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Pagliacci/Cavalleria Rusticana par Robert Carsen : un sommet de métathéâtre

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Ruggero Leoncavallo (1858-1919) : I Pagliacci, opéra en un prologue et deux actes sur un livret du compositeur. Pietro Mascagni (1863-1945) : Cavalleria rusticana, opéra en un acte sur un livret de Giovanni Targioni-Tozzeti et Guido Menasci. Mise en scène : Robert Carsen. Décors : Radu Boruzescu. Costumes : Annemarie Woods. Lumières : Robert Carsen et Peter Van Praet. Avec : Brandon Jovanovich, ténor (Canio) ; Ailyn Pérez, soprano (Nedda) ; Roman Burdenko, baryton (Prologue / Tonio / Alfio) ; Mattia Olivieri, baryton (Silvio) ; Marco Ciaponi, ténor (Peppe) ; Anita Rachvelishvili, mezzo-soprano (Santuzza) ; Brian Jagde, ténor (Turiddu) ; Elena Zilio, mezzo-soprano (Mamma Lucia) ; Rihab Chaieb, mezzo-soprano (Lola) ; Chœur du Dutch National Opera (chef de chœur : Ching-Lien Wu), Nouveau Chœur d’enfants d’Amsterdam ; Orchestre philharmonique des Pays-Bas, direction musicale : Lorenzo Viotti. Réalisation : François Roussillon. 1 DVD Naxos. Enregistré les 18 et 28 septembre 2019 au Dutch National Opera. Notice en anglais. Sous-titres : italien, anglais, français, allemand, japonais et coréen. Durée : 157:00

 

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Double frisson vériste à Amsterdam. Un très grand moment d’opéra qui rappelle, si besoin en était, l’intacte vitalité d’un très grand metteur en scène d’opéra.

On sait qu’en 1890 Mascagni fut l’initiateur malgré lui du vérisme (courant porté à son plus haut niveau musical par Puccini) avec Cavalleria Rusticana qu’il composa d’après une nouvelle de Giovanni Verga, laquelle, dans le sillage naturaliste des Rougon-Macquart de Zola (les deux hommes s’étaient rencontrés) délaissait les dieux wagnériens et même les militants verdiens pour se rapprocher au plus près de l’humain. Une ambition qui prit même, à peine deux ans plus tard, des allures de profession de foi dans Pagliacci de Leoncavallo, dont les premiers vers à s’échapper de la bouche d’un personnage baptisé Prologue fixent l’ambition d’un nouveau cadre lyrique: « L’artiste est un homme… De chair et d’os. »

Historiquement jumeaux, extrêmement populaires (au cinéma Le Parrain III de Coppola, sur la musique du premier, joue avec l’argument du second), les deux opéras, trop brefs pour remplir une soirée, sont généralement jumelés. Renverser l’ordre historique et positionner Pagliacci en ouverture est la première bonne idée de , le metteur en scène ayant besoin de la profession de foi de son Prologue pour poser les bases d’une mise en scène ambitionnant de semer la plus grande confusion entre fiction et réel.

Pagliacci ressuscite une histoire vraie vécue par le propre père du compositeur : lors d’une représentation calabraise, un comédien avait réellement tué sa femme en scène ! Carsen évacue tout folklore italien au profit d’une action se déroulant dans un « théâtre-dans-un-théâtre ». Un immense miroir aux multiples effets endroit/envers (plein effet sur le dernier accord du spectacle) appuie un propos rivé sur l’humain. La grande humilité de moyens de l’arsenal décoratif ne prive pas la production d’images mémorables, telle la splendide ouverture en tutti des tables de maquillages des acteurs. Carsen, qui s’est plus d’une fois essayé au métathéâtre (laborieux Tosca, Don Giovanni mais immense réussite des Contes d’Hoffmann) joue avec un sens musical très sûr du moindre moment-phare des partitions (Vesti la giubba arrache des larmes). A l’instar de Kristian Frédric qui, à l’Opéra du Rhin, avait également tenté la chose avec succès, il invente une bouleversante transition entre les deux œuvres : l’ode à Lola introductive de Cavalleria revue en déploration funèbre autour des cadavres encore fumants de Pagliacci est un des très grands moments d’une production sous haute tension.

Le Canio ultra-vériste de peut faire sourciller mais l’incarnation globale emporte l’adhésion : son grimage de Joker en direct, puis son regard final éperdu, bouleversent durablement. Nedda (), plus traditionnellement fruitée, très amusante dans les moments de comédie, s’adonne à un lyrisme éperdu avec le Silvio idéalement sexy de , dont l’interprétation contrepointe la trivialité ambiante d’une certaine noblesse intellectuelle. Croqué en colosse bodybuildé, l’Arlequin de Marco Ciaponi amuse comme il convient. Après l’entracte, le timbre barytonnant de leste Turidu d’un poids appréciable dans ses confrontations successives avec (Lola inquiète, beaucoup moins évaporée que d’ordinaire), (Mama Lucia toute de compassion impuissante) et , Santuzza dont la puissance de feu n’a d’égal que l’engagement jusqu’au boutiste. À la fois Prologue, Tonio et Alfio, , timbre à l’autorité sans faille, fait office de passeur entre les deux œuvres. Carsen pare d’empathie des personnages souvent réduits à des archétypes de la violence ordinaire, mais aussi le chœur, qu’il amène à faire jeu égal avec les solistes dans la salle comme sur le plateau. Il fait même sortir de l’ombre pour une fausse répétition du célèbre Innegiamo. Le vérisme de rigueur autorise la baguette de à naviguer entre éclat et recueillement (le célèbre Intermezzo).

Adoubant définitivement deux œuvres souvent écoutées de haut, cette version Carsen, regardée de front par François Roussillon (le plan rapproché sur les cris finals de Santuzza et Mama Lucia !), s’inscrit au plus haut de la vidéographie, en compagnie de celle, tout aussi originale et marquante, que Philip Stölzl avait conçue en 2015 pour Salzbourg.

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Ruggero Leoncavallo (1858-1919) : I Pagliacci, opéra en un prologue et deux actes sur un livret du compositeur. Pietro Mascagni (1863-1945) : Cavalleria rusticana, opéra en un acte sur un livret de Giovanni Targioni-Tozzeti et Guido Menasci. Mise en scène : Robert Carsen. Décors : Radu Boruzescu. Costumes : Annemarie Woods. Lumières : Robert Carsen et Peter Van Praet. Avec : Brandon Jovanovich, ténor (Canio) ; Ailyn Pérez, soprano (Nedda) ; Roman Burdenko, baryton (Prologue / Tonio / Alfio) ; Mattia Olivieri, baryton (Silvio) ; Marco Ciaponi, ténor (Peppe) ; Anita Rachvelishvili, mezzo-soprano (Santuzza) ; Brian Jagde, ténor (Turiddu) ; Elena Zilio, mezzo-soprano (Mamma Lucia) ; Rihab Chaieb, mezzo-soprano (Lola) ; Chœur du Dutch National Opera (chef de chœur : Ching-Lien Wu), Nouveau Chœur d’enfants d’Amsterdam ; Orchestre philharmonique des Pays-Bas, direction musicale : Lorenzo Viotti. Réalisation : François Roussillon. 1 DVD Naxos. Enregistré les 18 et 28 septembre 2019 au Dutch National Opera. Notice en anglais. Sous-titres : italien, anglais, français, allemand, japonais et coréen. Durée : 157:00

 
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