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Armide à l’Opéra Comique : la magicienne dans son île enchantée

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Paris. Opéra Comique. 6–XI-2022. Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : Armide, drame héroïque en cinq actes sur un livret de Philippe Quinault. Mise en scène : Lilo Baur. Décors : Bruno de Lavenère. Costumes : Alain Blanchot. Lumières : Laurent Castaingt. Avec : Véronique Gens, Armide ; Ian Bostridge, Renaud ; Edwin Crossley-Mercer, Hidraot ; Anaïk Morel, la Haine ; Philippe Estèphe, Aronte/Ubalde ; Enguerrand de Hys, Artémidore/le Chevalier danois ; Florie Valiquette, Sidonie/Mélisse/bergère ; Apolline Raï-Westphal, Phénice/Lucinde/Plaisir/Naïade. Choeur Les éléments. Orchestre des Talens Lyriques, direction : Christophe Rousset

Armide n’a pas connu les honneurs de la scène parisienne depuis le début du siècle précédent, donnée plutôt comme une œuvre de concert, ou bien tronçonnée par des airs donnés en récital ou comme exercice de conservatoire. Une version scénique s’imposait et c’est l’Opéra-Comique qui la propose en ce trimestre de représentations très gluckiste après Orfeo ed Euridice en septembre, et Iphigénie en Aulide en octobre, au Théâtre des Champs Élysées.

Avec Armide, Gluck démontre qu’il peut appliquer sa réforme de l’opéra italien opérée à Vienne sur la tragédie lyrique en reprenant le livret de , un des parangons des œuvres (et le dernier opéra) de Lully, pour délivrer une vision à la croisée des chemins, pas encore inscrite dans le classicisme dans la facture musicale (notamment par l’abandon du continuo) et déjà pratiquement romantique par l’étude des psychologies passionnelles des personnages. La féérie, le merveilleux et les enjeux de l’amour face à ceux du pouvoir tissent alors une des plus belles versifications de l’histoire de l’opéra à partir de la Jérusalem délivrée du Tasse dont le héros Renaud sert de représentation royale sur scène.

Le Renaud de cette soirée est ; il s’agit d’un cas particulier et atypique. Le ténor anglais fait face à une tessiture particulièrement aiguë, devant soutenir des phrases longues et situées sur le passage et le haut médium. Force de constater qu’à près de 58 ans, cela ne peut que susciter une certaine admiration. Mais il y a malheureusement de nombreux problèmes d’intonation sur une voix tirée, parfois blanche, avec une articulation des plus orthodoxes (on peut individualiser entièrement les syllabes sans toutefois saisir le sens des mots), la langue française ne pardonnant pas les différences d’ouverture des sons. L’effort du chanteur est louable et le travail technique force l’envie, mais on n’y trouvera pas l’héroïsme de Renaud devant tant de précautions.

Armide est chantée par la fabuleuse . Elle a déjà enregistré des extraits de cet opéra et exploré d’autres facettes du personnage (comme par exemple la version de 1778). Le texte coule dans sa bouche comme une évidence et l’adéquation au personnage est parfaite. Avec ce qu’il faut de noblesse de ton sans paraître hautaine, la pudeur de l’actrice rend toute sa dignité à la magicienne outragée et tourmentée, permettant de justifier les errements d’Armide entre son désir de vengeance et l’assouvissement de sa passion. C’est grâce à une patience minutieuse et attentive que s’impose comme une tragédienne hors pair, sans esbroufe mais pas sans éclat.

La Haine d’ est très adaptée au rôle difficile avec des écarts de tessiture redoutables et la nécessité de dominer un chœur imposant. Elle rend les aspects pernicieux de la personnification des Enfers, avec un rythme musical pris à un galop infernal. en Hidraot est imposant avec une voix sonore et caverneuse, offrant un contrepoint harmonieux aux tessitures plus galantes et lumineuses des chevaliers et . Enfin, et sont ludiques dans chacune de leurs apparitions, avec des voix fruitées et rayonnantes, appelant les plaisirs et les jeux.

propose une lecture très dramatique de l’œuvre, parfaitement en accord avec le plateau scénique. On retiendra, dans l’acoustique un peu sèche de l’Opéra Comique, le cisèlement du détail dans les airs d’Armide, les atmosphères oniriques de la scène du sommeil de Renaud à l’acte deux (la tendre attention portée au chœur des démons de la scène 4).

La mise en scène de fait intervenir un saule pleureur qui illustre les artifices de la magicienne, de la feuillaison de la ramée jusqu’à l’assèchement du tronc à la fin de l’acte cinq. Les danseurs et choristes accompagnent les différents tableaux, entre les bergers habitants des bois appelant les amours jusqu’à l’effondrement des ombres au dernier acte. L’ensemble est esthétisant, avec quelques aspects médiévaux stylisés (les amateurs d’heroic fantasy pourraient apprécier les costumes, les effets de tourbillon produits par les acteurs sur scène, la disparition de Renaud à la fin de l’acte deux).

L’Opéra-Comique donne donc l’occasion d’une très belle série de représentations musicales d’une tragédie dont la renommée et la valeur justifient pleinement sa mise en scène dans notre siècle.

Crédit photographique : © Stefan Brion

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Paris. Opéra Comique. 6–XI-2022. Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : Armide, drame héroïque en cinq actes sur un livret de Philippe Quinault. Mise en scène : Lilo Baur. Décors : Bruno de Lavenère. Costumes : Alain Blanchot. Lumières : Laurent Castaingt. Avec : Véronique Gens, Armide ; Ian Bostridge, Renaud ; Edwin Crossley-Mercer, Hidraot ; Anaïk Morel, la Haine ; Philippe Estèphe, Aronte/Ubalde ; Enguerrand de Hys, Artémidore/le Chevalier danois ; Florie Valiquette, Sidonie/Mélisse/bergère ; Apolline Raï-Westphal, Phénice/Lucinde/Plaisir/Naïade. Choeur Les éléments. Orchestre des Talens Lyriques, direction : Christophe Rousset

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