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L’opéra est-il toujours une machine à rêves ?

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« Real ! Who wants real ? I know I don’t want it … I Want Magic »¹ chante  dans Un tramway nommé désir d’André Prévin. Pour certains d’entre nous, ce chant et ces mots résonnent comme un leitmotiv et sont peut-être intimement liés au rapport que nous entretenons à l’opéra, souvent considéré comme une machine à rêve, une émancipation du réel, une sublimation de la vie plutôt que la vie elle-même. Mais, avant même la crise que nous traversons, le rêve n’était-il pas déjà en train de s’émousser ?

La transparence, la volonté devenue quasi dogmatique d’inscrire l’opéra dans le contemporain, la normalisation sous couvert de démocratisation, ne sont-elles pas en train de tuer dans l’œuf cette belle idée ?

L’opéra n’échappe plus au réel

Les propos de lors d’un entretien (ResMusica, mars 2019) permettaient de réfléchir à cette emprise du réel sur l’opéra, un des derniers bastions de la possibilité du rêve. Il déclarait ainsi : « Le public a envie de rêver. Il n’a pas toujours envie de revoir ce qu’il voit aux actualités tous les jours… Au contraire, je pense que c’est en faisant des choses poétiques, violentes, délirantes et lyriques que l’on attirera le public… Ce n’est pas en mettant les chanteurs en survêtements avec des portables. »

Force est de constater que depuis quelques décennies maintenant, les directeurs de salles lyriques veulent souvent, à travers leurs choix de metteurs en scène, inscrire l’opéra dans le monde contemporain pour l’éloigner de la muséification, pour qu’il s’adresse à la population la plus large, à la jeunesse. Le principe est de dire que l’opéra ne parle que de nous, de notre humanité, de ses errances et de ses doutes universaux. Don Giovanni dans les tours du quartier d’affaire de la Défense, La Traviata, influenceuse du net en perdition, Iphigénie dans une maison de retraite avec nos aînés isolés, etc.

Il y a là des réussites incontestables et il n’est pas question ici de juger qu’une esthétique vaut mieux qu’une autre, mais plutôt d’interroger cette approche devenue quasi-systématique qui consiste à ramener l’opéra à notre quotidien, à la vie de tous les jours. Franchement, le livret tarabiscoté du Trouvère ressemble-t-il un tant soit peu à notre vie ? L’histoire des Atrides n’est-elle pas davantage de l’ordre du mythe par la violence qu’elle déploie ? Et l’univers de Haendel que l’on s’échine à peupler d’hommes en costumes-cravate même quand ils doivent affronter la sorcière Alcina… Bien souvent, l’opéra n’est pas la vie. Ou alors, on peut considérer que c’est la vie « puissance 100 » et avoir la faiblesse de penser que c’est pour cela qu’on l’aime. Parce que ces histoires nous montrent des sentiments si puissants que l’on peut douter les éprouver un jour aussi violemment. Parce que le concept même du théâtre chanté porte en lui une résistance au réel.

Il y a des milliers de raisons qui nous amènent à l’opéra et qu’il nous soit permis de douter que ce soit toujours pour y voir transposer des problématiques contemporaines. On a le droit de vouloir entendre la sublime musique d’Aïda sans avoir à réfléchir sur le totalitarisme et les pogroms. L’opéra le permet évidemment, et l’on peut apprécier cette ouverture sur notre actualité, mais celle-ci n’est-elle pas devenue trop académique aujourd’hui ?

Les coulisses en toute transparence ou l’opéra dans la cuisine

Nous sommes dans une époque qui aime la transparence et cette dernière amenuise progressivement la possibilité du rêve. L’opéra étant de son temps – quoi qu’on en dise – nous assistons depuis quelques années à la mise en avant des coulisses. Cette valorisation passait au départ par la visite des ateliers de fabrication des décors et des costumes. Il s’agissait de valoriser des métiers admirables, de susciter des vocations, et c’est tant mieux.

Pour autant, doit-on systématiquement tout montrer ? Il faudrait un article entier pour parler et débattre de l’utilité et de la pertinence des retransmissions en direct au cinéma, : ces entractes que l’on meuble par des images des changements de décors sont toujours exaspérants, des chanteurs faisant leurs exercices vocaux, des interviews de la chanteuse cueillie « par surprise » à la sortie de scène pour dévoiler ses impressions comme si cela avait un quelconque intérêt. Maintenant on sait ce qu’il se passe derrière le rideau.

Dans le même sens, on pouvait éprouver une certaine tristesse en visionnant le gala du Met retransmis cette année en direct sur internet avec ses interventions de nos chanteurs confinés chez eux, symptomatiques de notre époque. Cet exercice de style qui consistait à les voir chanter en visio-conférence dans leur salon ou en famille dans leur cuisine va-t-il sauver la profession ? Il y a fort à parier que les spectateurs de ce « show » étaient tous des aficionados, curieux de voir ce que cela pouvait donner, pour souvent se rendre compte que même si la technologie a progressé, le son n’était pas terrible et que, même si cela maintient un lien, ça ne remplacera jamais un spectacle en salle. Oui, triste spectacle en vérité car, manquant singulièrement de magie, il nous a tous ramenés à la réalité du confinement plutôt que de nous offrir un évasion. Des spectateurs confinés regardaient des confinés chanter.

