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Le piano prend de l’altitude au Verbier Festival

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Verbier. Église de Verbier. 19-VII-2021. Œuvres de Franz Schubert (1797-1828), Serge Rachmaninov (1873-1943), Alenxandre Scriabine (1872-1915). Abisal Gergiev, piano.
Salle des Combins. 19-VII-2021. Œuvres d’Alban Berg (1885-1935), Tikhon Khrennikov (1913-2007), George Gershwin (1898-1937), Frédéric Chopin (1810-1849). Evgeny Kissin, piano.

Église de Verbier. 20-VII-2021. Œuvres de Domenico Scarlatti (1685-1757), Robert Schumann (1810-1856), Sergueï Rachmaninov. Behzod Abduraimov, piano.
Église de Verbier. 20-VII-2021. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonates pour piano. Mao Fujita, piano
Église de Verbier. 20-VII-2021. Œuvres de Johann Sebastian Bach (1685-1750)/Rachmaninov, Ludwig van Beethoven (1770-1827), Sergueï Rachmaninov. Nikolaï Lugansky, piano

Comme de tradition, la 28e édition du Verbier Festival réserve aux pianistes un espace privilégié. Parmi ses quinze jours d’intense immersion musicale, il n’en est pas un où l’on n’entende le son du piano.

La Verbier Festival Academy est un véritable vivier d’artistes en herbe dont le Festival propose au public la découverte, leur offrant de se produire en concert au même titre que les musiciens renommés. Pour son récital, le jeune a choisi en entrée de jeu et sa Sonate pour piano n°13 en la majeur D 664. Elle ne trouve pas sous ses doigts cette lumière, cette clarté sereine, cette légèreté et cette félicité qui la distinguent. Le premier mouvement, quoique joué dans un cantabile naturel, est assombri par des basses un peu trop appuyées. La douce nostalgie de l’Andante s’appesantit d’une touche d’affect dont la simplicité des premières mesures se passerait bien. Cependant lorsque le thème réapparaît agrémenté de triolets, le jeu très chanté séduit davantage. Le pianiste ne semble pas à son aise dans l’Allegro final, son toucher trop lourd et imprécis. Une nervosité perceptible lui vaut des maladresses.

semble davantage dans son élément dans la suite russe de son programme. Tel un cinéaste, il capte de belles atmosphères dans l’Étude-Tableau n° 3 en do mineur op. 33 et l’Étude-Tableau n° 2 en la mineur op. 39 de . La première, aux plans sonores bien caractérisés, a la placidité d’un lac. La seconde est un paysage intérieur tout en subtiles oppositions, où flotte entre pensées éparses une indéfinissable rêverie. Le troisième volet de son récital est consacré à Alexandre Scriabine : son Étude op.8 n° 12 et sa Sonate pour piano n° 3 en fa dièse mineur op. 23. Le climat pathétique de l’étude trouve son ampleur au fil de sa durée et de sa progression dramatique. Le pianiste sait se mouvoir dans les méandres de la sonate, entre passions, doutes et rêves, emportements et contemplation. La tonalité sombre de l’Allegretto est accentuée et contraste avec l’Andante serein, doucement mélancolique, qui laisse place au finale Presto con fuoco, intense, dense, et haletant. Une interprétation convaincante, qui nous invite à être attentif au parcours d’Abisal Gergiev. 

dans un programme intriguant

Le soir, à la Salle des Combins, le programme d’ intrigue par sa composition et ses juxtapositions. Chercherions-nous à en saisir la logique, les relations entre les œuvres, nous échouerions là où le pianiste seul sait voir des parentés.

Ainsi, le récital commence avec la Sonate pour piano op. 1 d’. Le toucher sous contrôle permanent, le pianiste n’a de cesse d’ausculter l’œuvre, de la disséquer, portant une attention constante au son et à l’instant. Sa polyphonie est passée au crible de sa pensée : tout est « visible » des notes et des indications qui y figurent, avec une fidélité et un sens scrupuleux du détail. Si les mesures introductives nous paraissentt un peu trop lentes, ce n’est pas tant le tempo pris qui dérange, que le rapport à l’agogique très particulière de cette œuvre, celle voulue par Berg, dont les nombreuses indications successives d’accelerando, ritardando, stringendo… émaillent les pages. Les élans sont ici bridés et l’expressivité trop préméditée. Nonobstant un phrasé impeccable, il manque ce lyrisme post-romantique par endroits exacerbé que cette pièce porte en elle et réclame.

