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Siegfried à Bayreuth : L’anti-héros

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Bayreuth. Festspielhaus. 13-VIII-2022. Richard Wagner (1813-1883) : Siegfried, opéra en trois actes sur un poème du compositeur. Mise en scène : Valentin Schwarz. Décors : Andrea Cozzi. Costumes : Andy Besuch. Lumières : Reinhard Traub. Dramaturgie : Konrad Kuhn. Avec : Andreas Schager, Siegfried ; Arnold Bezuyen, Mime ; Tomasz Konieczny, Der Wanderer ; Olafur Sigurdarson, Alberich ; Wilhelm Schwinghammer, Fafner ; Okka von der Damerau, Erda ; Daniela Köhler, Brünnhilde ; Alexandra Steiner, Waldvogel ; Branko Buchberger, le jeune Hagen ; Igor Schwab, Grane. Orchestre du Festival de Bayreuth, direction : Cornelius Meister.

Avec un humour potache et cent idées à l’heure, réussit avec brio les deux premiers actes de Siegfried. Au troisième, son concept réducteur se heurte à la grandeur épique du livret et à la magnificence de la musique.

S’il y a bien une chose qu’on ne peut pas reprocher au Ring mis en scène par , c’est de s’y ennuyer. Il s’y passe toujours quelque chose de surprenant qui suscite le questionnement, une multitude d’actions parallèles réveille en permanence l’intérêt (et le détourne parfois de l’essentiel). De plus, dans les deux premiers actes de ce nouveau Siegfried, on s’amuse beaucoup.

Premier acte. Mime s’est installé avec Siegfried dans le logement en sous-sol occupé précédemment par Hunding et Sieglinde. Il a vieilli, se déplace avec une canne et utilise un monte-escalier. Déguisé en magicien, il prépare l’anniversaire de Siegfried qui entre, visiblement épris de boisson. Siegfried a grandi et les poupées qui jonchent le sol ou l’épée lumineuse en plastique que lui offre Mime (et qu’il casse immédiatement) ne lui conviennent plus mais la séance de marionnettes, où Mime lui raconte ses origines, l’intéresse et l’émeut. Le Wanderer/Wotan arrive avec deux gardes du corps qui fouillent la maison à la recherche de traces de l’évolution de Siegfried, dépose une boîte en cadeau d’anniversaire et interroge Mime. Quand Siegfried revient, Mime n’essaie pas de susciter chez lui la peur (selon le livret) mais de l’éveiller à la sexualité par des photos pornographiques, comme hélas chez tant de nos adolescents contemporains. Après une scène de forge très réaliste, Siegfried finit par découvrir le symbole de la force, Notung, devenu cette fois une vraie épée, à l’intérieur de la canne anglaise apportée en cadeau par Wotan. Exalté, il s’en sert immédiatement pour détruire tout, décapiter ses poupées et agresser Mime. Mauvais présage…

Deuxième acte. Contrairement aux autres protagonistes, Fafner a beaucoup vieilli et est même mourant. On l’a installé dans un lit médicalisé, à côté de la pyramide dont l’accès est toujours barré par un bandeau de balisage de travaux, dans un salon de la luxueuse demeure de Wotan où brûle un feu (tiens, tiens…). T-shirt jaune et jean bleu, un jeune homme (incarné avec présence par Branko Buchberger) veille sur lui avec sollicitude. C’est évidemment «l’Anneau», l’héritier putatif, le jeune Hagen comme le confirme pour la première fois la fiche de la distribution. Alberich et Wotan viennent rendre leurs derniers hommages à Fafner munis de fleurs, conversent puis s’isolent pour observer ce qui va advenir. Quand Siegfried et Mime arrivent, leur présence dans cette demeure huppée n’est tolérée que parce que Wotan soudoie les gardes du corps. Alors que l’orchestre attaque les « Murmures de la Forêt », Fafner lutine son infirmière qui, choquée, se réfugie sur le sofa à côté de Siegfried. Celui-ci essaie aussitôt de la « séduire » (« comprendre » dans le livret, puisque il s’agit bien sûr du Waldvogel, l’Oiseau de la Forêt). Échec comme l’indique les couacs multiples du cor anglais dans la fosse. Avec l’aide d’un déambulateur, Fafner se lève pour voir quel est cet importun. Sans respect pour son âge, Siegfried le pousse derechef, le fait chuter puis finit par l’achever en l’étouffant avec un coussin. Le jeune Hagen est d’abord tenté de porter secours à son protecteur, hésite et rejoint finalement le camp de Siegfried. Siegfried arrache à Fafner l’Or du Rhin (un bracelet coup de poing orné de diamants) et l’offre à Hagen. Tous fêtent la victoire autour d’un verre. Le Waldvogel se met à converser et c’est par l’ivresse que Mime en vient à révéler ses noires intentions, aussitôt tué par Siegfried avec l’aide de Hagen. Les deux nouveaux associés se dirigent vers la pyramide, dont Siegfried d’un coup d’épée déchire le bandeau protecteur.

