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Simon-Pierre Bestion et La Tempête : le concert immersif

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Sept années après avoir décidé de faire souffler sur le monde souvent figé du concert le vent du spectacle total, La Tempête voit son ambition reconnue par le Prix de la Fondation Liliane Bettencourt pour le chant choral. L’occasion pour ResMusica d’une plongée en immersion dans le cerveau de son fondateur.

 « Les arts permettent de construire les désirables de demain »

ResMusica : accentus, La Chapelle Royale, Les Arts Florissants, Aedes, Pygmalion… Au tour de La Tempête de recevoir le Prix de la Fondation Liliane Bettencourt pour le chant choral. Que ressentez-vous?

 : Recevoir le prix de la Fondation Bettencourt Schueller et de l’Académie des Beaux-Arts est pour nous un immense honneur. Cela récompense l’engagement et la créativité d’artistes qui ont donné énormément pour La Tempête. Je pense très fort à celles et ceux qui ont été ou qui sont à mes côtés aujourd’hui. C’est aussi pour moi une forme de reconnaissance de mes pairs ou d’artistes dont j’admire les parcours et les œuvres, et cela me remplit à la fois d’humilité et d’entrain pour l’aventure que je souhaite poursuivre.

RM : « Depuis plus de 30 ans, la Fondation consacre son temps et son énergie à choisir, accompagner et valoriser des personnes qui imaginent aujourd’hui le monde de demain ». Est-ce cette profession de foi qui vous a encouragé à candidater à ce prix ?

SPB : C’est évidemment vital pour nous, pour les arts en général, que des fondations permettent à des artistes d’écrire et de décrire le monde d’aujourd’hui et de demain. Quel artiste ne souhaiterait pas avoir une telle reconnaissance et un tel soutien ? Je crois effectivement beaucoup à cette idée selon laquelle les arts permettent de construire les désirables de demain, mais dès aujourd’hui, en interrogeant nos sensibilités, notre capacité à recevoir le discours des autres, à nous abandonner à la beauté ou à la ferveur pour aller creuser au plus profond de nous. J’essaie en tout cas d’explorer ces questions dans mon travail.

« Ne peut-on vraiment faire de la belle musique qu’en restant attachés à notre pupitre sous des lumières blafardes ? »

RM : Pourquoi crée-t-on La Tempête ?

SPB : J’ai créé La Tempête avec l’envie d’explorer des formes qui me manquaient dans toutes les expériences musicales que je pouvais vivre ou auxquelles je participais. D’une part, il y avait pour moi souvent un décalage entre les œuvres jouées, leur force, leur expressivité, les possibilités interprétatives et ce que disait tout le cérémonial très contraint et très codifié du concert. Je n’y trouvais simplement pas mon compte.

On passe de très longues années à étudier, apprendre et comprendre des langages musicaux, à travailler nos instruments ou nos voix. Seulement, c’est comme si l’effet de ces années d’enseignement indispensable, ce labeur, produisait en même temps une anti-matière, une somme de codes qu’il m’apparaissait alors impératif de déconstruire pour aller plus loin : quelle place donner au corps des artistes sur scène ? Ne peut-on vraiment faire de la belle musique qu’en restant attachés à notre pupitre sous des lumières blafardes ? N’y a-t’il pas des choses à explorer pour faire du concert – et pas seulement de l’opéra ou du théâtre musical – un espace lui aussi de recherche scénique, spatial, acoustique, chorégraphique, visuel ? Pourquoi ne questionne-t-on que si peu souvent l’adéquation entre les œuvres jouées et les acoustiques dans lesquelles on les présente ?

D’autre part, la façon dont des œuvres ou des compositeurs ont pu s’ancrer au plus profond de moi m’a amené à m’interroger sur mon rôle dans tout ça : quelle place puis-je prendre dans l’œuvre ? Comment puis-je exprimer les liens qui semblent se nouer entre des œuvres ou des formes musicales ? J’ai alors aussi pensé le collectif de La Tempête pour explorer les timbres et les répertoires en toute liberté, en osant réorchestrer, enrichir. Je conçois que cette démarche ne soit pas du goût de tout le monde, et cela n’a rien de systématique dans mon travail, mais c’est simplement ma manière de m’exprimer et celle de La Tempête, et il me semble qu’elle mérite d’avoir toute sa place aux côtés d’approches plus classiques.

RM : Le succès a-t’il été immédiat ?

