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Festival de Pâques de Baden-Baden : la passion de l’opéra russe

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Baden-Baden. Festspielhaus. 18-IV-2022. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : La Dame de Pique (Pikovaïa Dama), opéra en trois actes et sept tableaux sur un livret de Modeste Tchaïkovski, d’après la nouvelle d’Alexandre Pouchkine. Mise en scène : Moshe Leiser et Patrice Caurier. Décors : Christian Fenouillat. Costumes : Agostino Cavalca. Lumières : Christophe Forey. Chorégraphie : Beate Vollack. Vidéo : Etienne Guiol. Avec : Arsen Soghomonyan, Hermann ; Elena Stikhina, Lisa ; Vladislav Sulimsky, le Comte Tomski / Zlatogor ; Boris Pinkhasovich, le Prince Yeletski ; Doris Soffel, la Comtesse ; Aigul Akhmetshina, Pauline / Milovzor ; Margarita Nekrasova, la Gouvernante ; Ievgueni Akimov, Tchekalinski ; Anatoli Sivko, Sourine ; Christophe Poncet de Solages, Tchaplitski / le Maître de cérémonies ; Mark Kurmanbayev, Naroumov. Olga Wien, piano de scène ; Chœur philharmonique de Slovaquie (chef de chœur : Jozef Chabroň) ; Cantus Juvenum (chef de chœur : Clara-Sophie Bertram et Lorenzo de Cunzo) ; Orchestre philharmonique de Berlin, direction musicale : Kirill Petrenko

Baden-Baden. Festspielhaus. 17-IV-2022. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Iolanta, opéra en un acte sur un livret de Modeste Tchaïkovski, d’après la pièce Kong Renés Datter (La Fille du Roi René) de Henrik Hertz. Version de concert. Avec : Sonya Yoncheva, Iolanta ; Liparit Avetisyan, Comte Vaudémont ; Andrey Zhilikhovsky, Robert, duc de Bourgogne ; Mika Kares, René, roi de Provence ; Michael Kraus, Ibn-Hakia ; Margarita Nekrasova, Marta ; Anna Denisova, Brigitta ; Victoria Karkacheva, Laura ; Dmitri Ivanchey, Alméric ; Nicolaï Didenko, Bertrand. Chœur philharmonique de Slovaquie (chef de chœur : Jozef Chabroň) ; Orchestre philharmonique de Berlin, direction musicale : Kirill Petrenko

Après Mazeppa en novembre dernier, et l’ continuent à explorer les opéras de Tchaïkovski avec ses deux dernières œuvres : La Dame de Pique en version scénique pour quatre soirées et Iolanta pour une unique représentation de concert.

Pour La Dame de Pique, et n’ont pas évité de multiples incongruités qui leur ont valu de discrètes huées aux saluts. Hermann en alcoolique au comble de la déchéance, Lisa et Pauline en prostituées employées dans la « maison » d’une Comtesse en mère maquerelle sénile (la bonne tenue du bordel étant assurée par la Gouvernante), Tomski en clone de Tchaïkovski, homosexuel assumé accompagné de son jeune amant qui le quittera pour un autre lors du bal masqué de l’acte II, il fallait oser ! Plus sérieusement, détruire l’élégance et la noblesse d’âme de Yeletski en lui faisant chanter son grand air du II pendant une passe avec Lisa tandis qu’elle s’y prépare dans la salle de bains attenante, faire tuer Lisa par Hermann en lui fracassant la tête contre le carrelage de ladite salle de bains (alors qu’elle est censée se suicider par désespoir) sont des incongruités qu’il est plus difficile de pardonner.

Pourtant, cette mise en scène décalée suscite et maintient l’intérêt. En premier lieu par le décor frappant de Christian Fenouillat qui utilise à plein et en cinémascope le large plateau du Festspielhaus pour dérouler avec logique et sur deux étages les nombreux tableaux, assurer avec son ouverture variable leur succession rapide et favoriser la projection vocale. La direction d’acteurs au cordeau, pleinement investie par les interprètes, apporte un saisissant dramatisme et toute sa violence à la tragédie. Les riches amis de Hermann désargenté se jouent de lui et s’amusent à ses dépens, l’enfonçant dans sa folie. Le spectacle va crescendo avec des tableaux de plus en plus aboutis. Si le début au parc reste assez faible avec ses gouvernantes apeurées sur vidéos de babouchkas ou de flammes face à un chœur d’enfants-soldats qui maltraite Hermann, dès l’arrivée chez « Madame » la Comtesse tout fonctionne : la pastorale du second acte en métaphore où Lisa, avec l’appui de Tomski, signifie sa rupture à un Yeletski humilié, le baiser amoureux de Pauline à Lisa, le meurtre ultra réaliste de la Comtesse, l’apparition de son spectre chez Hermann dans une chambre de guingois signifiant son délire, l’extraordinaire tableau final avec le chœur frontal assis à une longue table et Hermann repoussé du piédestal et de leur monde par son rival Yeletski qui lui a tendu le pistolet pour son suicide, tandis que Pauline pleure à l’étage son amie disparue.

