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À Genève, La Juive d’Halévy glorifie le chant français

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Genève. Grand Théâtre. 15-IX-2022. Jacques Fromental Halévy (1799-1862) : La Juive, grand opéra en 5 actes sur un livret d’Eugène Scribe. Mise en scène : David Alden. Décors : Gideon Davey. Costumes : Jon Morrell. Lumières : D.M. Wood. Mouvement : Maxime Braham. Avec : John Osborn, Eléazar ; Dmitry Ulyanov, Cardinal de Brogni ; Ioan Hotea, Léopold ; Elena Tsallagova, Eudoxie ; Ruzan Mantashyan, Rachel ; Leon Košavic, Ruggiero/Albert ; Sebastià Peris, un homme du peuple I ; Igor Gnidii, un homme du peuple II. Chœur du Grand Théâtre de Genève (chef de chœur : Alan Woodbridge), Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Marc Minkowski

Pour l’ouverture de la saison du Grand Théâtre de Genève, La Juive, le grand opéra français de Fromental Halévy peine à trouver son lustre en dépit d’une excellente prestation vocale.

Une gravure de l’époque atteste de la splendeur des décors, des costumes comme de la foule grouillante des intervenants pour la première représentation de La Juive de Jacques Fromental Halévy à Paris, à la Salle Le Peletier, le 23 février 1835. On reste loin de ces fastes dans la production du Grand Théâtre de Genève. Certes, l’orchestre, les chœurs et les solistes sont en nombre mais le décor imaginé par , malgré les lumières intelligemment contrastées de , ne fait pas rêver à la magnificence architecturale de Constance au XVe siècle ! Occupant la quasi totalité de la hauteur de scène, trois immenses panneaux beiges, nus comme des façades d’usine, qu’on pivote en grinçant au gré des ambiances. En fond de scène, on découvre le grand orgue qui préside aux cérémonies célébrant la victoire de l’empereur Sigismond sur les protestants hussites. On reverra étrangement ce grand orgue derrière le lit nuptial du prince Léopold et de la princesse Eudoxie. Un lit, tout aussi étrangement monté sur la scène d’un théâtre avec son rideau de scène construit à ce seul effet sans qu’on en comprenne le sens. Comme on n’est pas à une incongruité près, comment saisir l’intention théâtrale de cette pendule accrochée au mur de la maison d’Éléazar arrêtée, puis soudain se mettant à battre pour bientôt s’immobiliser à nouveau. Dans la scène finale, il faut au spectateur une certaine dose d’imagination pour comprendre que ce tunnel d’où sort de la vapeur n’est pas l’entrée d’un sauna comme pourrait le laisser croire ses parois en lattes de bois et les pierres chauffées à blanc au sol, mais une marmite d’eau bouillante vers laquelle s’avancent les condamnés à mort pour blasphème.

Du côté des costumes, le noir domine. Hormis la princesse Eudoxie habillée comme une vamp des années cinquante, la juive Rachel avec sa robe bordeaux sale, Ruggiero en gris-vert casquette de douanier suisse et bien sûr, le cardinal Brogni, sa chasuble violette et son chapeau rouge à larges bords, tout le monde est en noir triste. En somme, des catholiques calvinistes ! De manière à rendre ces personnages antipathiques, on les a affublés de masques enlaidissant leur visage. Ainsi, la distinction est rapidement faite entre les juifs et les antisémites quand bien même l’attitude des policiers frappant les gens portant kippa ne fait aucun doute sur la haine des uns envers les autres.

Dans cette tragédie, le metteur en scène aurait bien voulu, comme il l’avait annoncé, introduire de la comédie et de l’ironie dans son spectacle, mais il faut bien avouer que ce ne sont pas les quelques pas de danses ridicules de deux ou trois choristes ou les sautillements d’autres qui pouvaient déclencher l’hilarité du public. À moins que l’entrée du cardinal Brogli sur un char tiré par un esclave, ou l’énorme croix transformée en table des beuveries soutenue par d’autres personnages agenouillés soit de l’humour. Même noir, il apparait totalement déplacé. Et, est-il vraiment nécessaire de montrer une scène de sexe pendant que Leopold, alias Samuel le peintre, chante son amour à une Rachel penchée à sa fenêtre ? Oublions encore le collier, œuvre de l’orfèvre Éléazar, donnant l’impression de n’être qu’un misérable colifichet de bazar en tôle plutôt que d’un précieux joyau. Illusion théâtrale !

