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George Dandin de Molière et Lully, succulentes miscellanées à l’Athénée

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Paris. Théâtre de l’Athénée Louis Jouvet. 7-V-2022. Jean Baptiste Poquelin, dit Molière (1622-1673) / Jean Baptiste Lully (1632-1687) : George Dandin, ou le mari confondu, comédie-pastorale en trois actes. Mise en scène : Michel Fau, assisté de Damien Lefèvre. Costumes : Christian Lacroix. Décors : Emmanuel Charles. Lumière : Joêl Fabbing. Maquillages coiffes et perruques : Véronique Soulier Nguyen. Avec : Michel Fau : George Dandin ; Alka Balbir : Angélique ; Armel Cazedepats : Clitandre ; Philippe Girard : Monsieur de Sotenville; Ane-Guersande Ledoux : Madame de Sottenville ; Florent Hu : Lubin ; Nathalie Savary : Claudine. Caroline Arnaud et Cécile Achille, soprani (Climène et Cloris), François-Olivier Jean (ténor), Tircis et David Witczak (baryton), Philène. Membres de l’ensemble Marguerite Louise, Gaétan Jarry, clavecin continuo et direction musicale générale

George Dandin ou le mari confondu de donné ad integrum avec la pastorale composée par Lully, poursuit sa tournée à l’Athénée-Théâtre Louis Jouvet. La mise en scène burlesque et impitoyable de Michel Fau, dans le rôle-titre, assure la réussite de ce spectacle revigorant, dont la musique est d’une renversante efficacité théâtrale.


Voilà une pièce de qui, sans être totalement ignorée, n’est pas des plus courues. Rappelons-en l’intrigue. George Dandin a, grâce à sa richesse de propriétaire terrien, à la fois épousé la ravissante fille Angélique de nobliaux provinciaux, ruinés et ridicules de prétention – Monsieur et Madame « de Sotenville » (sic !)- et gagné un ronflant titre de noblesse (Monsieur de la Dandinière). Mais la jeune épouse n’apprécie guère son mari, se refuse à lui, et est amoureusement approchée par un noble libertin Clitandre, par l’intermédiaire de son benêt valet Lubin. Dandin apprend de la bouche indiscrète de ce dernier la tentative de cocufiage dont il est victime : il s’en plaint à ses beaux-parents qui fustigent son manque d’éducation et de savoir-vivre, et devant la dénégation de leur fille et de son prétendu prétendant, exigent des excuses. Puis, au fil des deux autres actes, Dandin tentera par deux fois de dénoncer les manigances sentimentales dont il est pourtant réellement victime : il en sortira meurtri et dépité, au fil de cocasses quiproquos nocturnes, victime au deuxième acte d’une bastonnade maritale, puis confondu au final par un habile jeu de chassés croisés, en vrai-faux ivrogne invétéré par son épouse. Cette tragi-comédie pourrait mal se terminer car Monsieur de la Dandinière, avant tout victime de lui-même, par le rang social qu’il a voulu benoîtement acheter, nous apprend, dans sa dernière tirade qu’au comble de l’humiliation il pourrait « se jeter à l’eau, la tête la première », mais comme tout finit –heureusement- par des chansons, ce seront d’aimables couplets bachiques qui ponctueront la pièce a priori immorale, mais où le spectateur apprendra que tout peut s’acheter… sauf l’amour !

Michel Fau, sans doute l’un des noms actuellement les plus emblématiques du théâtre français et européen, tient le rôle-titre à la fois avec truculence (par l’évocation de la « maladresse » sociale et sentimentale de son personnage) et émotion, au fil de monologues intérieurs de plus en plus pathétiques adressés avant tout par Dandin à lui-même… et au public aussi visé et qui à sa manière se…«dandine», si nous osons écrire. Il signe une mise en scène assez extraordinaire, colorée, à la fois historiée et universelle de la pièce, impitoyable par le traitement mi-grotesque mi-cruel réservé au faux héros. Le fond de scène somptueusement fleurdelisé rappelle la destination royale de ce « grand divertissement » versaillais offert par Louis XIV en 1668 à sa cour dans le cadre de la Paix d’Aix-la-Chapelle. Puis il y a cet élément central de décor à trois niveaux, signé Emmanuel Charles, bouge rustique au rez-de-chaussée, balcon sentimental au premier étage et inaccessible loggia au second, symbolisant à la fois la pyramide sociale de l’ancien régime et l’étoile sentimentale hors de portée pour le trivial propriétaire terrien – gentilhomme parvenu presque malgré lui ! Enfin, le jeu des coursives, avec ces bosquets amovibles nous fait passer de l’univers théâtral d’ici-bas vers la pastorale mi-idyllique mi-tragique, co-signée par Molière et Lully.

