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Rayonnante Passion selon saint Matthieu par l’ensemble Pygmalion

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Matthäus-Passion BWV 244. Julian Pregardien, ténor ; Sabine Devieilhe, soprano ; Maîlys de Villoutreys, soprano ; Hana Blažíková, soprano ; Lucile Richardot, alto ; Tim Mead, alto ; Reinoud van Mechelen, ténor ; Emiliano Gonzalez-Toro, ténor ; Stéphane Degout, basse ; Christian Immler, basse ; Maîtrise de Radio France ; Ensemble Pygmalion, direction : Raphaël Pichon. 3 CD Harmonia Mundi. Enregistrés en avril 2021 Salle Pierre Boulez à la Philharmonie de Paris. Livret en anglais, allemand et français. Durée totale : 162 min.

 

Il était attendu et espéré cet enregistrement de la Passion selon saint Matthieu, par Pygmalion, surtout depuis la diffusion de cette même œuvre l’an dernier sur Arte lors d’un concert éblouissant donné lors du festival de Pâques à Aix-en Provence.

Depuis 2016, l’ouvrage a été donné de nombreuses fois en concert avant de passer au studio. Nous connaissons les affinités de avec la musique de Bach, il nous l’a prouvé à maintes reprises par de brillants enregistrements (les Messes brèves, la Missa de 1733, de somptueux motets et l’étonnante Köthener Trauermusik BWV 244a où dix arias sont empruntées à la Passion selon saint Matthieu).

Ce nouvel opus comble nos attentes et confirme la proximité de et son avec l’univers et la musique du Cantor. Il s’est entouré d’une équipe fidèle, bien rodée et homogène avec laquelle il a déjà parcouru une bonne partie de l’œuvre de Bach. Le collectif prime, personne ne tirant la couverture à soi.

L’essentiel tient dans l’ouvrage, peut-être le sommet absolu de la musique sacrée occidentale, et le sujet, qui narre l’un des plus grands drames de l’humanité. D’ailleurs, dans le riche entretien figurant dans le livret, Raphaël Pichon déclare : « En cherchant à interpeller et à consoler la conscience humaine, Bach nous offre un véritable pansement pour l’âme, universel et atemporel ». Selon lui, par la mise en abyme de deux chœurs et orchestres en dialogue, Bach cherche à ramener cette histoire au présent afin de permettre à l’auditeur de digérer le drame et de méditer sur lui. Avec un tel dispositif, il met en place deux cadres temporels distincts : celui du récit de l’Évangile et de ses personnages confiés au premier chœur et orchestre, et celui d’un présent palpable, réel, bien vivant, le plus souvent confié au second chœur et orchestre ou au tutti.

Dramaturgie en cinq actes

Raphaël Pichon se réfère à la structuration du récit de la Passion proposée par Johann Jacob Bendeler en 1693 et mise en lumière par John Eliott Gardiner dans son maître livre Musique au château du ciel (Flammarion), qui semble répondre à une architecture en six actions principales, rapprochant ainsi la Passion d’une tragédie à la française en un prologue et cinq actes : l’exorde, l’acte des grands prêtres, l’acte de Pilate, l’acte de la Croix, l’ensevelissement, l’épilogue. Il ne s’agit pourtant pas d’un opéra, qui était proscrit Leipzig à l’époque de Bach, mais d’une expérience spirituelle. Éprouver et revivre le chemin d’épreuves subi par le Christ et s’ouvrir à un autre espace hors du monde et hors du temps.

Dès les premières mesures, le complexe chœur d’ouverture en répons respire profondeur et délicatesse, donnant ainsi le ton à la totalité de l’interprétation. Outre une grande qualité musicale de l’orchestre, du continuo, du chœur qui est un personnage à part entière et des solistes, il en résulte une version d’une grande clarté, d’une rare humanité, d’une grande spiritualité et d’une belle humilité.

Le superbe évangéliste de porte l’ensemble avec clarté et une formidable intelligence du texte. Sa théâtralité retenue conduit l’auditeur à l’intériorité et sa voix transparente laisse passer une sorte d’innocence, voire de candeur. À cette fraîcheur juvénile répond la maturité du Christ très solide de , d’une noble expression grave et sereine.

Les interventions féminines d’une virtuosité vocale assumée participent pleinement à la réussite de l’ensemble. Relevons toutefois les arias confiés à , notamment le « Wiewohl mein Herz » (Je veux t’offrir mon cœur, Daigne y descendre mon sauveur), où les admirables vocalises et les trilles de la soprano qui détendent l’atmosphère d’une vive tension et annoncent la certitude et la joie de la résurrection.

Petite réserve pour les airs d’alto chantés par où malgré la perfection de la ligne vocale et l’élégance des ondulations, la vocalité assumée, semble prendre le pas sur l’émotion dans ces séquences dramatiques. On regrette presque un « Erbarme dich » quelque peu distancié. Peut-être un choix d’interprétation où la dramatisation semble parfois laissée de côté.

C’est une gageure d’apporter quelque-chose de nouveau à cet ouvrage très souvent donné en concert et dont les enregistrements sont innombrables (quelque trois cents en un siècle…), mais si cette Saint-Matthieu ne bouleversera pas la hiérarchie établie par les grands anciens que sont Harnoncourt, Herreweghe, Gardiner ou Jacobs cette version d’un grand intérêt trouve une place de choix dans ce panthéon.

Ajoutons que la présentation élégante et soignée d’Harmonia Mundi ajoute à notre plaisir.

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Matthäus-Passion BWV 244. Julian Pregardien, ténor ; Sabine Devieilhe, soprano ; Maîlys de Villoutreys, soprano ; Hana Blažíková, soprano ; Lucile Richardot, alto ; Tim Mead, alto ; Reinoud van Mechelen, ténor ; Emiliano Gonzalez-Toro, ténor ; Stéphane Degout, basse ; Christian Immler, basse ; Maîtrise de Radio France ; Ensemble Pygmalion, direction : Raphaël Pichon. 3 CD Harmonia Mundi. Enregistrés en avril 2021 Salle Pierre Boulez à la Philharmonie de Paris. Livret en anglais, allemand et français. Durée totale : 162 min.

 
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