, accompagnée par son père. La bourse lui fut accordée après que eut déclaré qu’elle était le plus grand talent qu’il ait jamais entendu. Hélas, dès leur arrivée à Paris, Szigeti partit aux États-Unis et ne put enseigner à Ida. Parmi les professeurs et les musiciens avec lesquels elle entra en contact, figurent également Nikita Magaloff et Ignacy Rubinstein, le frère d’Arthur Rubinstein, qu’elle rencontra à Paris à l’automne 1933. Finalement, le choix se porta sur Carl Flesch avec lequel elle se perfectionna plusieurs années durant, d’abord à Baden-Baden, en Allemagne puis à Londres.

En 1935, elle compta parmi les vainqueurs du premier Concours international de violon Henryk-Wieniawski à Varsovie, remporté par Ginette Neveu (alors âgée de seize ans). Ida fit connaissance d’un autre Wunderkind polonais, Josef Hassid. La liste des gagnants comportait, entre autres, David Oïstrakh (vingt-sept ans) et Bronisław Gimpel. interpréta le Concerto pour violon en ré mineur op. 22 de Wieniawski. Elle demeure la plus jeune lauréate du concours. En 1986, puis en 2006, elle y revint, mais cette fois-ci en tant que membre du jury. Elle appréciait peu ce privilège et émit des réserves sur l’objectivité des jurys. « Je n’aime pas jouer le rôle de Dieu et prendre une si grande responsabilité pour l’avenir de quelqu’un » affirma-t-elle.

Déménagement en Grande-Bretagne et années de guerre

Après ce concours, il s’avéra, comme elle l’avoua elle-même, qu’elle ne savait encore pas lire les notes, ayant tout appris d’oreille, que ce soient les Caprices de Paganini ou les concertos. Carl Flesch n’en revenait pas, mais comprit pourquoi la fillette avait souvent eu du mal à jouer avec les pianistes qui l’accompagnaient.

Flesch déménagea à Londres. Ida l’y suivit en 1936, séparée de sa mère et de sa sœur, qui vivaient encore à Varsovie. Flesch suggéra au père d’Ida qu’elle prenne un imprésario qui l’aiderait dans le développement de sa carrière. C’est à cette époque que son manager lui conseilla de changer l’orthographe de son nom de famille de « Hendel » en « Haendel », évoquant ainsi le compositeur du même nom. Pour ses débuts au Queen’s Hall, en décembre 1936, elle se fit accompagner par le pianiste Ivor Newton. L’affiche du concert annonçait le Concerto pour violon n° 5 en la majeur K. 219 de Wolfgang Amadeus Mozart, la Chaconne extraite de la deuxième Partita pour violon seul en ré mineur BWV 1004 de Johann Sebastian Bach, le Poème d’Ernest Chausson, ainsi que des œuvres de Claude Debussy, Antonín Dvořák, et Pablo de Sarasate. Le mois suivant, elle s’y produisit avec orchestre, dans le Concerto pour violon en ré majeur op. 77 de Johannes Brahms, sous la direction d’.

En septembre 1937, Ida Haendel joua pour la première fois au festival Promenade Concerts (les Proms), en interprétant le Concerto pour violon en ré majeur op. 61 de Beethoven. Un an plus tard, elle présenta, dans le cadre du même festival, le Concerto pour violon de Brahms. Ces prestations lui valurent les éloges de la critique. Elle entama une association à vie avec les Proms, où elle se produisit soixante-huit fois.

Avant la guerre, elle réalisa des tournées aux Pays-Bas et en France. Ses premiers contrats et engagements permirent à son père d’acheter une maison dans la capitale britannique, où il fit venir son épouse et sa fille aînée, les sauvant ainsi de l’extermination par les nazis durant le conflit mondial.

Citoyenne britannique depuis 1940, Ida donna des concerts, souvent dans des conditions épouvantables, pour les troupes anglaises et américaines pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle se produisit dans des usines et à la National Gallery lors de manifestations organisées par Dame Myra Hess. Pendant les bombardements de la capitale, de septembre 1940 à mai 1941, elle coucha régulièrement dans le métro comme beaucoup de londoniens.

