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Audacieuses prises de rôle pour Tristan et Isolde au Capitole de Toulouse

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Toulouse. Théâtre du Capitole. 01-III-2023. Richard Wagner (1813-1883) : Tristan et Isolde, drame lyrique en trois actes sur un livret de Richard Wagner. Mise en scène : Nicolas Joel. Collaboration artistique : Emilie Delbée. Décors et costumes : Andreas Reinhardt. Lumières : Vinicio Cheli. Avec : Sophie Koch, Isolde ; Nikolai Schukoff, Tristan ; Matthias Goerne, Roi Marke ; Anaïk Morel, Brangäne ; Pierre-Yves Pruvot, Kurwenal ; Damien Gastl , Melot ; Valentin Thill, un jeune matelot et un berger ; Matthieu Toulouse, un pilote. Chœur national du Capitole de Toulouse (Gabriel Bourgoin, chef de chœur) et Orchestre national du Capitole de Toulouse, direction Frank Beermann.

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L'opéra de dans la mise en scène de revient au Capitole de Toulouse, servi par une distribution inédite et flamboyante.

Fort du succès de Parsifal donné en 2020 , dans la mise en scène d'Aurélien Bory et sous la direction musicale de , où (rôle-titre) et (Kundry) avaient marqué les esprits, directeur artistique du Capitole, a eu l'heureuse idée de proposer à ces deux artistes les rôles de Tristan et Isolde, qu'ils incarnent pour la première fois. tombe l'habit d'Amfortas pour celui du Roi Marke, et , ex-Klingsor, se voit attribuer cette fois le personnage de Kurwenal. Un plateau entièrement constitué de prises de rôles (hors version concert pour Goerne) – ce qui ne manque pas d'audace – pour ce Tristan et Isolde confié derechef à . Et comme pour Ghristi l'herbe n'est pas plus verte ailleurs, surtout en ce début d'année où d'autres productions du drame wagnérien ont été reçues avec plus ou moins de succès (Luxembourg, Paris), c'est la mise en scène épurée et intemporelle de , créée en cette maison en 2007 et reprise en 2015, qu'il a retenue. 

Le rideau se lève sur la mer, quelque part entre l'Irlande et la Cornouailles. La brume nocturne (un écran de voile à l'avant-scène) disparaît : devenus nets, les personnages d'abord immobiles, disposés comme sur un échiquier, structurent à eux seuls l'espace du plateau nu. Ils sont debout sur ce qui est à la fois le pont du bateau et la mer en mouvement. Trois plaques triangulaires bougent lentement reproduisant l'effet de la houle, celle du centre figurant par sa pointe la proue du navire, face au public. Celle-ci se transformera en promontoire à l'acte III, d'où Kurwenal scrutera l'horizon marin, et où Tristan agonisera. Tout est réduit à l'essentiel, à commencer par les accessoires : le coffret renfermant les philtres, posé à même le sol, les épées, la torche et les deux coupes contenant au final l'amour et la mort réunis. La nuit règne : lever de pleine lune dans le I, ciel scintillant de mille étoiles dans le II, roche sombre en suspension, tel un astéroïde, devenant pierre tombale dans le III ( qui nous fait inévitablement penser au film Melancholia (2011) de Lars von Trier ! ). Des images fortes sublimées par les éclairages de Vinicio Cheli en parfaite concordance avec le texte et la musique. Les costumes remarquablement bien dessinés d'Andreas Reinhardt rajoutent à la présence caractérisée de chaque personnage. À cela s'adjoint le travail remarquable d', qui assure une direction d'acteurs au cordeau. 

tient solidement la barre de cet imposant vaisseau musical, emportant l'Orchestre national du Capitole de Toulouse, les chœurs et les chanteurs dans une vision ardente du drame, lui donnant une ampleur majestueuse, depuis le Prélude au tempo ralenti, aux silences oppressants longuement marqués, jusqu'à la bouleversante Mort d'Isolde. L'on se trouve pris dans le souffle, le flux et le reflux puissants de la musique, submergé par ses insoutenables et formidables climax, alternant avec des moments apaisés d'une grande plénitude. Tour à tour sombre et incandescente, ardente et douloureuse, elle se révèle aussi dans de superbes solos : le silence sculpté par le chant doucement expressif du cor anglais joué par à l'acte III, la voix profonde de la clarinette basse qui fait écho à celle de Marke, la finesse du hautbois… 

