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L’Or du Rhin à Bayreuth : l’avenir est dans les enfants

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Bayreuth. Festspielhaus. 10-VIII-2022. Richard Wagner (1813-1883) : Das Rheingold, opéra en un acte et quatre tableaux sur un poème du compositeur. Mise en scène : Valentin Schwarz. Décors : Andrea Cozzi. Costumes : Andy Besuch. Lumières : Reinhard Traub. Vidéo : Luis August Krawen. Dramaturgie : Konrad Kuhn. Avec : Egils Silins, Wotan ; Christa Mayer, Fricka ; Daniel Kirch, Loge ; Olafur Sigurdarson, Alberich ; Arnold Bezuyen, Mime ; Raimund Nolte, Donner ; Attilio Glaser, Froh ; Elisabeth Teige, Freia ; Okka von der Damerau, Erda ; Jens-Erik Aasbø, Fasolt ; Wilhelm Schwinghammer, Fafner ; Lea-ann Dunbar, Woglinde ; Stephanie Houtzeel, Wellgunde ; Katie Stevenson, Floßhilde ; Orchestre du Festival de Bayreuth, direction : Cornelius Meister

Comme tout bon pilote de série télévisée, L’Or du Rhin vu par suscite de multiples interrogations sans y répondre et donne envie de voir les épisodes suivants. L’interprétation musicale confirme hélas un certain marasme du chant wagnérien.

Alors que monte de l’invisible fosse du Festspielhaus de Bayreuth le célébrissime accord de mi bémol majeur qui ouvre la première partie ou prologue de L’Anneau du Nibelung, deux fœtus jumeaux s’ébattent dans le liquide amniotique. Un geste maladroit, le sang gicle et voilà l’un éborgné et l’autre émasculé. Pour Wotan et Alberich, la rivalité commence dès l’utérus maternel. C’est ainsi que le metteur en scène débute sa saga d’une famille très dysfonctionnelle « à la manière d’une série Netflix » comme il l’a confié lors d’une interview.

Dans « l’Atelier Bayreuth », il ne faut pas s’attendre à une illustration littérale du mythe ou des didascalies. Ici, les Filles du Rhin sont des nounous qui s’occupent au bord d’une piscine de plusieurs enfants. Parmi eux, l’unique garçon retient l’attention avec son t-shirt jaune, son short bleu et sa casquette des deux couleurs. Idée forte, c’est lui l’Or du Rhin que dérobe Alberich pour en faire l’anneau maudit que Wotan lui enlèvera avant de l’abandonner aux géants sur les conseils d’Erda. Que deviendra-t-il dans les épisodes suivants ? Son comportement de gamin mal élevé, solitaire, opposant, destructeur, agressant au Nibelheim les huit petites filles qui partagent son éducation (probablement les huit futures Walkyries avec déjà leurs chevaux encore en peluche mais que font-elles là ?) présage un avenir sombre. Qui est-il ? L’ affection et la sollicitude que lui témoigne Alberich suggèrent qu’il s’agit de son propre fils : Hagen.

Du côté des dieux, Wotan est un chef de clan aisé qui essaie de s’entretenir par le sport en tenue de tennisman et a programmé une extension du loft familial, dont la maquette trône sur la bibliothèque sous la forme d’une pyramide de verre et de lumière style Pyramide du Louvre. Loge est apparemment leur avocat et négocie les contrats par écrit ou au téléphone. Quant aux géants constructeurs au look de mafieux, ils sortent d’une voiture dans le garage pour réclamer leur dû. Un cliquetis de fourchettes plutôt que d’enclumes symbolise la descente de Wotan et Loge au Nibelheim puis Alberich tente de payer sa rançon avec une fillette, probablement Brünnhilde, qu’Erda in fine soustraira à ce milieu hostile. Valentin Schwarz semble vouloir nous dire que tous ces enfants baignés dans la violence, agressés, méprisés, troqués comme de vulgaires marchandises ne pourront que donner des adultes reproduisant les mêmes schémas dévastateurs.

