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À Genève, Michel Plasson sauve Faust

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Théâtre des Nations. 1-II-2018. Charles Gounod (1818-1893) : Faust, opéra en cinq actes sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré d’après le poème éponyme de Johann Wolfgang von Goethe. Mise en scène et lumières : Georges Lavaudant. Décors et costumes : Jean-Pierre Vergier. Conseiller artistique et dramaturgique : Jean-Romain Vesperini. Collaborateur aux mouvements : Giuseppe Bucci. Avec : John Osborn, Le Docteur Faust ; Adam Palka, Mephistofélès ; Jean-François Lapointe, Valentin ; Ruzan Mantashyan, Marguerite ; Marina Viotti, Marthe ; Shea Owens, Wagner ; Samantha Hankey, Siebel. Chœur du Grand Théâtre de Genève (chef de chœur : Alan Woodbridge). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Michel Plasson

Faust.01Deux centième anniversaire de la naissance de oblige, le Grand Théâtre de Genève présente son Faust. Entre vulgarités scéniques du metteur en scène , et sublimation de la partition par le chef d’orchestre , le choix du spectateur s’impose de lui-même.

En mars 1980, déjà, dirigeait Faust au Grand Théâtre de Genève. Sous sa baguette, Ruggero Raimondi (Méphistofélès), Giacomo Aragall (Faust) et Lilian Sukis (Marguerite) livrèrent une œuvre théâtrale et musicale d’exception. Aujourd’hui, presque quarante ans plus tard, Michel Plasson qui se décrit « être une vendange tardive », ne se laisse pas emporter dans une direction d’orchestre sucrée. Loin de là. Tout au long de la soirée, il sculpte un attentif et souverain. Rien ne compte plus pour le chef français que l’élégance de cette musique française dont il possède l’esprit, que la beauté des phrases musicales, que le discours orchestral. Il offre aux chanteurs un tapis d’harmonies sur lequel ils n’ont plus qu’à se poser.

Faust s’inscrit dans la lignée d’un opéra à grand spectacle, comme ceux de Meyerbeer. Rappelons qu’à la création de Faust, Verdi avait déjà montré Rigoletto, Macbeth, La Traviata, I Vespri Siciliane et Simon Boccanegra. Mais ici, qui imagine Faust comme un opéra, avec tout son décorum, et l’image du grandiose que suggère la formidable musique de Gounod, celui-là en sera pour ses frais. Adieu l’immense tapis de lys du jardin de Marguerite où elle découvrait la cassette des bijoux de la production de 1980. Adieu l’imposante cathédrale de la chaire duquel l’immense envoyait son Veau d’or dans l’inoubliable spectacle de 1995. Aujourd’hui, on prône l’ascétisme théâtral, la froideur, la laideur. Aujourd’hui à l’opéra, on ne montre plus, on ne rêve plus, on ne raconte plus, on suggère.

Alors quand s’ouvre le rideau, c’est un plateau vide devant un fond de scène de portes de garages souterrains qui est proposé au spectateur. casse la poésie de . « Rien ! En vain j’interroge… » sont les premiers mots de Faust. Cela semble être la profession de foi du metteur en scène français. En effet, rien dans ses scènes pour rêver, rien de beau, rien d’élégant, rien pour suggérer l’envie. S’annonce la kermesse qu’il nous envoie des filles habillées comme des femmes de ménage des années cinquante, vêtues de robes à pois et à volants, de gants de plastique aux couleurs flashy, de chaussures désappariées, de coiffures « choucroute » assises en rang d’oignons sur un canapé rose vif. Rejointes par deux pin-ups utilisées grossièrement par Méphistofélès qui projette son « Veau d’Or » pendant que des cintres descendent des néons multicolores. De la provocation ? Non. Un simple manque de goût !

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Dans cet univers glauque, les protagonistes ne se sentent pas à l’aise. Ils chantent certes, mais sans conviction. Seuls les airs qu’ils ont étudiés au début de leur carrière, alors qu’ils se présentaient à des concours, sont émis avec soin. Alors entend-on (peut-être pas les spectateurs des derniers rangs du théâtre tant sa voix se fait discrète) un joliment phrasé Salut ! Demeure chaste et pure… d’un timide (Faust) et un agréable Ah ! je ris de me voir si belle… d’une précautionneuse (Marguerite). De son côté, le gros tube de la basse (Mephistofélès) pérore sans finesse un discours dont le sens et la diction française lui échappent totalement.

Alors, de déceptions en courroux, on s’achemine vers l’entracte et son bienfaisant rafraîchissement. À la reprise, si le décor reste désespérément inadéquat, l’esprit du drame semble se confiner à l’essentiel. En dépit d’un chœur des soldats rentrant de guerre ridiculement agencé, sous l’impulsion bienfaisante d’un Michel Plasson poétisant la musique de Gounod, les chanteurs donnent l’impression de s’être libérés de l’environnement scénique pour enfin exprimer les ressentiments de chacun des personnages. Le déclic s’opère avec l’extraordinaire et bouleversant moment artistique que offre dans la scène de la mort de Valentin. Non pas sous l’aspect théâtral désolant dans la direction d’acteur, mais avec la puissance réelle et artistique de son chant. Ciselant chaque mot avec une intensité dramatique formidable, le baryton canadien habite l’instant avec une voix magnifiquement conduite.

Faust.03Du même coup, les autres protagonistes se lâchent. À l’image de (Faust) qu’on entend, d’ (Méphistofélès) crédible dans son Non ! Tu ne prieras pas !, et de (Marguerite) touchante (même si l’air Anges purs, anges radieux… reste à la limite de ses moyens) dans son rêve éveillé Ah ! C’est la voix du bien-aimé !

Enfin, on bénit presque que ce Faust ait été tronqué de la Nuit de Walpurgis en imaginant dans quels excès Georges Lavaudant nous aurait entraînés. Aux saluts, il a d’ailleurs récolté quelques protestations de spectateurs pour la majorité encore occupés à offrir un triomphe aux deux vrais protagonistes d’émotion, et l’inestimable Michel Plasson, sauveur de Faust.

Crédit photographique : © GTG/Magali Dougados

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  • Alain Scheyder

    A Genève pourquoi si peu de chanteurs francophones ?

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