A l’issue de ces deux premiers actes de Siegfried, Valentin Schwarz poursuit son but de séculariser (voire, pour certains, de banaliser, de trivialiser) l’histoire du Ring et trouve pour ce faire des subterfuges futés et porteurs de sens. Chez lui, Siegfried n’est pas du tout un héros positif et ne vaut pas mieux que le Hagen enfant de L’Or du Rhin. Il est tout aussi querelleur, agressif, asocial, dénué de toute empathie et de toute morale. Dans Siegfried, c’est par lui que Hagen découvre la cupidité et la violence.

Le troisième acte, moins riche en péripéties, plus chargé de mythe et de merveilleux y compris dans l’orchestre, trouve Valentin Schwarz cette fois à court d’idées et en difficulté. Le décor d’, plus élaboré et esthétique que dans les précédentes journées, montre toute la pyramide et, par une perspective inversée, le salon adjacent du second acte où le feu est éteint et où gisent encore les cadavres de Fafner et Mime. La scène entre Wotan et une Erda clochardisée est sibylline et apporte peu, hormis la transmission du large chapeau de Brünnhilde puis de Wanderer et la suggestion d’Erda à Wotan de se suicider en lui tendant un pistolet, ce à quoi il ne peut se résoudre. Siegfried désarme sans difficulté Wotan qui se retire, défait. Brünnhilde apparaît, suivie de son chevalier servant Grane dont les cheveux grisonnent désormais et qui s’opposera mollement à Siegfried. Elle n’a pas vieilli, peut-être en recourant comme ses sœurs de La Walkyrie à la chirurgie esthétique puisque son visage est intégralement bandé. Siegfried la découvre en lui ôtant son heaume de bandages et toute la fin de l’acte avec la découverte réciproque de l’amour par Brünnhilde et Siegfried n’est plus qu’une longue poursuite sans originalité à travers les escaliers et praticables du décor, Brünnhilde se montrant ravie d’avoir récupéré son chapeau. Un élément fondamental subsiste néanmoins. Le jeune Hagen qui a suivi Siegfried, espérant s’en faire un allié ou peut-être un ami, se voit exclu de la relation exclusive qu’il voit naître entre Siegfried et Brünnhilde. Il se retire dans le salon, se sent floué en constatant le désastre pour lui de la mort de Fafner, serre les poings et s’en va en ruminant déjà la vengeance qu’il exécutera dans Le Crépuscule des Dieux.

reprend le rôle-titre de Siegfried qu’il connaît bien pour l’avoir à son répertoire depuis presque dix ans et où la solidité et l’héroïsme de son aigu ainsi que son impressionnante endurance font merveille. Il s’amuse visiblement dans la mise en scène de Valentin Schwarz, rythmant « l’Air de la Forge » de ses coups d’épée puis détruisant tout chez Mime, bondissant, courant, toujours en mouvement dans le second acte. Il paie malheureusement cette débauche d’énergie au troisième acte pour le duo final, à court d’aigus et de puissance. Sans être une absolue référence, campe une fort belle Brünnhilde au timbre un peu acide mais puissante et capable d’alléger dans d’exquises demi-teintes. Les véritables triomphateurs de la soirée sont le formidable Mime d’, merveilleusement piaillant et doucereux, l’excellent Alberich d’une noirceur extrême d’ et à nouveau le Wanderer de , sombre et à l’aigu percutant. en Erda se montre moins décisive que dans L’Or du Rhin avec des graves moins bien soudés au registre aigu. Désavantagé par la mise en scène, est un Fafner peu inquiétant et qu’on aimerait plus sonore dans l’extrême grave tandis que Alexandra Steiner est un Waldvogel frais et mutin d’une voix un peu lourde pour le rôle.

De journée en journée, l’orchestre du festival et la direction de s’améliorent. Plus de dynamique, plus de souffle, plus d’allant quitte à désarçonner les chanteurs. rate ainsi son départ dans « l’Air de la Forge » mais se rattrape rapidement. Il persiste encore une marge d’amélioration qui, on l’espère, sera franchie pour Le Crépuscule des Dieux. En tout cas, cette fois, aucune huée nette ni pour aucun chanteur, ni pour le chef (c’est la première fois), ni même pour la mise en scène comme c’était devenu coutumier au tombé de rideau final.

Crédits photographiques : © Enrico Nawrath

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