Restent la musique et ses interprètes. Halévy inscrit La Juive dans la tradition du grand opéra à la française très en vogue au XIXe siècle. Aujourd’hui, les mises en scènes modernes ne s’accommodent guère de cette tradition théâtrale quelque peu surannée. L’avènement du monde du spectacle télévisuel ne laisse que peu d’espace à l’émerveillement, à la réflexion, voire à la passion pour l’art lyrique de ce passé. Ainsi, la musique et l’action de cet opéra, comme dans Les Huguenots de Giacomo Meyerbeer que le Grand Théâtre de Genève a donné en février 2020, procèdent par vagues avec des moments intenses, dramatiques alternant avec des passages moins fervents qui laissent au spectateur moins habitué au sensationnalisme de notre époque, le temps d’assimiler le tragique de l’instant précédent. L’ouverture musicalement spectaculaire avec ce magistral « Te deum laudamus » et les violences faites aux juifs contraste avec le calme qu’impose le Cardinal Brogni lorsqu’il entonne le splendide (malheureusement pas trop bien chanté ici) air « Si la rigueur et la vengeance ». Ces changements d’ambiances peuvent apparaître à certains comme des longueurs à l’aune de notre modernité mais, l’écoute attentive révèle tout l’art de l’écriture musicale de Fromental Halévy. L’acoustique de la fosse du Grand Théâtre de Genève n’étant pas très flatteuse, ces subtilités musicales parfaitement conduites par le chef ne parviennent malheureusement pas toujours aussi finement aux oreilles des spectateurs.

Du côté de la distribution, le plateau vocal s’avère excellent. D’emblée, il faut se féliciter de la parfaite préparation des chanteurs à la diction. Alors qu’aucun des protagonistes n’est de langue maternelle française, tous chantent la langue de Molière avec une clarté de prononciation impeccable. À commencer par la soprano (Rachel) qu’on avait déjà remarquée à Genève dans sa Marguerite de Faust en 2018 puis, l’an dernier dans Guerre et Paix de Prokoviev. Dans cette prise de rôle, elle montre ses remarquables capacités d’habiter le drame avec une véhémence démesurée comme de chanter les plus douces mélodies sans que jamais sa voix n’en soit prise en défaut. À ses côtés, chantant lui aussi ce rôle pour la première fois, (Éléazar) signe une prestation en tous points remarquable. Ne se ménageant aucunement, il campe un personnage pétri de dignité et d’humanité. D’un bout à l’autre de sa prestation, le ténor américain est présent avec un engagement total qui culmine dans le final avec un déchirant « Rachel, quand du Seigneur la grâce tutélaire » si pleinement vécu qu’un court instant, pris par l’émotion, sa voix craque ne faisant qu’ajouter à son authenticité artistique. Si le ténor roumain (le prince Léopold) répond aux impératifs de cette prise de rôle avec élégance, on sent dans son instrument une plus grande fragilité vocale que chez son compère américain. La partition dédiée à un ténor léger, demandant plus d’engagement dans le registre aigu, peut être la cause de ses quelques légères hésitations. Quant à la soprano (la princesse Eudoxie), si sa première scène, en complète opposition avec l’esprit de l’intrigue, ne permet que superficiellement d’apprécier sa voix, elle s’avère par la suite d’une aisance peu commune dans ses vocalises démontrant qu’elle possède un métier et un art de la scène remarquables. On a moins aimé la basse Dmitry Ukyanov (le Cardinal de Brogni) qui, malgré une bien meilleure prestation en fin qu’en début de soirée nous est apparu loin des émotions qu’il nous avait données lors du Guerre et Paix de Prokoviev. On notera encore la très belle voix, chargée d’harmonique et d’un grain particulier du baryton Leon Košavic (Ruggiero/Albert).

Incontournable héros de cette production, le se montre une fois de plus admirablement bien préparé. Hormis quelques décalages avec la fosse en début de soirée, son imposante présence tout au long des trois heures et plus de cet opéra est restée parfaite. Il affiche une belle unité vocale ; on aimerait cependant que la qualité de prononciation des mots chantés soit plus travaillée et qu’on ne soit pas obligé de se référer aux surtitres pour comprendre leurs paroles.

Dans la fosse, la baguette de porte cette partition avec élégance devant un de bonne facture quoique sans brillance éclatante.

Crédit photographique : © Magali Dougados/GTG

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