Se succèdent ensuite les Cinq pièces pour piano op. 2 de , et les Trois Préludes de , tel un axe tracé Est-Ouest, entre deux expressions rythmiques et mélodiques stylistiquement éloignées, qui se rejoignent étonnamment dans un esprit de danse et de jeu. Interprétation fascinante de précision et de couleurs, qui ne cède cependant jamais au lâcher-prise. arrive inopinément avec pour commencer le Nocturne en si majeur op. 62 n° 1. Chaque note semble dite plus que chantée, dans l’éclat des sonorités créées par le pianiste. Nous retrouvons cette beauté plastique dans les trois Impromptus op. 29, op. 36 et op. 51. Le dernier chante d’une voix ample et timbrée telle une voix humaine. Kissin érige enfin la Polonaise n° 6 en la bémol majeur op. 53, brillante et triomphatrice. Les rappels et les bis s’enchaînent jusqu’au Clair de Lune de Debussy.

À l’Eglise de Verbier, trois pianistes, trois personnalités

, dont nous avons apprécié la dernière gravure consacrée à Debussy-Chopin-Moussorgsky, inaugure la journée suivante avec deux sonates de de belle facture. Le pianiste saisit toute la délicatesse de la Sonate en si mineur K.27, dont il colore subtilement les registres, lui donnant un beau relief dans la douce résonance des basses, le jeu fluide et sans afféterie. La suivante, la Sonate en ré majeur K.96 dite « La caccia » (La chasse), s’ouvre par une sonnerie claire et irradiante, et se poursuit dans la légèreté de ses notes répétées, le mordant, la pétillance, et dans la moire de sonorités qui n’ont rien à disputer au clavecin.

Après cette savoureuse mise en bouche, Abduraimov donne une autre mesure de sa personnalité, à savoir cette endurance à la fois technique, physique et cérébrale, cette capacité à enchaîner sans pause, et sans que l’on ne sente aucune baisse de régime, deux œuvres d’envergure sollicitant énergie et souffle, inspiration dans l’instant et vision d’ensemble. À l’écouter, on ne soupçonne pas une seconde qu’il joue pour la première fois en public les Kreisleriana op. 6 de Robert Schumann. Des huit « Phantasien », la première Äusserst bewegt arrive comme un torrent gonflé par l’orage. Habitée d’un profond sentiment intérieur, la deuxième est un aveu vibrant et prégnant de tendresse. Abduraimov jongle en félin du clavier avec leurs abruptes alternances d’humeurs, trouvant l’expression opportune et intense que ce soit dans les passages agités, emportés, en proie à la violence ou à l’inquiétude sourde, ou dans les accalmies, l’introspection et le recueillement. Le pianiste apporte un soin particulier au phrasé, au legato, et cela s’entend à la façon dont il pose, glisse, ou attaque la première note de chaque phrase, à la façon dont il en ourle la fin, dont il quitte le son pour un silence. Le fil de la narration, loin de souffrir de la schizophrénie omniprésente dans l’œuvre, n’est jamais rompu, ni par ces silences abyssaux, ni même par ses accès extrêmes et tragiques à la frontière de la folie, comme ce début de la septième pièce, Sehr rasch, Noch schneller, qui emporte tout, clouant l’auditeur sur place. Son choral unificateur n’a pas le fin mot, suivi par l’étrangeté fantasmagorique de l’ultime Phantasie.

Les Variations sur un thème de Corelli op. 42 de emboîtent le pas à ces Kreisleriana exceptionnelles. Cette vingtaine d’improvisations écrites sur le thème de la Folia débordent de saisissants contrastes entre intériorité et déchaînement sonore, qu’Abduraimov fait jaillir du clavier avec une virtuosité et un sens théâtral et dramatique sidérants, n’hésitant pas à frôler parfois le point extrême de rupture de son romantisme exacerbé. Hallucinée, emphatique, ou lumineuse rêverie poétique, cette musique apparaît sous les doigts du pianiste dans un éventail de couleurs qui nous conduit à entendre au-delà du piano, parfois un orchestre, parfois même un orgue d’église dans un halo de pédale. Remarquablement architecturé, le jeu grandiose n’exclut ni clarté polyphonique, ni expressivité, que le son généreux et incarné n’étouffe jamais. Avec ces deux vertigineux cycles pianistiques, Abduraimov a élevé ce soir-là l’art musical à des sommets rarement explorés. 

Quant à , il est dans Mozart comme un poisson dans l’eau. Martin Engström a demandé au pianiste japonais l’intégrale de ses sonates pour cette édition du festival. Cinq heures de cette musique transparente comme le cristal, répartie sur cinq concerts, dont nous avons écouté le deuxième : un après-midi en mode majeur avec les Sonates n°7, 13, 1 et 12.

La Sonate n° 7 en do majeur K.309, composée suivant le « bon » goût de Mannheim lors d’un séjour de Mozart dans cette ville, jouée avec beaucoup de charme, nous convainc tant le jeu de respire le bonheur et la candeur naturelle. Son deuxième mouvement Andante un poco adagio, tendre évocation d’une jeune élève du compositeur, a cette fraîcheur, cette légèreté que le toucher aérien et tendre du pianiste sublime. Son Mozart chante avec cette simplicité si exigeante, si délicate à réaliser. Mao Fujita semble découvrir sa beauté au moment où ses doigts font tinter chaque note, comme s’ils ouvraient un cadeau. Il en savoure les délices un par un, s’en émerveille à tout instant, sans aucune préciosité, mais avec cette ingénuité qui va si bien à cette musique.

