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Paris. Studio 104. 24-VI-2022. Jean Sibelius (1865-1957) : Tapiola, poème symphonique ; Kaija Saariaho (née en 1952) : Château de l’âme, pour soprano, chœur et orchestre ; Jesper Nordin (né en 1971) : Emerging from Currents and Waves, pour clarinette solo, grand orchestre et électronique en temps réel (CM). Faustine de Monès, soprano ; Martin Fröst, clarinette ; Jesper Nordin, composition et logiciels ; Manuel Poletti, Martin Antiphon, électronique et diffusion sonore Music Unit ; membres du Chœur de Radio France ; Orchestre Philharmonique de Radio France, direction : Hannu Lintu

25-VI-2022. Centre Pompidou. Grande salle. Clemens Gadenstätter (né en 1966) : 4 studies for selfportraits in surroundings, pour accordéon et électronique (CM) : Claudia Jane Scroccaro (née en 1984) : I sing the body electric pour contrebasse et électronique (CM) ; Francesca Verunelli (né en 1979) : In bianco et nero, pour accordéon, contrebasse à cinq cordes et électronique (CM) ; Philippe Manoury (né en 1952) : Six Bagatelles, pour piano ; Turbulences, Deuxième des six études pour piano ; Yan Maresz (né en 1966) : Soli, pour piano et électronique diffusée sur système IKO (CM). Krassimir Sterev, accordéon ; Florentin Ginot, contrebasse ; Jean-François Heisser, piano ; Charles Bascou, Thomas Goepfer, Serge Lemouton, Johann Philippe, Claudia Jane Scroccaro, électronique Icam ; Sylvain Cadars, diffusion sonore Ircam

La Suède et la Finlande étaient à l’honneur dans cette seconde soirée d’orchestre de 100% nordique au Studio 104 de Radio France qui invite à la tête du « Philharmonique » le chef finlandais .

S’inscrivant dans la lignée prestigieuse de l’école finlandaise (Académie Sibelius), (directeur musical de l’Orchestre de la Radio finlandaise depuis 2013) lance la soirée avec le poème symphonique Tapiola op.112 (1926) de Jean Sibelius, une des dernières pages symphoniques beaucoup moins à l’affiche que le célèbre Finlandia. Le dépaysement est immédiat dès les premiers accents d’une musique qui ouvre de grands espaces. Elle darde ses couleurs et fait chanter le melos populaire à travers une polyphonie complexe autant que transparente sous le geste éminemment souple et précis de Hannu Lintu. Les chemins divergent avec Château de l’âme de sa compatriote , une pièce pour soprano, chœur de femmes et orchestre de 1996 qui n’a pas pris une ride. Si le titre est emprunté à une œuvre de sainte Thérèse d’Avila, la compositrice part de textes issus des traditions hindoues et d’Égypte antique et tisse un long poème sonore en cinq parties au verbe haut d’allure incantatoire. C’est ce que nous communique la soprano à travers une intensité et une aisance vocale superbes, passant de la voix parlée à la voix chantée avec une homogénéité de timbre et une flexibilité exemplaires. Les huit voix de femmes – celles du Chœur de Radio France placées à l’étage – en sont l’écho et la résonance, tout comme l’orchestre qui épouse la ligne de chant, la diffracte et la spatialise à l’instar de l’outil électronique dont la compositrice connaît de l’intérieur toutes les capacités.