Souvent puisée dans le vivier du Mariinsky de Saint-Pétersbourg et en majorité d’origine russe (mais aussi arménienne, allemande, biélorusse, serbe et aussi française), la distribution est vraiment de grand format et sans aucune faiblesse. s’investit à plein dans l’incarnation d’un Hermann alcoolique et psychologiquement détruit. Très solide de projection et d’endurance, capable de fort belles nuances, il fait passer dans l’aigu intense (quoique pas toujours en place quand la fatigue se fait sentir en fin de spectacle) tout le désespoir de son personnage. est aussi impressionnante dans le rôle de Lisa avec un fin vibratello dans le timbre qui assure chair et émotion, une puissance à toute épreuve et un aigu rond et nourri. Aigul Akhmetshina est une merveilleuse et remarquée Pauline au timbre opulent, à la présence scénique irrésistible et dont la voix se marie idéalement à celle de Lisa pour leurs duos. Après avoir endossé le rôle éponyme de Mazeppa (novembre 2021, en version de concert), enchante à nouveau Baden-Baden de sa somptueuse voix de baryton, là aussi rare de puissance et de plasticité. Boris Pinkhasovich n’est pas en reste avec son Yeletski racé, rond et riche de timbre, au legato idéal ; dans les difficiles conditions déjà citées que lui impose la mise en scène, son grand air n’en est pas moins un magnifique moment de chant. Avec un timbre désormais réduit à une trame et un registre grave absent qui l’obligent à se réfugier dans le cri ou le parlé, Doris Soffel parvient tout de même à insuffler nostalgie et douleur à la chanson française de Grétry. Aucun second rôle n’est sacrifié, qu’il s’agisse de l’opulente gouvernante de Margarita Nekrasova, des Tchekalinski et Sourine de haut relief de Ievgueni Akimov et Anatoli Sivko ou du Tchaplitski stylé de Christophe Poncet de Solages,

Accueilli par une standing ovation au rideau final, assure en permanence la vitalité, la relance du discours, l’urgence et le dramatisme extraordinaires qui imprègnent toute la soirée. Très soucieux des chanteurs (sa main émerge de la fosse pour signaler chaque départ), attentif aux dynamiques, aux tempos ou aux couleurs, toujours juste dans les ambiances et précis dans le rythme, il est le véritable maître d’œuvre du spectacle et de sa réussite. L’ se montre à nouveau au sommet, somptueux de raffinement instrumental individuel et d’homogénéité : quel velouté des cordes passionnées sans jamais être sirupeuses, quelle assise des basses grondantes aux contrebasses, quelle éloquence des bois, quelle puissance des vents et percussions ! L’étendue dynamique est exceptionnelle, des pianissimos impalpables aux fortissimos titanesques, la plasticité est étonnante comme en témoigne leur métamorphose sonore en quasi musette pour la pastorale du II. Le Cantus Juvenum pour les enfants et le Chœur philharmonique de Slovaquie assument la partie chorale. L’impact, la puissance, la précision y sont formidables, surtout chez les hommes (quel tableau final !), les femmes se montrant plus réservées et moins déterminantes.

Une grande, une très grande soirée d’opéra que Arte et SWR 2 ont heureusement captée pour une diffusion ultérieure.