Car l’excellente idée de ce spectacle est d’avoir rétabli l’ensemble des intermèdes musicaux composés pour l’occasion par Lully, lesquels contrepointent à la fois l’action et la dimension sociale de l’ouvrage. Les bergers d’une providentielle Arcadie, ici vêtus de somptueux costumes baroques, – signés – incarnent la noblesse de Cour, aux atours sans commune mesure avec l’autre noblesse, la provinciale désœuvrée et sans-le-sou, brocardée par Molière pour son arrivisme vénal et pour sa prétention hautaine. Mais surtout les intrigues théâtrale et pastorale se mêlent et se répondent : les interludes musicaux interrompent le flux de l’action, qu’ils semblent à leur manière ainsi commenter. Les bergères Climène et Cloris repoussent les avances des amants Tircis et Philène même si chacune admet que si l’autre voulait encourager son berger, elle ferait de même avec le sien. Mais les deux hommes ne se laissent pas convaincre et se résolvent à mourir. De même, dans la pièce théâtrale, Angélique au fil des intercessions, optera-t-elle pour Clitandre au détriment de George, lequel songera au suicide.

Selon les indications scéniques, ces bergers s’en vont « suivant la coutume des anciens amants, qui se désespéraient de peu de choses », tout en prévenant obliquement d’un clin d’œil désabusé, Dandin, muet spectateur des affres qui pourraient l’assaillir, et même si ce dernier commente leurs gestes sommairement quand on connaît la jalousie qui le taraude. « On ne s’avise plus de se tuer soi-même, et la mode en est passée il y a longtemps », dit-il en réponse à ce spectacle !

En bref, il y a ce permanent jeu de miroir social et dramatique, entre pastorale et comédie, dont les propos s’interpénètrent, se reflètent et se répondent au fil de leurs actions croisées, pour culminer, une fois tout ce petit monde, idyllique ou bien réel, réconcilié et sauvé de la tentation du suicide sentimental, en une ode finale, universelle et providentielle aux libations bachiques, pour donner une mesure optimiste à des amours contrariées et à un tableau sociétal plutôt noir et à des intrigues croisées franchement grinçantes.

Côté acteurs, outre l’incarnation incendiaire de Michel Fau, jadis compagnon d’armes d’Olivier Py, inénarrable dans le rôle-titre, il faut saluer l’ensemble de la distribution, homogène et brillante. joue une Angélique amoureuse et (faussement) courroucée, au débit haché et par moment presque hystérique, dans la parfaite ligne du personnage. Le libertin Clitandre est campé par , irrésistible de duperie en libertin transi et amoureux. Philippe Girard, autre nom aussi associé aux mises en scène de Py, et Anne-Guersande Ledoux incarnent un noble couple de Sotenville impavide de bêtise saugrenue dans leur respect d’une étiquette provinciale obsolète. Citons aussi l’incroyable en Lubin, restitué génialement dans sa stupidité navrante et son « hénaurme » naïveté, et en gouvernante Claudine, pétillante de malice et de manipulation.

Il faut musicalement aussi et surtout saluer la prestation impeccable de l’, sous la direction de l’excellent claviériste . L’effectif est ici quasi chambriste (quatre chanteurs et huit instrumentistes). Les divers musiciens, tous irréprochables assureront une prestation tournante au fil de la production durant tout ce mois de mai, ce après l’avoir récemment enregistrée pour le label CVS. Bien loin de toute « autopsie » historiée de la partition, l’ensemble donne vie et actuelle acuité à une musique d’une renversante efficacité théâtrale tant par le respect des « canons » de l’époque que par un engagement musical de tous les instants. Le résultat est d’une beauté sonore aussi suave qu’éloquente. Les quatre solistes du chant de cette soirée, selon nos informations car le programme ne mentionne qu’en vrac les participants pour toute la production sans préciser les dates de leurs prestations – les soprani et Cécile Achille, aux voix souples et lustrales – en Climène et Cloris – et en bergers Tircis et Philène les vaillants et – sont irréprochables tant par leur implication musicale que pour leur véracité dramatique, avec ce soupçon de hiératisme dans l’expression corporelle héritée du Grand Siècle et splendidement restituée par une mise en scène et en espace très étudiée.

Voilà un excellent et revigorant spectacle associant arts de la parole et vertus de la musique, pour redécouvrir ce George Dandin ou le mari confondu dans l’intégralité du concept tel qu’imaginé par ses créateurs, entre satire sociale et pastorale mythologique ; une production à voir pour quelques dates encore en ce magnifique écrin que constitue l’Athénée-théâtre Louis Jouvet, et avant la suite de la tournée qui mènera l’ensemble de la troupe à Chambéry, Berne ou Caen ou encore à la rentrée prochaine à Versailles !

Crédits photographiques © Marcel Hartmann

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