Le suédois et son Gestrument font l’événement dans la seconde partie du programme avec la nouvelle version de Emerging from Currents and Waves pour clarinette solo, grand orchestre et électronique en temps réel, la pièce la plus longue (55′) qu’il ait jamais écrite. Le Gestrument est, à l’origine, un outil d’aide à la composition (tablette tactile) pour cet artiste issu du rock et des musiques expérimentales qui vient tard à la notation. Aux interprètes – clarinettiste et chef d’orchestre – le dispositif high-tech permet de générer et de sculpter le son en direct, sous l’impulsion de leurs propres gestes. Aussi voit-on Hannu Lintu diriger ses instrumentistes de la tête, maintenant ses deux mains immobiles, en phase avec l’espace électromagnétique. Le son produit est alors réinjecté dans les haut-parleurs et mixé en direct avec la partie d’orchestre. La prestation de , star internationale de la clarinette et lauréat ICMA 2022, frôle la chorégraphie. Il joue son instrument de la main gauche, pratiquant la respiration circulaire, tandis que le bras droit déclenche simultanément d’autres types de matériaux au sein d’une dramaturgie à laquelle participe l’orchestre. La trajectoire est sinueuse et déplaira aux nostalgiques de la forme. Pour autant, l’outil fonctionne à merveille et réserve de très beaux moments, tel l’épilogue où le clarinettiste réapparaît à l’étage pour inscrire sur les textures hybridées de l’orchestre la ligne ornementale d’un chant venu du fond des âges.

D’un flux électronique à l’autre

Trois instruments sont aux mains de trois solistes dans le concert du lendemain au Centre Pompidou où s’invite l’électronique dans quatre pièces (toutes en création mondiale) parmi les cinq au programme.

Exploratoire (il s’agit de 4 études) et expérimentale, la pièce de l’Allemand pour accordéon (Krassimir Sterev) et électronique nous met à l’épreuve, de par sa durée (près de trente minutes) et l’hétérogénéité d’un discours qui donne peu de repères à l’écoute et la sature très rapidement par excès d’informations. Rien de tel avec I sing the body electric, pièce de cursus et petit bijou de l’aventurière . La compositrice italienne mène son investigation sonore avec le contrebassiste et le traitement de l’électronique en temps réel, nous faisant voyager au cœur du son comme si l’on était à l’intérieur de l’instrument : « Le contrebassiste désaccorde son instrument tandis que l’électronique désaccorde l’espace », dit-elle au sujet d’une seconde partie superbe qui aborde une zone de fragilité du son (battements entre deux fréquences) entretenue par les deux sources en interaction. Le projet de , italienne toujours, est autre dans In bianco e nero, la compositrice cherchant à mettre en valeur les spécificités de l’écoute du son acoustique (non traité) vis-à-vis du son électronique. est revenu sur scène en compagnie de l’accordéoniste Krassimir Sterev pour l’interprétation de cette pièce qui, sans nous convaincre pleinement, nous séduit par la nature de ses matériaux et la manière virtuose dont la compositrice les expose.

Il n’y a pas d’électronique dans les deux pièces pour piano qu’a choisies Jean-François Heisser pour débuter la seconde partie de la soirée, deux pièces qui lui sont dédiées et qu’il interprète avec une maitrise du geste et la richesse d’un son sans égales : resserrement du temps et variété des idées sonores dans les Six bagatelles de 2011, éclatement de l’espace et écriture de la résonance (via la pédale tonale) dans Turbulences, Deuxième des six études pour piano de 2016 : l’écriture est puissante et l’interprétation tout autant.

Soli, la création de qui referme la soirée met en vedette et en soliste, au côté de notre pianiste, un nouveau corps électrique, l’IKO, un haut-parleur multidirectionnel à vingt faces « faisant sonner l’espace comme un instrument physique », précise le compositeur qui conçoit son écriture comme un véritable duo. L’écriture du piano très fluide s’inspire des fameux canons de Vuza (un système de canon rythmique mis au point par un mathématicien…) tandis que l’électronique est élaborée à partir de sons de pianos et sons de synthèse divers. Prévu pour un espace plus restreint que celui de la Grande salle du Centre Pompidou, l’IKO peine à trouver la plénitude de son rayonnement mais l’idée séduit tout comme l’enchevêtrement des flux sonores issus de l’imaginaire hors norme de leur concepteur.

Crédits photographiques : © DR

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