Ce « spectacle » lié à la crise que nous traversons met en exergue la fragilité de ces artistes exposés dans leurs intérieurs faute de pouvoir être sur leurs scènes, également en danger. Tous réclament de l’aide et nous souhaitons tous qu’elle leur soit apportée mais, au risque de paraître égoïste ou inconséquent, le rêve s’émousse encore un peu plus car nous sommes forcés de prendre conscience qu’il a un prix et une arrière boutique.

La diva, une espèce en voie d’extinction

Enfin, un autre phénomène et non des moindres : notre époque a anéanti la diva.

On pose souvent la question aux jeunes chanteuses qui commencent à avoir une notoriété : « Êtes-vous une diva ? ». La réponse est désormais invariable : « oh non, absolument pas ! ». Cette réponse est toujours accompagnée d’un verbiage sur la normalité des chanteuses lyriques et de leur vie. «Nous sommes des femmes comme les autres… bla bla bla».

Un dogme semble s’être établi. La chanteuse lyrique est une femme normale qui ressemble à notre voisine. Elle cherche désormais la proximité avec son public, notamment au travers des réseaux sociaux où elle exhibe sa vie familiale, ses voyages, ses tenues. Certaines ont même de vrais talents comiques. Mais là encore, où sont le fantasme et le rêve, où sont les palpitations du cœur quand on voyait entrer , ou Montserrat Caballé en scène après de longues périodes de silence ? Où sont désormais les interminables ovations de ces êtres surnaturels devenus de moins en moins rares à force d’être de plus en plus proches ? La fête opératique est finie.

Plus une seule chanteuse ne semble vouloir du fardeau de ce statut, comme si cela était une insulte. On peut le comprendre mais aussi le regretter car la diva fait partie des mythes et de l’imaginaire de l’opéra. Elle n’était pour ainsi dire accessible que par la scène, seul espace d’expression de leur magie irradiante et parfois à la sortie des coulisses où on leur offrait des fleurs en hommage. Mais il paraîtrait que la diva serait trop assimilée à un bien de consommation de luxe d’une clientèle élitiste qui a les moyens de s’offrir cette exception. La proximité de la chanteuse lyrique effraierait moins les gens et favoriserait l’émergence de nouveaux publics. Je pense évidemment l’inverse et pour s’en convaincre, il suffit de voir le nombre de chanteuses pop qui s’approprient ce qualificatif. Les gens aiment les légendes et nous avons tous en tête ces images en noir et blanc d’un jeune homme frigorifié d’avoir passé la nuit dehors devant les caisses du pour s’offrir le sésame lui permettant d’entendre . La plus grande des divas, la plus rare, la plus exceptionnelle a sans doute été celle qui a le plus popularisé l’opéra par son aura et sa flamboyance de tragédienne. On ne parle encore que d’elle. Ses enregistrements s’arrachent toujours. La diva est pour tous ceux qui veulent bien se donner la peine d’aller vers elle, pour tous ceux qui comprennent qu’ils ont droit à l’exception, à la beauté. Nous y avons tous droit.

L’époque désacralise ! Et, comme la fonction politique, l’opéra n’y échappe pas. On peut se poser la question de ce que voulait dire la « présidence normale » de François Hollande et surtout de la réussite du concept ! Attend-on d’un président qu’il soit normal, qu’il soit comme vous et moi ? De la même manière, attends-t-on de l’opéra qu’il nous ramène sans cesse à notre quotidien, à une normalité ? Des institutions lyriques on disait autrefois qu’elles étaient des temples… Démesuré, l’opéra n’est pas un genre normal et ne doit surtout pas essayer de l’être. À l’heure où il n’a jamais été aussi menacé, à l’heure où les artistes qui le font vivre n’ont jamais été autant fragilisés, tout cela peut apparaître comme un coup de griffe anachronique, inutile et indécent, délire éthylique et réactionnaire d’une folle lyrique² elle aussi en voie d’extinction. Mais qu’il nous soit permis ici un quart d’heure de nostalgie désabusée pour dire l’amour que nous portons à ces maisons qui furent, et sont peut-être encore, des machines à rêve. L’avenir nous le dira.

1- « Le réel ! Qui veut du réel ? Je sais que je n’en veux pas … Je veux de la magie »
2 – En référence au livre de Wayne Koestenbaum
Anatomie de la folle lyrique


Les opinions exprimées dans cet article sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction.

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  • Solvej Crévelier

    Mais oui, bien sûr, comme vous avez raison…oui, moi aussi j’ai fait la queue pour voir Maria Callas ( pas toute la nuit, mais presque ! ) oui, je veux du rêve et de la beauté et pas du Mc Do (  » venez comme vous êtes « ) et je dois dire qu’ayant été abonnée des années à l’Opéra de Paris, voilà deux ans que je ne le suis plus, je ne supporte plus les esthétiques  » DDR » ( Don Carlos) les campings ( La fille de neige) les chaises roulantes, (la damnation de Faust ) les vidéos ridicules ( Tristan) les clones de Mussolini, etc…qui sont autant de contresens et enlèvent toute émotion au spectacle, et surtout, sous couvert de  » modernisme », ne sont que du vrai conformisme , et puis …ça coûte beaucoup moins cher d’habiller Pollione en jean/chemise col ouvert qu’en costume de romain ! Tristes temps…Bravo pour votre article.

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