SPB : Je serais bien embêté de définir le succès. À en juger par les magnifiques projets que je peux voir autour de moi, je crois qu’on a encore pas mal de marge. Le plus important est que notre intention initiale a toujours rencontré la confiance, l’intérêt et la bienveillance de personnes qui ont permis à La Tempête de s’élever. Je pense aussi à ces personnes aujourd’hui et les remercie du fond du cœur. Si je devais retenir une élément du succès c’est sans doute celui de pouvoir nous plonger dans ce qu’on imagine avec les moyens et la confiance nécessaire autour de nous. À cet égard, effectivement, je regarde le chemin parcouru avec satisfaction, mais j’ai aussi envie qu’on aille plus loin.

RM : Comment expliquez-vous la ferveur qui accueille dorénavant chacune de vos productions ?

SPB : Je pense que le public qu’on rencontre reçoit simplement la simplicité de ce qu’on leur propose. Il nous importe avant tout de construire des récits ou des rituels qui créent entre nous et le public un instant fort, une relation immédiate, un langage commun qui convoque notre fort intérieur. On mobilise différents ressorts pour faire passer notre intention, notre énergie, et je crois que cela parle à beaucoup de monde, que le public connaisse les répertoires qu’on aborde ou non. Les échanges souvent très émouvants qu’on a avec des spectateurs et spectatrices partout en France ou en Europe à l’issue de nos concerts illustrent, je crois, la simplicité de la connexion qu’on cherche à établir, et cela, ça ne trompe pas.

« L’opéra qu’on croyait longtemps imperméable à certaines formes s’est ouvert. Le concert classique suivra. »

RM : A l’inverse, comment accueillez-vous la dent dure de certains critiques ?

SPB : Je n’y prête pas vraiment d’importance pour une raison assez simple : mon idée n’a jamais été de faire l’unanimité, donc je ne m’étonne pas de ne pas la recueillir. Je comprends que les langages musicaux qu’on mobilise, ou les réinterprétations qu’on propose puissent ne pas satisfaire des gens, souvent en attente de repères qu’ils connaissent. Ce n’est pas si grave. En revanche, je crois qu’il est fondamental que des démarches comme la nôtre puissent exister. Peut-être est-ce simplement parce que le monde qu’on dit de la musique « classique » n’a pas l’habitude de recevoir des concerts construits avec une démarche de créateur, à l’inverse du théâtre ou de la danse qui depuis longtemps déjà ont su faire une place aux propositions créatives et avant-gardistes, y compris dans des œuvres classiques. On sait y saluer à la fois la fidélité et la finesse de grandes interprétations comme les propositions novatrices qui bousculent les certitudes et apportent des sensations nouvelles. L’opéra qu’on croyait longtemps imperméable à certaines formes s’est ouvert. Le concert classique suivra.

RM : La Tempête garde un ancrage territorial à Brive-la-Gaillarde, au Théâtre Impérial de Compiègne, par le biais des Ateliers de La Tempête. Qui ces ateliers touchent-ils ? Qui les anime ?

SPB : La question de l’ancrage territorial est un très vaste sujet pour les artistes en général. Cela demande la rencontre d’envies et d’intérêts parfois différents, mais qui font souvent corps autour d’une ambition pour donner une place à l’art dans la cité. Pour l’artiste, il s’agit de trouver une place et d’être choyé, désiré et accompagné. Pour des professionnels du spectacle, ou des politiques, il s’agit de faire bénéficier son territoire de la présence des artistes pour créer des synergies qui dépassent le cadre unique de la recherche artistique et de la création. Reste que sans soutien politique, ou même plus fondamentalement sans ambition politique claire pour la culture, rien n’est possible. On reste toutes et tous tributaires des aléas des mandats, des enjeux locaux, des profils des personnes aux responsabilités. Pas étonnant donc que cela tienne souvent simplement à des rencontres, où des alignements de planètes provoquent des projets formidables.

Brive-la-Gaillarde est le lieu de la naissance de notre conscience d’artiste soutenu par la puissance publique afin de mobiliser aussi nos talents et notre énergie pour servir un territoire. Les collaborations artistiques au long court avec des théâtres ou des festivals peuvent dépasser le cadre initial du territoire d’implantation, car plusieurs projets se déploient souvent en même temps, à plusieurs endroits du pays.

Ce sont évidemment toujours des artistes de La Tempête qui animent et qui élaborent ces projets de rencontre, d’éducation ou de création partagée. On passe aussi beaucoup de temps à questionner le sens – et donc les formes – que prennent nos actions. La jeunesse est souvent le public visé en priorité pour des raisons évidentes. On a aussi œuvré très tôt, avec le chœur amateur des Ateliers de La Tempête par exemple, auprès de celles et ceux qui, quel que soit leur âge ou leur condition sociale, veulent donner dans leur quotidien une place à l’expression artistique, dans le cas présent au chant choral. On a de très beaux projets de collaboration en matière d’éducation artistique et culturelle dans les cartons…

« Rien n’est comparable pour moi au concert »

RM : L’effectif vocal de La Tempête est à géométrie variable. On imagine qu’il y a un « noyau dur »…

SPB : Évidemment, le chœur, comme l’orchestre, sont composés d’un noyau dur, dont certains sont à mes côtés depuis les véritables débuts, alors que nous étions encore étudiant.e.s et avant même que La Tempête ne soit créée. Néanmoins, je m’entoure aussi de personnalités spécifiques selon mes projets et mes besoins. Mes réécritures impliquent souvent de faire appel à des vocalités ou des timbres très particuliers, et certains instruments rares ou des voix telles que celle d’un chanteur byzantin, présents seulement dans certains projets, appellent ainsi des collaboration moins régulières, mais qui n’en restent pas moins riches et durables.

