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Parsifal à Toulouse : substantifique moelle

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Toulouse. 26-I-2020. Richard Wagner (1813-1883) : Parsifal, festival scénique sacré en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Aurélien Bory. Scénographie : Aurélien Bory, Pierre Dequivre. Costumes : Manuela Agnesini. Lumières : Arno Veyrat. Avec : Nikolai Schukoff, Parsifal ; Sophie Koch, Kundry ; Peter Rose, Gurnemanz ; Matthias Goerne, Amfortas ; Pierre-Yves Pruvot, Klingsor ; Julien Véronèse, Titurel ; Andreea Soare, Marion Tassou, Adèle Charvet, Elena Poesina, Céline Laborie, Juliette Mars, Filles-Fleurs ; Kristofer Lundin, Yuri Kissin, Chevaliers du Graal ; Marion Tassou, Juliette Mars, Enguerrand de Hys, François Almuzara, Ecuyers ; Juliette Mars, Voix céleste. Chœur et Maîtrise du Capitole (Chef de chœur : Alfonso Caïani), Chœur de l’Opéra national de Montpellier-Occitanie (Chef de choeur : Noëlle Gény), Orchestre national du Capitole, direction musicale: Frank Beerman

Une exécution musicale superlative et une ascèse scénique lumineuse pour cette nouvelle production de Parsifal au Théâtre du Capitole de Toulouse.

1 - Parsifal - Peter Rose (Gurnemanz), Matthias Goerne (Amfortas) - crédit Cosimo Mirco Magliocca
Réussir les 90 minutes d’Orfeo e Euridice de Glück est une chose. Affronter les quatre heures de la « Cathédrale de Chartres en musique » de Wagner en est une tout autre. Pour Parsifal,  (dont il s’agit de la seconde mise en scène lyrique in loco), déleste une fois encore le faste décoratif auquel sont habitués les amateurs d’opéra, leur préférant la quasi-immatérialité des moyens (choix esthétique probablement à l’origine des frêles huées à l’apparition du metteur en scène), mais la fascination opère d’emblée. Celle d’Orfeo e Euridice reposait sur le procédé du pepper’s ghost. Celle de Parsifal se nourrit de la lumière et du cordeau des déplacements.

Le rideau se lève en même temps que la musique. Derrière un écran brumeux, un long pointillé de douze néons (on saura plus tard qu’il s’agit de la Lance) traverse horizontalement la scène, se fracture, se verticalise avant de dessiner, dans une lenteur entre Castellucci et Wilson, d’intrigantes équations s’accordant bien avec la hauteur et le mystère de la musique. Le premier tableau repose sur un grill de feuillage posé au centre du plateau devant un cyclorama hémisphérique. Seule en émerge la tête de Gurnemanz, rejointe par celles des pages et des chevaliers, procédé permettant d’identifier les titulaires de rôles habituellement indistincts. Le cadre se soulève à l’oblique pour l’arrivée de Kundry surgie des feuillages, d’Amfortas mû et choyé par d’empathiques marionnettistes invisibles. Les crânes sont ras, les costumes noirs : c’est la vieille Confrérie du Graal, dans laquelle s’immiscera la blancheur immaculée d’un Parsifal en baskets. Un indiscernable curseur de lumière installé au sol œuvre en sourdine à la production de multiples sources de lumière, à la projection, sur le cyclorama, d’un mouvant tunnel végétal. Si la première Verwandlungsmusik est sobre (une verticalisation du grill, libéré de ses rameaux feuillus, le mue en grille de monastère), la cérémonie du Graal l’est davantage : la grille disparaît dans les hauteurs, projetant sur les chevaliers regroupés face public des ondes d’ombre, avant que des pinceaux de lumière ne tracent sur le cyclo des arabesques où les plus mystiques pourront réaliser leur propre quête du Graal.

Le deuxième Acte ne démérite pas. Le cyclo circulaire a passé le relais à un autre, de forme carré, sur le devant duquel se détache la verticalité d’un monolithe kubrickien. Sur son recto, un Klingsor-prestidigitateur vêtu de blanc, dédoublé, écrit au néon, faisant apparaître sur son verso d’énigmatiques contours humains façon Suaire de Turin. Des filles-fleurs opalescentes, voilées-dévoilées, ne doivent leurs seuls mouvements qu’aux manipulations de cet éternel masculin. L’affrontement Kundry/Parsifal se déroule là, devant ce monolithe dont le noir profond les attire jusqu’au vertige.

