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La Voix humaine/Point d’orgue : un grand opéra du XXIe siècle

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Saint-Étienne. Grand Théâtre Massenet. 4-III-2022. Francis Poulenc (1899-1963) : La Voix humaine, tragédie lyrique en un acte, paroles de Jean Cocteau ; Thierry Escaich (né en 1965) : Point d’orgue, opéra en un acte, livret d’Olivier Py. Mise en scène : Olivier Py. Décors et costumes : Pierre-André Weitz. Lumières : Bertrand Killy. Avec : Camille Poul, soprano (Elle) ; Lionel Peintre, baryton (Lui) ; Peter Tantsits, ténor (L’Autre). Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire, direction : Giuseppe Grazioli

Le spectaculaire diptyque Poulenc/Escaich mis en scène par impose à Saint-Étienne l’indiscutable nécessité de la création lyrique contemporaine.

Même si les metteurs en scène prouvent saison après saison la modernité des chefs-d’œuvre de l’art lyrique, notre temps n’est pas avare de sujets nouveaux. Et l’on ne peut qu’applaudir quand la musique use de la puissance de son entregent pour graver dans le marbre les questionnements d’une humanité toujours mutante. L’opéra contemporain, nous dit-on, « n’attire pas les foules ». Une affirmation un peu hâtive lorsqu’on considère la ferveur qui accueille les créations de Philip Glass ou de John Adams. On n’en saluera que plus ardemment la splendide réussite de Point d’orgue, opéra en un acte d’une heure dix, dont l’inspiration entraîne avec elle au sommet une Voix humaine qui ne s’était jamais autant imposée.

Jusqu’ici, le bref opéra (trois quarts d’heure) que Poulenc composa en 1959 sur une pièce que Cocteau avait écrite en 1930 pouvait difficilement remplir une soirée. La Voix humaine, imaginée pour l’égo d’une Maria Callas surprise à pousser ses collègues dans l’ombre au moment de la lumière des saluts, finalement créée par la fidèle Denise Duval, est toujours restée une curiosité dans le sillage étoilé de l’immarcescible Dialogues des carmélites de 1957. Dialogues des Carmélites qu’Olivier Py avait monté au TCE en 2013 avec Patricia Petibon, avec Jérémie Rhorer après que celui-ci eut créé, toujours en 2013, le premier opéra de (Claude, sur un livret de Robert Badinter). De cette conjonction d’âmes-sœurs est née l’idée d’offrir un contrechamp à La Voix humaine.

La sororité entrelace deux œuvres évidemment siamoises qu’un entracte sépare le temps d’un changement de décor. À la pourpre de la chambre ardente de l’héroïne (Elle), enchâssée dans la brique d’un immense mur anthracite, répond la noirceur de celle aux allures de retable (chambre/une salle de bain/couloir) du héros (Lui). À partir de « je devenais folle», la chambre d’Elle bascule jusqu’au vertige, tournoyant sur elle-même.

Point d’orgue complète les blancs téléphoniques de La Voix humaine en dessinant la figure de Lui. Lui n’est pas le Bel indifférent (autre drame de Cocteau que Jacques Demy filmait déjà en rouge et noir) mais un compositeur en pleine crise existentielle et créatrice, jouet de démons intérieurs incarnés par L’Autre : amant ou miroir, ou les deux à la fois. Le duo infernal se fait trio à la fin de Point d’orgue lorsque Elle tente une ultime fois de tirer Lui des pattes de L’Autre. Finalement plus forte que chez Poulenc, Elle se retire (« Je ne veux plus d’alliance avec le désespoir ») laissant Lui clamer seul : « Tout est noir ». Une solitude que, dans le sillage de Cocteau (« Le téléphone… une arme effrayante…. une arme qui ne laisse pas de trace, qui ne fait pas de bruit »), Py tacle au moyen d’une savoureuse déclinaison des outils de « communication » inventés par le XXe siècle : téléphone avec fil (et opératrice), ordinateur, portable.

L’héroïne de La Voix humaine et le héros de Point d’orgue, ballottés du sol au plafond, sont soumis aux caprices d’une scénographie en apesanteur et d’un jeu d’orgues cauchemardesque. Entièrement réalisé dans les ateliers de l’Opéra de Saint-Étienne, le sensationnel décor de reste le personnage principal du spectacle. L’obsession du mouvement du grand décorateur, qui a fait merveille avec la translation infinie de son Tristan genevois, et plus récemment avec le livre en relief de sa Salomé strasbourgeoise, gratifie ce nouvel opéra du XXIe siècle d’un oculus rotatif à 360 degrés, monstrueuse machine à laver cosmique d’une humanité malmenée par un Dieu « qui nous jalouse peut-être, qui sait ? »: un effet riche de sens qui imprimera pour longtemps les mémoires et qui font de La Voix humaine/Point d’orgue une production extrêmement impressionnante.

La partition brûlante de , à l’instrumentarium richissime, mais close comme celle de Poulenc par le chut ! d’un simple pizzicato, porte magnifiquement les montagnes russes du livret inspiré d’, dont les mots, assemblés en faux alexandrins, passent haut la rampe. On s’y torche en professant son hostilité à la musique contemporaine mais on y écoute religieusement l’éclaircie d’un hymne final dédié à la perfection des nuages surplombant une humanité souffrante. Une fin heureuse malgré tout. Opulent et tempétueux, le style d’Escaich est aussi attentif à la perception du discours que celui de Poulenc. C’est une houle qui emporte tout sur son passage, sauf l’ que, dans un bel équilibre scène/fosse, son chef principal porte à une belle incandescence.

À ce jour, trois cantatrices ont pris le téléphone : en mars 2021 pour une captation sans public, ce fut d’abord la « petite sœur » d’Olivier Py, Patricia Petibon, donc ; en octobre de la même année, le public de l’Opéra de Bordeaux a pu applaudir Anne-Catherine Gillet ; à Saint-Étienne, c’est , remplaçant in extremis Patrizia Ciofi. La voix, ample et gracieuse, produit le nécessaire en termes d’articulation (sur les cinq cents mesures de Poulenc une bonne centaine est a capella) et d’engagement scénique. Compliments que l’on adressera aussi à l’exceptionnel Lui de (venu pallier la défection de Pierre-Yves Pruvot). Il n’est pas évident de succéder à L’Autre de Cyrille Dubois et on ne fera pas grief de son accent au ténor américain : timbre éclatant, bête de sexe toxique déchaînée, magnétique en diable, il est le personnage.

Quand on s’en donne les moyens, comme pour cette histoire d’âmes-sœurs (jusque dans sa réalisation), pas de doute permis : que vive l’opéra d’aujourd’hui avec des sujets d’aujourd’hui !

Crédits photographiques: © Cyrille Cauvet-Opéra de Saint-Étienne

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