RM : Un même spectacle peut voir sa partie visuelle évoluer d’un concert à l’autre (ainsi les Hypnos pourtant récents de Lannion et de Lille)…

SPB : Notre travail scénographique comporte un processus d’adaptation à chaque lieu, rendant chaque représentation assez unique. Les équipes, notamment techniques, doivent repenser en permanence les dispositifs selon les lieux et les contraintes parfois. Cela donne donc des résultats très différents. Je passe moi-même beaucoup de temps à préparer mes mises en espace et la mise en scène avec les créateurs lumière car c’est très important pour moi. J’arrive régulièrement la veille du chœur ou de l’orchestre et demande à travailler seul, souvent la nuit, pour m’imprégner des lieux et rechercher ce qui m’inspire pour élaborer mes plans. Néanmoins, comme tout acte de recherche et de création, cela aboutit à des résultats parfois plus concluants que d’autres… !

RM: La Bomba Flamenca, Hypnos, Jerusalem… Plusieurs de vos programmes convient des compositeurs différents autour d’un concept, ce qui vous autorise une totale liberté d’action. Une liberté que l’on retrouve également face à des œuvres intégrales. Dans Stabat Mater, vous avez même congédié un des tubes de la partition de Dvořák. Quelle est la démarche qui prime pour vous à l’orée d’un nouveau projet ?

SPB : Je ne sais pas réellement ce qui prime, je crois que j’aime fonctionner à l’instinct. Disons que l’idée maîtresse d’un projet peut être assez différente. Elle a souvent trait à un fil narratif ou émotionnel autour duquel je construis une proposition musicale. Cela donne des projets qui, sur le papier n’ont rien en commun : L’Enfant Noir qui prend la forme d’un conte musical autour de la musique de Jean-Louis Florentz et nos Vêpres de Monteverdi n’ont de ce point de vue rien à voir. Mais elles me semblent pourtant assez liées en ce qu’elles sont le résultat de l’expression de mes intérêts ou aspirations du moment, depuis plusieurs années : les rituels, la recherche sur les timbres, le bassin méditerranéen, la création musicale, l’improvisation et les corps notamment.

RM : Parallèlement à la remise du Prix, sort Nocturne, votre version des Vêpres de Rachmaninov. L’occasion peut-être d’évoquer l’inévitable grand écart entre le concert et l’objet discographique…

SPB : Je voyais au départ le disque comme ce passage obligé, ces cartes de visites qu’on doit pouvoir aligner pour faire connaître et rayonner notre projet. L’exercice m’a toujours paru particulièrement inconfortable dans la mesure où on ne dispose jamais du temps suffisant. Paradoxalement, même dans la pression du moment, je prends toujours beaucoup de plaisir à enregistrer. Malgré la répétition et les journées souvent très longues, c’est quand même l’occasion d’aller en profondeur dans le son et ça provoque des formes de fusion collective qui peuvent aller assez loin. Il me faut ensuite souvent beaucoup de temps pour écouter avec plaisir nos réalisations et me détacher du travail méticuleux qui ne nous fait voir que les défauts. Rien n’est comparable pour moi au concert, mais j’apprends désormais beaucoup lors des enregistrements et c’est un moment duquel je sors richement nourri par les artistes qui m’ont entouré.

RM : Le Prix peut s’accompagner d’un « accompagnement pour la mise en œuvre d’un projet de développement ». L’on imagine que vous avez déjà des idées…

SPB : Bien entendu, les idées sont nombreuses, les projets en cours ou en gestation aussi. Il faut opérer une sélection parmi toutes ces envies pour mettre notre énergie au bon endroit. Sans évoquer un projet en particulier je dirais que je souhaite pouvoir approfondir – donc allonger – le travail collectif de plateau nécessaire à chaque création et sanctuariser des périodes de travail musical fondamental avec les artistes de La Tempête : des formes de laboratoires d’essai et d’exploration qui alimentent ensuite tous nos projets. Un vrai travail de compagnie en somme.

Crédits photographiques : © Hubert Caldaguès

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