La veille, c’est toujours Kirill Petrenko et l’Orchestre philharmonique de Berlin qui officiaient pour une unique représentation en concert de Iolanta. Bien que toujours aussi enthousiasmants de perfection sonore et de dynamisme, assurant un final grandiose, ils nous y ont semblé légèrement moins à l’aise avec quelques menues hésitations rythmiques ou imprécisions dans les attaques. Insuffisance de répétitions ou de pratique de l’œuvre ? Il faut reconnaître que leur programme pour ce Festival de Pâques de Baden-Baden était particulièrement chargé sur dix jours seulement. En revanche, le concert offre l’appréciable opportunité de voir diriger Kirill Petrenko, la précision de sa battue et de ses indications, l’allant et l’énergie qu’il y met, son attention permanente aux interprètes. Un pur régal…

C’est à nouveau une distribution de haut vol qui a été réunie. y retrouve le rôle de Iolanta qu’elle a déjà chanté notamment à Paris ou New York mais auquel elle avait dû renoncer en janvier à Berlin et dans les mêmes conditions à cause d’une grippe. Elle y est toujours aussi décisive de part l’intensité de l’incarnation, sa puissance, l’émotion qu’elle dégage par son timbre si prenant et ses aigus transperçants ou flottants qui pénètrent l’âme. En Vaudémont, remplace Dmytro Popov malade. Il y fait valoir une belle ardeur, des passages allégés en voix mixte fort réussis et un aigu sonore, claironné, parfois tendu et à la justesse imprécise, rançon d’une prise de risque maximale. Rien à redire au Robert d’Andrey Zhilikhovsky, superbe baryton à l’aigu étincelant mais pas dénué de nuances, ni au Roi René peut être plus convenu de qui possède les graves profonds et la richesse du timbre pour l’air «Seigneur, si j’ai pêché». En Ibn-Hakia, sonne un peu nasal de prononciation, engorgé dans le grave mais l’aigu éclatant lui permet d’assurer brillamment la progression agogique de son monologue. Cependant, tous ces solistes ( exceptée) restent accrochés à leur partition, statiques et interagissent bien peu. Même en version de concert, un peu de dramatisme aurait été possible et apprécié.

Ce n’est pas un reproche qu’on fera aux seconds rôles. Anna Denisova en Brigitta et Victoria Karkacheva en Laura sont également fines et délicieuses tandis que la Marta de Margarita Nekrasova exhibe ses graves plantureux et que Dmitri Ivanchey en Alméric et Nicolaï Didenko en Bertrand retiennent aussi l’attention par leur implication et leur puissance. Le Chœur philharmonique de Slovaquie est parfait d’engagement, de qualité et de vigueur et contribue magistralement au dernier tableau.

Pour être complet, cette programmation de musique russe (opéras et concerts) par un chef d’origine russe et des interprètes russes ou russophones est bien antérieure à l’invasion récente de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine. Néanmoins, l’intendant de Baden-Baden Benedikt Stampa a jugé nécessaire de publier et de faire afficher un communiqué où il réaffirme son soutien à l’Ukraine et, comme si besoin en était, l’universalité de l’art et des artistes et la vertu pacificatrice des rencontres culturelles.

Crédit photographique : (Lisa), (Hermann) / Sonya Yoncheva (Iolanta), Kirill Petrenko (de dos), (Vaudémont) © Monika Rittershaus

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Baden-Baden. Festspielhaus. 18-IV-2022. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : La Dame de Pique (Pikovaïa Dama), opéra en trois actes et sept tableaux sur un livret de Modeste Tchaïkovski, d’après la nouvelle d’Alexandre Pouchkine. Mise en scène : Moshe Leiser et Patrice Caurier. Décors : Christian Fenouillat. Costumes : Agostino Cavalca. Lumières : Christophe Forey. Chorégraphie : Beate Vollack. Vidéo : Etienne Guiol. Avec : Arsen Soghomonyan, Hermann ; Elena Stikhina, Lisa ; Vladislav Sulimsky, le Comte Tomski / Zlatogor ; Boris Pinkhasovich, le Prince Yeletski ; Doris Soffel, la Comtesse ; Aigul Akhmetshina, Pauline / Milovzor ; Margarita Nekrasova, la Gouvernante ; Ievgueni Akimov, Tchekalinski ; Anatoli Sivko, Sourine ; Christophe Poncet de Solages, Tchaplitski / le Maître de cérémonies ; Mark Kurmanbayev, Naroumov. Olga Wien, piano de scène ; Chœur philharmonique de Slovaquie (chef de chœur : Jozef Chabroň) ; Cantus Juvenum (chef de chœur : Clara-Sophie Bertram et Lorenzo de Cunzo) ; Orchestre philharmonique de Berlin, direction musicale : Kirill Petrenko

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