La Scène, Musique d'ensemble, Spectacles divers

L’infidèle Amant de Saint-Jean de Vincent Dumestre

Plus de détails

Dijon. Auditorium. 15-X-2022. Mon Amant de Saint-Jean. Marin Marais (1656-1728) : Prélude et Passacaille de la Suite en mi mineur ; Ted Grouya (1910-2000) et Georges Martin (ND) : J’ai perdu ma jeunesse ; Anonyme : Dans mon jardin à l’ombre/La Fille au Roi Louis ; Johan Vierdank (1605-1646) : Canzona en do majeur ; Claudio Monteverdi (1567-1643) : Lamento d’Arianna ; Francesco Cavalli (1602-1676) : Lassa, io vivo, extrait de L’Egisto ; Paul Marinier (1866-1953) : D’elle à lui ; Paul Delmet (1862-1904) : Les petits pavés ; Charles ‘Charlys’ Cachan (1869-1974) : Où sont mes amants ; Raymond Legrand (1908-1974) : Les nuits d’une demoiselle ; Léon Fossey (1829-1877) et Thérésa : Les canards tyroliens ; Emile Carrara (1915-1973) : Mon Amant de Saint-Jean. Mise en scène et lumières : Marie Lambert. Costumes : Bruno Fatalot. Avec : Stéphanie d’Oustrac, mezzo-soprano. Le Poème Harmonique, direction musicale : Vincent Dumestre

convie son Poème Harmonique à un aller-retour entre deux temporalités musicales mais aussi entre les deux mezzos françaises les plus flamboyantes du moment : Stéphanie d’Oustrac et Isabelle Druet. C’est l’arrière-petite-nièce de Poulenc qui, à Dijon, est la narratrice de ce qui s’apparente à une Voix humaine d’un nouveau genre.

, dont on a bien repéré l’appétence pour l’ostinato (comme en témoigne le disque homonyme, paru chez Alpha), et dont l’aïeul (un certain Gaston du même nom) fut – entre autres – compositeur et chansonnier au début du XXᵉ siècle, ne pouvait manquer de s’attaquer aux correspondances entre le passé et le présent de musiques propres à capter, par-delà les siècles, le cœur et l’âme des êtres humains. C’est ce qu’il explique en fin de concert, lorsqu’enfin tombe le masque du concept de son Amant de Saint-Jean. Il tombe d’abord au sens propre, puisqu’ hélas un certain carré de tissu noir sinistre nous aura privé des visages des six membres du Poème Harmonique (dont Dumestre soi-même au théorbe) ainsi que celui de leur passager clandestin (l’accordéoniste Vincent Lhermet), mais il tombe aussi au figuré lorsqu’il rappelle les liens tissés entre le baroque et la chanson réaliste.

Dès J’ai perdu ma jeunesse, avec ses ritournelles antiques s’intercalant entre les strophes immortalisées par Damia, l’évidence de la démarche est palpable, confirmé par l’accompagnement de l’anonyme Dans mon jardin à l’ombre, entre Marin Marais et Malicorne. La mélancolie extrême de La Fille au Roi Louis, magnifiée de sublimes ritournelles, conduit à Monteverdi (Lamento d’Arianna), Cavalli (L’Egisto) avant de s’engouffrer dans le populo de D’elle à lui (), et même le frontal Les nuits d’une demoiselle (), le tout (superbement arrangé par Dumestre et Vincent Bouchot) aboutissant au déchirant bilan de Où sont tous mes amants et du tube apte à rendre la mémoire aux plus oublieux des maisons de retraite de France et de Navarre : Mon Amant de Saint-Jean. Exact opposé de ce qui aurait pu n’être qu’un pot-pourri vite mijoté au coin du feu des confinements récents, Mon Amant de Saint-Jean déroule la très subtile carte du tendre d’une vie dédiée à la musique.

Quelle voix humaine pour transformer en or ce coq à l’âne musical ? Celle d’une bête de scène nommée Stéphanie d’Oustrac, bien sûr, à qui la metteuse en scène Marie Lambert a laissé le libre choix des paroles à même de lier la sauce musicale concoctée par le maître-queue Dumestre. C’est ainsi que celle qui fut naguère la Cassandre de Berlioz, et quelques jours plus tôt la Clytemnestre de Gluck, joue d’abord « la bonne copine » qui a accepté d’être la régisseuse de tournée d’une « bande de potes » avec lesquels elle prétend avoir débuté dans les bals de campagne (sic!) avant de devenir la cantatrice que l’on sait… On y croit d’emblée. Apparue sans crier gare dans l’incognito d’une salopette noire pour installer les pupitres sur une scène nue, tandis que les spectateurs papotent encore, la voilà qui lui prend de dialoguer avec un accordéoniste cherchant sa place, tout en lui fredonnant quelques bribes de Mozart (Voi che sapete), Rossini (Una voce poco fa) ou Purcell (When I am laid), et même d’encourager le public du vaste auditorium dijonnais à se rapprocher… Personne ne peut déjà deviner à ce stade qu’elle revêtira plus loin la tunique de Nessus de la tragédienne qu’elle a tant été, ni l’élégant pantalon-bustier rouge de la femme libre. Quotidienne ou mythique, canaille (Les petits pavés) ou iouleuse (Les canards tyroliens), séduit à chacun des registres de ce faux récital d’1H10, entre grand opéra et chanson réaliste. La voix, recouverte d’une fine gaze de mélancolie, joue avec le drame, l’éclat de rire, mais aussi avec la dynamique, la couleur. Passant de façon confondante d’un style à l’autre,  armée d’une souveraine maîtrise des transitions parlées, la cantatrice fait de cet Amour et la vie d’une femme que la célébrité a façonné en icône de la solitude, un parcours si bluffant qu’on le croirait autobiographique. Même lorsque l’interprète évoque sa complicité de longue date avec , alors qu’il s’agit d’une première collaboration! En bis, avec Le Tango stupéfiant, Dumestre rend hommage à Marie Dubas (Mon légionnaire, c’était elle), dont le destin musical, contrarié par un problème de cordes vocales, aurait pu être celui narré par Stéphanie d’Oustrac et Vincent Dumestre.

Crédits photographiques : © Delval

(Visited 260 times, 3 visits today)

Plus de détails

Dijon. Auditorium. 15-X-2022. Mon Amant de Saint-Jean. Marin Marais (1656-1728) : Prélude et Passacaille de la Suite en mi mineur ; Ted Grouya (1910-2000) et Georges Martin (ND) : J’ai perdu ma jeunesse ; Anonyme : Dans mon jardin à l’ombre/La Fille au Roi Louis ; Johan Vierdank (1605-1646) : Canzona en do majeur ; Claudio Monteverdi (1567-1643) : Lamento d’Arianna ; Francesco Cavalli (1602-1676) : Lassa, io vivo, extrait de L’Egisto ; Paul Marinier (1866-1953) : D’elle à lui ; Paul Delmet (1862-1904) : Les petits pavés ; Charles ‘Charlys’ Cachan (1869-1974) : Où sont mes amants ; Raymond Legrand (1908-1974) : Les nuits d’une demoiselle ; Léon Fossey (1829-1877) et Thérésa : Les canards tyroliens ; Emile Carrara (1915-1973) : Mon Amant de Saint-Jean. Mise en scène et lumières : Marie Lambert. Costumes : Bruno Fatalot. Avec : Stéphanie d’Oustrac, mezzo-soprano. Le Poème Harmonique, direction musicale : Vincent Dumestre

Mots-clefs de cet article

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.