L’autre mentor important d’Ida Haendel fut , qu’elle rencontra à Paris après la guerre, et auprès duquel elle étudia occasionnellement. En travaillant avec lui, elle comprit la simplicité et la pureté de la musique de Bach. « Il était l’une des personnes les plus simples […] rien d’artificiel, il suivait la partition fidèlement, comme je tente de le faire parce que j’éprouve le plus grand respect non point pour l’interprète mais pour le compositeur ». Elle compara également Enesco à Carl Flesch : « Ils étaient aussi différents que le jour et la nuit. Dans son approche, Flesch était tout à fait le violoniste. Il s’occupait de toutes les fautes. Si quelqu’un ne pouvait pas surmonter certaines difficultés techniques, il l’aidait en proposant des doigtés particulièrement intelligents. C’était un professeur de violon extrêmement professionnel et expérimenté. analysait vraiment une composition de l’intérieur et était intellectuellement très profond, à un niveau plus élevé, à mon avis, que Flesch. »

Carrière mondiale

Ida Haendel fit ses débuts aux États-Unis en 1946. Mais, elle ne conquit pas vraiment le public américain, en se produisant principalement dans le répertoire pour violon et piano, et dans des salles d’importance secondaire. Sa première tournée, achevée en 1947, ne la satisfit pas complètement.

Elle vécu à Londres jusqu’en 1952, puis s’installa, avec ses parents, à Montréal, en suivant sa sœur Alicja qui venait de se marier. Désormais, elle partagea sa carrière entre Montréal et l’Europe, tout en se produisant également en Amérique du Sud et en Asie.

Elle fut la première soliste à se produire avec l’Orchestre de Palestine après la guerre, et dans un trajet entre Tel-Aviv à Haïfa, son bus blindé fut criblé de balles. Elle survécut à l’attaque, cachée sous les bancs. En 1973, durant la guerre du Kippour, elle se rendit en Israël et donna des concerts avec dans des casernes afin de collecter de l’argent pour le fonds militaire. « Je me sens très attachée à Israël. Ce pays a beaucoup compté pour moi. […] Je pense que cet endroit [la ville de Jérusalem – nda] a quelque chose de spécial, parce qu’il est le centre de toutes les religions, de toutes les croyances » déclara-t-elle.

En 1966, elle connut un succès notable en Union soviétique. Elle se rendit en Chine, en 1973. Elle fut la première soliste occidentale invitée après la Révolution culturelle. Elle s’y produisit avec le dirigé par . Puis elle y revint en 1981, accompagnée cette fois-ci par l’Orchestre symphonique de la BBC.

Lorsqu’elle vivait à Montréal – entre 1952 et 1989 – ses collaborations avec des orchestres canadiens et les concerts donnés à Montréal, Toronto, Ottawa et Vancouver firent d’elle une célébrité incontournable de la vie musicale. Ses prestations y furent régulièrement diffusées par la télévision. Cependant, ne supportant pas les températures basses en hiver, elle passa – depuis 1979 – de plus en plus de temps à Miami en Floride. Elle y vécut ses dernières années, en participant activement au Festival international de piano de Miami.

Au cours de sa carrière, Ida Haendel joua sous la direction des chefs d’orchestre les plus réputés, tels qu’Eugène Goossens, Thomas Beecham, Otto Klemperer, Adrian Boult, Charles Munch, Malcolm Sargent, Josef Krips, Karel Ančerl, , Rafael Kubelík, Bernard Haitink, et, plus récemment, Simon Rattle. De ces coopérations, elle chérissait particulièrement celle avec Celibidache. « Travailler avec Celibidache, à la fois à Venise où il m’a invitée et dans d’autres villes européennes, a été l’une des expériences les plus enrichissantes de ma vie », avoua-t-elle.

Parmi les pianistes qui l’accompagnèrent, citons notamment Arthur Rubinstein, son compatriote, et . Avec ce dernier, elle enregistra pour Decca Records un disque regroupant des œuvres de Karol Szymanowski, Béla Bartók et . Dans ses interprétations, elle subjugue par la pureté du ton comme par son expressivité ardente et douloureuse.

Legs discographique

Depuis les années 1940, elle a signé de nombreux albums parus chez Decca Records, His Master’s Voice, EMI, RCA Victor, Supraphon, Caprice Records, Deutsche Grammophon et d’autres labels. Toutefois, elle n’a jamais conçu les enregistrements comme une fin en soi. Lors des sessions, elle essayait de graver la totalité d’une œuvre en une seule prise, afin d’éviter le risque d’affadir son interprétation et de la rendre banale. Le studio ne lui a pas donné beaucoup de satisfactions et elle a privilégié la présence des concerts en public : « vous pouvez faire beaucoup plus, donner davantage de vous-même. Sachant qu’un vrai public écoute et participe à l’interprétation. On se sent en quelque sorte beaucoup plus à l’aise », dit-elle.