La Sonate n° 13 en si bémol majeur K.333 a cette souplesse décontractée et ces belles lignes dansantes joliment tracées de l’aigu au grave dans son deuxième mouvement Andante cantabile. Son Finale est tout en pétillante vivacité. Le style galant de la Sonate n° 1 en do majeur K.279 s’habille d’une délicieuse superficialité lui donnant une joliesse sans prétention. Enfin, la très « parisienne » Sonate n° 12 en fa majeur K.332 prend une autre dimension : Mao Fujita met en valeur les reliefs de sa dramaturgie, oscillant entre majeur et mineur, piano et forte, dans un lyrisme qui laisse apparaître des contre-chants au cœur des accords. Cette fois, le pianiste s’autorise une ornementation agrémentant avec goût la ré-exposition du thème dans le premier mouvement Allegro, pris très allant. La reprise du deuxième mouvement Adagio n’est pas non plus à l’identique, mais présentée avec une basse légèrement détachée, sans sécheresse, et quelques notes ornementales du plus heureux effet. Le concert se termine sur son dernier mouvement vif et magnifiquement chantant, couronné en bis par le volubile et tendre Scherzo de la Sonate pour piano n°5 de Richard Strauss.

Le soir, nous entendons Nikolai Lugansky dans son répertoire de prédilection qu’est la musique de Rachmaninov, mais auparavant les géants Bach et Beethoven figurent à son programme. Johann Sebastian Bach oui, mais vu au travers du prisme Rachmaninov, avec sa transcription de la Partita pour violon seul n°3 BWV 1006, Prélude, Gavotte, et Gigue. Le pianiste nous en offre une lecture toute en clarté, lumineuse et sonnante. La polyphonie, les riches harmonies révélées au clavier apparaissent limpides, dans le relief d’un discours vivant et sans cesse renouvelé. Une interprétation porteuse d’une belle énergie, qui fait danser la Gavotte et anime la Gigue bourrée de vitalité.

L’attention est ensuite portée sur ses Beethoven, un répertoire où l’on n’attend pas forcément le musicien. Lugansky ne choisit pas la facilité en optant pour un tempo très retenu dans le mouvement Adagio sostenuto de la sonate « au Clair de lune ». Les basses timbrées et présentes n’appesantissent cependant en rien son fil tendu dans une expression concentrée mais sans pathos. L’Allegretto au rythme dansant est suivi du Presto tempétueux, joué d’un seul souffle.

La Sonate pour piano n° 32 op.111 surprend par la véhémence et la fulgurance de son premier mouvement. Lugansky pousse à l’extrême le contraste entre les deux parties de la sonate : le jeu direct qui nous est familier chez ce musicien a dans le premier mouvement une âpreté, une austérité parfois difficiles à soutenir à l’écoute. Lugansky va droit au but, joue dans l’énergie, sans s’attarder ni s’alanguir dans les passages meno mosso, ou adagio… le tempo emporté subit à la fin une accélération inattendue, comme s’il fallait en finir avec autant de violence. Un parti interprétatif qui déroute, mais trouve sa résolution dans l’Arietta et ses variations. Si les trilles des dernières ne sont pas aussi stellaires que sous d’autres doigts, les deux premières variations, après l’exposé du thème d’une très grande sobriété, sont des moments de pure grâce, empreints d’une bonté émouvante.

Si cette interprétation laisse un sentiment partagé, il n’en est rien des Études-Tableaux de Sergueï Rachmaninov (n° 2, n° 5 et n° 7 op. 33, n°4, n° 5, n° 6 op. 39) qui une fois de plus emportent notre enthousiasme. Ici, comme dans Bach, ce qui en fait la beauté est leur clarté polyphonique, leurs timbres aux éclats variés, l’émotion débarrassée des affects, la poésie vibrante et fragile, intense et saine dont Lugansky demeure le passeur idéal. C’est avec Rachmaninov, Chopin et Tchaikovsky qu’il offre ses bis, dans une joie de jouer non dissimulée.

Crédits photographiques : Abisal Gergiev © Lucien Grandjean ; © Lucien Grandjean ; Mao Fujita (image de une) © Janosh Ourtilane ; Nikolaï Lugansky © Janosh Ourtilane

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Verbier. Église de Verbier. 19-VII-2021. Œuvres de Franz Schubert (1797-1828), Serge Rachmaninov (1873-1943), Alenxandre Scriabine (1872-1915). Abisal Gergiev, piano.
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