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L’Orfeo de Monteverdi rayonne à Strasbourg sous la direction d’Alarcón

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Strasbourg, Opéra du Rhin. 3-V-2022. Claudio Monteverdi (1567-1643) : L’Orfeo, fable en musique. Valério Contaldo, ténor : Orphée ; Mariana Flores, soprano : Musique, Eurydice ; Guiseppina Bridelli, soprano : La Messagère ; Anna Rheinhold, soprano : L’Espérance, Proserpine ; Alejandro Meerapfel, basse : Pluton ; Andreas Wolf, basse : Charon ; Alessandro Giangrande, ténor : Apollon, Berger, Esprit ; Leandro Marziotte, Nicholas Scott, Matteo Bellotto, Philippe Favette, Cindy Favre-Victoire : Bergers, Esprits, Nymphe, Echo. Ensemble Cappella Mediterranea, Chœur de chambre de Namur (chef de chœur : Thibaut Lenaerts), direction : Leonardo García Alarcón

Ce n’était pas réellement une version de concert qui était proposée à l’Opéra de Strasbourg, par la et , mais plutôt un proto-opéra.

L’orchestre est au milieu de la scène, et c’est le très gros avantage de ces « versions de concert », puisque le son s’épanouit dans tout l’espace de la salle, au lieu de s’étouffer dans une fosse. Les chanteurs bougent, avec une mise en espace et une gestuelle manifestement étudiée et répétée, et obéissent à un dress-code lui aussi bien réfléchi. L’éclairage évolue avec le drame, discrètement mais de façon très efficace. Il s’agit donc plutôt d’une mise en espace et en lumière, ou d’une demi-mise en scène. Cette version de concert scénarisée convient parfaitement à L’Orfeo : elle met l’œuvre entièrement sur le plateau à disposition du public, comme sans doute à la création en 1607, puisqu’on peut bien imaginer qu’il n’y avait pas encore de fosse d’orchestre pour les fêtes au château du duc de Mantoue et que la scénographie devait être assez simple. Et surtout, la proximité entre les artistes et le public devait être à peu près la même. Il y a donc quelque chose d’authentique dans ce spectacle, de bien équilibré dans sa restitution au spectateur.

Après plusieurs concerts et la gravure d’un disque, le chef et ses troupes sont parfaitement rodés. La complicité avec la et le est fusionnelle : chaque partenaire connait sa partie et celles des autres sur le bout des doigts, et la cohésion est maximale. Il en découle pour le spectateur-auditeur une lisibilité parfaite, ce qui lui permet de découvrir ou redécouvrir moult merveilles, subtilités d’écriture ou raffinements de construction. Le tempo est énergique, et la dynamique parfaitement mesurée. Cela donne aux passages joyeux et aux danses une pulsation irrésistible, et aux moments dramatiques une dimension tragique étonnante. Par exemple : cette distorsion du temps, quand Orfeo apprend la terrible nouvelle, fait un effet redoutable. Mais ce qui domine dans toute la soirée, c’est la clarté, c’est la lumière, c’est le bonheur à jouer et à chanter un tel chef d’œuvre.

Dans le rôle-titre, montre jusqu’où peut mener la conjonction d’une voix radieuse, d’une agilité et d’un style impeccables (lire notre entretien). Vêtu de blanc, joyeux et léger, il affronte ses malheurs et assume ses élans amoureux ou mystiques avec une densité d’humanité bouleversante. La scène devant le Styx, avec la harpe de Marie Bournisien, tous deux fusionnés dans la même virtuosité et dans le même halo lumineux, atteint une transcendance d’une beauté ineffable. Mariana Florès incarne les rôles de La Musique et d’Eurydice avec beaucoup de charme et de présence. Sa voix a quelque chose de métallique qui ne gâche rien dans l’introduction du 1er acte, et qui s’estompe totalement dans les adieux d’Eurydice, très émouvants. Dans le rôle de la Messagère, impressionne par la beauté de sa voix et la densité dramatique qu’elle dégage de son récit. Un peu moins puissante est la voix d’, mais sa douceur convient admirablement à la fragile Espérance, et elle donne à Proserpine une dimension touchante, tendre, à la fois maternelle et amoureuse. Mentionnons encore le Pluton majestueux d’, le Charon superbe d’, et l’Apollon agile d’, tous parfaitement stylés. Les autres Bergers, Echo et Esprits sont au même niveau de beauté de voix et de classe, et donnent le sentiment qu’ils seraient facilement interchangeables avec les premiers rôles.

Comment résumer le bonheur rare de cette soirée ? Au delà des conditions techniques qui suscitent ce sentiment d’authenticité (d’être à Mantoue en 1607), le bonheur communicatif des artistes donne l’impression d’être invité à une fête joyeuse chez des amis intimes. On a aussi le sentiment d’assister à la renaissance d’un évènement formidable, celui de la création du premier opéra. Et surtout, on se retrouve face au mythe d’Orphée dans son sens le plus profond, avec toutes les résonances qu’il suscite en nous-mêmes. Une soirée vraiment inoubliable. Le succès est tel qu’après une dizaine de rappels, Alarcón doit demander au public d’arrêter ses applaudissements…

Crédit photographique : © François de Maleissye – Cappella Mediterranea

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