Son vaste répertoire essentiellement constitué d’œuvres concertantes, s’étend de Johann Sebastian Bach à la musique du XXe siècle. Ses pièces emblématiques sont celles d’Elgar, Brahms (dont la lecture allie dramatisme palpitant et lyrisme saisissant), Britten, Sibelius et Walton, ces deux derniers ayant tous deux fait l’éloge de l’interprétation de leurs œuvres. Le 31 mars 1949, Sibelius adressa à Ida une lettre pleine d’éloges, concernant la prestation qu’il avait écoutée à la radio : « Vous avez joué ce concerto de façon magistrale à tous points de vue, je vous félicite pour votre grand succès, mais surtout je me félicite moi-même du fait que mon œuvre a trouvé en vous une interprète représentant un niveau si rare ». Pour l’enregistrement de ce concerto, réalisé en 1976 pour EMI avec l’Orchestre symphonique de Bournemouth sous la baguette de , elle s’est vue décerner la médaille de la Société Sibelius de Finlande en 1982.

lui dédia son Concerto pour violon n° 2 qu’elle créa en 1980 puis enregistra avec dirigeant l’Orchestre symphonique de la radio suédoise. « C’est extrêmement compliqué – environ une heure de violon solide avec très peu de tutti d’orchestre », avoua-t-elle à ce propos. Une autre gravure digne d’attention est celle du Concerto pour violon op. 15 de , réalisée en 1977 pour EMI avec l’Orchestre symphonique de Bournemouth et . Elle joua ce concerto aux Proms en 1987, accompagnée de l’Orchestre symphonique de la BBC dirigé par , un ami de longue date, plus tard aussi en 1994, et ce fut sa dernière apparition à ce festival.

Elle adorait la musique espagnole, tout comme des pages de compositeurs russes. Des partitions purement virtuoses autant que des œuvres méditatives. Elle souhaitait constamment explorer des pièces moins connues, afin de leur rendre justice et assurer la place qu’elles méritent dans l’Histoire.

Nombre de ses gravures furent rééditées par Testament. Elle y combine justesse, élégance, noblesse et virtuosité. L’intensité et la puissance de l’archet y sont baignées de sonorités profondes et saturées, vivantes et dramatiques. Son vibrato assez serré s’associe à une expression directe et humaine. Chaque mesure y est profondément pensée, peaufinée et d’une technique irréprochable. Quand elle joue, elle possède cette capacité à atteindre le cœur même de la musique, à se concentrer uniquement sur elle et s’éloigner de toute autre chose. Perfectionniste exigeante (avant de jouer des concertos, elle répétait avec le piano), n’écoutant pas ses propres enregistrements, elle se dépassait souvent elle-même. Elle a joué sur plusieurs violons des luthiers Antonio Stradivari et Guarneri del Gesù.

Ida Haendel n’enseigna pas régulièrement, à l’exception de classes de maître en Angleterre et en Amérique. Parmi ses rares élèves, on compte qui lui a rendu cet hommage sur les réseaux sociaux : « Ma chère amie et professeur Ida Haendel est décédée hier… Elle m’a guidé musicalement de onze à dix-sept ans… Je ne serais pas ce que je suis sans elle. […] Vous allez nous manquer », a déclaré le violoniste.

En 1991, Ida Haendel fut nommée Commandeur de l’Empire britannique et, en 2000, elle reçut un doctorat honoris causa du Royal College of Music de Londres, la ville qu’elle considérait comme un endroit spécial en raison du nombre de bons orchestres qui s’y produisent.

En 2006, elle joua pour le pape Benoît XVI dans l’ancien camp de concentration nazi d’Auschwitz-Birkenau.

Ida Haendel restera dans les mémoires comme l’une des plus grandes violonistes du XXe siècle, l’une des rares femmes de cette époque à avoir obtenu un succès aussi resplendissant.

Crédits photographiques : © Jelle Pieter de Boer

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  • Michel LONCIN

    On ne saurait oublier que Ida Haendel a été la créatrice (et la dédicataire) du 2ème concerto pour violon d’Allan Pettersson en 1980, année de la mort du compositeur suédois … Il fallait un courage certain et une conscience du GENIE de Pettersson pour oser le faire puisqu’il était alors (et est toujours dans les pays francophones TOUJOURS en retard d’une voire de deux « guerres » avec les nations germaniques et anglo-saxonnes) ostracisé quasi partout … Depuis lors, Isabelle van Keulen nous en a livré sa vision avec Thomas Dausgaard et l’orchestre de la radio suédoise en 1999 chez CPO suivi, tout récemment, en 2019, par Ulf Wallin, Christian Lindberg et le Norrköping symphony orchestra chez BIS …

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