Dans son souci permanent de déconstruire le mythe et ses symboles, Valentin Schwarz n’évite toutefois pas d’autres poncifs (comme ces revolvers qui surgissent à chaque conflit) ni certaines faiblesses ou facilités. La scène du Tarnhelm et des transformations d’Alberich en dragon puis crapaud lui pose visiblement problème ; alors il s’en sort par une sorte de pantomime peu lisible entre ce dernier et l’enfant. De même est-il utile de faire rire le public aux dépens de Donner qui, à défaut de déclencher le tonnerre, mime un swing de golf et un lumbago ? En dépit des spectaculaires changements de décor à vue qu’autorise la technologie de Bayreuth, la scénographie reste convenue et passe-partout. Le décor de loft post-moderne banal et cent fois vu (Andrea Cozzi), les costumes de nouveaux riches parvenus (Andy Besuch), les éclairages cliniques et sans magie (Reinhard Traub) ne suscitent ni l’imaginaire ni l’intérêt.

Dans la distribution émergent deux joyaux absolus, les plus fêtés par le public au rideau final : la puissante et néanmoins subtilement nuancée Fricka de et l’impressionnante et incantatoire Erda de , toutes deux avec une qualité de diction remarquable. Les trois Filles du Rhin offrent des voix bien contrastées mais peu enjoleuses tandis que la Freia intensément désespérée d’, le Mime idéalement geignard d’ ou le très lyrique Froh d’Attilio Glaser retiennent également l’attention. En Alberich, malgré une diction bien incisive, commence plutôt mal, en difficulté dans l’aigu et donnant le change en se réfugiant dans le Sprechgesang. Il s’améliore heureusement par la suite, monte en intensité et termine brillamment sur une malédiction de l’Anneau sidérante. Le Loge très maniéré de souffre de nasalités du timbre, d’un plafonnement de l’aigu et d’un manque de clarté du texte assez rédhibitoires dans ce rôle qui doit être moteur. Des deux géants, le puissant et solide Fasolt de Jens-Erik Aasbø dame presque le pion au plus nuancé et moins exposé Fafner de Wilhelm Schwinghammer, qu’on retrouvera plus longuement dans Siegfried. Le Donner peu percutant de Raimund Nolte et le Wotan aux graves éteints et plutôt effacé d’ (peut-être un souhait du metteur en scène) marquent moins. Sans remonter aux distributions mythiques des années 50 ou 60, Bayreuth servait de référence et réunissait souvent la fine fleur du chant wagnérien. Ce n’est plus tout à fait le cas.

Contaminé par le Covid, le chef Pietari Inkinen à dû être remplacé en cours de répétition. Il devrait donc faire ses débuts à Bayreuth en 2023 en reprenant ce nouveau Ring déjà reporté à deux reprises pour cause de pandémie. C’est qui a accepté d’assurer in extremis la direction musicale, Markus Poschner le remplaçant de même pour Tristan et Isolde. Les échos de la première série du Ring faisaient état d’une maîtrise encore imparfaite de l’acoustique si particulière du Festspielhaus. Pour cette seconde série, l’équilibre fosse-plateau nous semble parfaitement dominé et impeccable. Cette direction souffre quand même de notables baisses de tension, de curieux alanguissements (le tempo extrêmement lent du début, déstructurant le thème du Rhin), d’un manque global d’ampleur (la montée finale au Walhalla). réussit dans la mise en place irréprochable des scènes de dialogue mais donne l’œuvre comme une suite de moments sans souci de sa globalité et de l’arche organique qu’il devrait y tendre. Néanmoins, rien dans cette direction plus qu’honnête et parfaitement intègre ne justifie les huées qui l’ont accueilli aux saluts, la majorité des réprobations du public allant cependant clairement à la mise en scène.

Crédits photographiques : © Enrico Nawrath

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