Hormis quelques signaux indéchiffrables (les figures qui rampent longuement durant le récit du retour), le dernier acte est le plus beau. D’un cube d’ampoules glissé du ciel surgit un Parsifal ayant cédé à la mode du crâne ras et du noir pour tous. S’allumant et s’éteignant sporadiquement, puis enfin toutes allumées, ces ampoules finissent par donner, aux ténèbres qui baignent le plateau, une ampleur cosmique. Vertige existentiel qui se confirme quand, au-delà de l’ultime Enthüllet den Graal, cette amas stellaire se met en mouvement des profondeurs du plateau vers la rampe. Le ciel choit enfin et c’est sous une pluie d’étoiles que Parsifal, rendu à sa blancheur originelle par les ablutions de Kundry (la lumière en guise d’eau) contemple les chemins de lumière de son destin.

9b - 7 - Parsifal - Sophie Koch (Kundry), Nikolai Schukoff (Parsifal) - crédit Cosimo Mirco Magliocca

Une proposition aussi ténue ne pouvait être tenue sans la distribution de grand luxe réunie au Capitole. , dont l’on avait fort goûté la « wagnériannité » à Saint-Etienne, irradie de séduction, de lumière et de puissance vocales, un Parsifal qui connaît la nuance (ich bring’ hin euch zurück arrache des larmes). , au sommet de ses moyens, est Kundry. Porté à l’incandescence par ces deux magnifiques artistes, le long duo du II n’a jamais paru aussi bref. ne s’attarde pas sur les Erbarme d’Amfortas comme George London mais son incarnation hantée du Roi pêcheur est un condensé de toute la douleur du monde. Le Gurnemanz de n’atteint pas l’humanité de Hans Hotter mais résonne comme il convient au grand narrateur qu’il doit être. s’impose en Klingsor, comme en Titurel. Même les petits rôles affichent quelques noms déjà bien sonnants : dissimulée dans un ensorcelant jardin de filles-fleurs, tapi en Knappe déjà prêt pour Loge et Mime…

L’Orchestre du Capitole, tous pupitres (con)fondus, merveille ductile face aux judicieux choix de tempi de Franck Beermann, révèle des merveilles (hyper-présence des harpes, enthousiasme des timbales), l’intérêt ne retombant jamais, même lors du dépaysement campanaire du I. La spatialisation sur trois niveaux des chœurs, tellement bien pensée que l’on croirait qu’elle provient, comme l’Alt solo, des hauteurs de la salle, conduit à la glorieuse réussite du Chœur et de la Maîtrise du Capitole, du Chœur de l’Opéra national de Montpellier-Occitanie.

Un Parsifal intemporel donc, et pourtant moderne. Inspiré, dixit Bory, par les fondements du manichéisme énoncés par le prophète perse Mani, un Parsifal non narratif, fasciné par la seule moelle de l’œuvre : les dualités sacré/profane, masculin/féminin, ombre/lumière. Sa vision ravive une certitude : les vrais voyages sont intérieurs.

Crédits photographiques : © Cosimo Mirco Magliocca

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Toulouse. 26-I-2020. Richard Wagner (1813-1883) : Parsifal, festival scénique sacré en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Aurélien Bory. Scénographie : Aurélien Bory, Pierre Dequivre. Costumes : Manuela Agnesini. Lumières : Arno Veyrat. Avec : Nikolai Schukoff, Parsifal ; Sophie Koch, Kundry ; Peter Rose, Gurnemanz ; Matthias Goerne, Amfortas ; Pierre-Yves Pruvot, Klingsor ; Julien Véronèse, Titurel ; Andreea Soare, Marion Tassou, Adèle Charvet, Elena Poesina, Céline Laborie, Juliette Mars, Filles-Fleurs ; Kristofer Lundin, Yuri Kissin, Chevaliers du Graal ; Marion Tassou, Juliette Mars, Enguerrand de Hys, François Almuzara, Ecuyers ; Juliette Mars, Voix céleste. Chœur et Maîtrise du Capitole (Chef de chœur : Alfonso Caïani), Chœur de l’Opéra national de Montpellier-Occitanie (Chef de choeur : Noëlle Gény), Orchestre national du Capitole, direction musicale: Frank Beerman

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  • baroquefreezone

    Bravo les forces du Capitole, son équipe musicale, ses chœurs, son orchestre. Ce sont le visage du théâtre qui ne déçoit jamais.

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