Le rôle d'Isolde échoit d'ordinaire à une soprano dramatique. Dans les pas de son modèle Waltraud Meier, Sophie Koch, de sa voix de mezzo-soprano, l'aborde avec pertinence, ses capacités vocales lui permettant de couvrir tous les registres sollicités du médium-grave à l'aigu, du si du « Todestrank » aux deux contre-ut de son chant d'amour à l'acte II. Déployant une palette de couleurs d'une grande richesse, sa voix rayonne particulièrement dans ses aigus incandescents, et si quelques grands intervalles échappent à son incontestable maîtrise dans la première partie de l'acte II, il n'en demeure qu'elle possède toutes les qualités de puissance et d'endurance requises, et sait doser son énergie dans un engagement vocal et expressif constant durant les quatre heures de l'ouvrage. Vêtue d'une seyante longue robe de taffetas blanc dévoilant des bas et chaussures rouges (la même sera entièrement rouge à l'acte III), elle incarne une belle Isolde d'abord vindicative, en proie à la fureur, mais tenant son rang, le port altier, qui une fois le philtre bu, oubliant sa honte et sa noble ascendance, vibrante et vulnérable, se jette éperdument dans l'amour et le désir. Une Isolde qu'on est loin d'oublier ! 

stupéfiant de vaillance dans le rôle de Tristan, garde la même énergie, la même fraicheur vocale sans afficher le moindre signe de fatigue jusqu'au dernier souffle de son héros. Il incarne, dans son austère costume noir, un Tristan d'aspect jeune, attirant, et forme avec Sophie Koch un couple très crédible, fusionnel dès l'instant où face à face, les yeux dans les yeux ils nouent leurs destins portant leur coupe à leurs lèvres. il met sa technique des plus solides (attaques nettes, justesse et stabilité absolues ) et sa voix au timbre clair, lumineux dans l'aigu, matifié dans le registre grave lorsque le ton se fait plus sombre, au service de l'émotion toujours juste. Son agonie qu'il ne surjoue pas, ses derniers échanges avec Kurwenal bouleversent. 

en Roi Marke est remarquable de présence, ainsi que de tenue, de sensibilité, lorsqu'il exprime la déception, la peine, puis le pardon. Sa voix ténébreuse, au timbre profond devient presque sourde dans son Monologue, sachant cependant se faire entendre dans ses longs phrasés sans forcer la projection. Cette façon posée de chanter avec retenue et noblesse force l'admiration et émeut au plus haut point.

réussit une magnifique prise de rôle, incarnant une Brangäne à la personnalité solide auprès de sa maîtresse, par son chant au phrasé toujours soutenu, sa présence attentive, sa constance. Sa voix veloutée au timbre chaleureux s'accorde à merveille avec celle d'Isolde. Elle semble son double, sa conscience. Ses émouvants appels à prendre garde, presque immatériels, résonnent lointains, pour Isolde qui se refuse à les entendre.

Le baryton est un fidèle et touchant Kurwenal. Il émeut par l'intensité du sentiment affectif, l'humanité dont il dote son personnage, tant par les inflexions de son chant à l'acte III que par son jeu scénique tout en sensibilité. Sa voix au beau timbre chaleureux, dont le vibrato un peu large gêne le phrasé au premier acte, s'épanouit dans un superbe legato au dernier. Damien Gastl met son timbre corsé et sa diction impeccable au service du traitre Melot. La voix de basse de sonne admirablement, son furtif Pilote ne passant pas inaperçu. Enfin le ténor dans les rôles du jeune matelot puis du berger séduit et convainc par la pureté de son chant.

Le public accueille sans réserves cette éblouissante production par de longues ovations, l'orchestre au complet ayant rejoint sur scène les chanteurs. De quoi encourager à poursuivre avec Wagner sur cette scène toulousaine devenue « nationale » en 2021.

Crédit photographique © Mirco Magliocca

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