Le Gai Savoir du violon seul : Rachel Podger illumine les Nuits de Septembre liégeoises
Lors du premier week-end du festival de musique ancienne Les Nuits de Septembre, Rachel Podger a offert un singulier parcours « Tutta Sola » et dressé un vaste panorama européen du répertoire pour violon sans basse continue antérieur à Johann Sebastian Bach. Un parcours sans filet, relevant le défi de transformer un exercice réputé austère en un moment de pure jubilation.

L’hémicycle de la Salle académique de l’Université de Liège offre à la violoniste une acoustique ronde, capiteuse, légèrement réverbérée mais transparente, idéale pour cet exigeant parcours senza basso ! C’est là un bel écrin pour le grain de son violon Pesarinius (Gênes, 1739), recalibré à l’ancienne et monté bien entendu sur cordes en boyau. La posture un rien hybride – l’instrument ni tout à fait au menton, ni tout à fait sur l’épaule — permet de déployer un jeu très ouvert, aéré, souple, diaphane mais aussi impliqué, soutenu ce soir par une intonation irréprochable et par une conduite souveraine d’un archet issu de l’atelier Groppe de Metz. L’artiste présente son programme et ses intentions en anglais, d’une parole docte et éclairante mais teintée d’un humour so british. Elle guide ainsi l’auditeur avec verve et panache dans les dédales d’un répertoire méconnu, souvent bien antérieur à la genèse des Sonates et Partitas de J.-S. Bach ou des Douze Fantaisies de Telemann.
Ce programme recoupe en grande partie la matière du disque éponyme paru chez Channel Classics il y a quatre ans. Parmi les pépites exhumées figure la Partita n° 6 en la majeur tirée de l’Artificiosus Concentus pro Camera (1715) de Johann Joseph Vilsmayr. Élève probable d’Heinrich Ignaz Franz von Biber à la cour de Salzbourg (à qui il succédera), Vilsmayr conçoit ici une architecture singulière où chaque mouvement traditionnel de la suite baroque est ponctué d’une aria nouvelle, sorte de commentaire libre et véritable « fil rouge » autour d’un même canevas mélodique. Rachel Podger y déploie un sens théâtral irrésistible, semant ironiquement les pizzicati malicieux de la pénultième Aria avec goguenardise ou tournant carrément le dos au public pour distiller, par des voltefaces de plus en plus promptes, les répliques en écho de la Gigue, avec une verve et une illusion comique absolument désopilantes.

De manière bien plus recueillie, elle réunit ensuite deux sources rares pour former une suite hybride en sol mineur, constituée de mouvements très brefs. Elle associe ainsi trois extraits du vaste manuel technique en trois volumes du Portugais Pedro Lopes Nogueira – destiné originellement au travail des positions et des démanchés, naviguant entre sévérité toute studieuse (preludio, fantezia) et truculence populaire (Filhota) – à trois pièces issues du manuscrit de Klagenfurt : redécouvert au sein d’un couvent carinthien de sœurs converses, ce recueil, probablement dû à quelques compositrices anonymes, livre des explorations polyphoniques plus austères mais tout aussi fascinantes, auxquelles la violoniste confère, malgré leur concision, un relief saisissant.
Seul petit bémol de cette première partie : la célébrissime Toccata et Fugue en ré mineur (BWV 565) de Bach, donnée ici dans la transcription pour violon seul de Chad Kelly. L’argument de cette adaptation s’appuie sur l’hypothèse formulée il y a une quarantaine d’années par le musicologue Peter Williams : en l’absence du manuscrit autographe et face à la seule copie d’époque conservée, la profusion des échos et des formules de « balayage » et de bariolages harmoniques très violonistiques suggère une pièce d’orgue dérivant d’un original perdu pour l’archet. Si la démarche suscite une légitime curiosité, la réalisation laisse circonspect. Les effets théâtraux de la Toccata liminaire se trouvent en partie oblitérés par une mise à distance du texte, tandis que la fugue souffre d’un canevas harmonique par moments sensiblement brouillé. Rachel Podger sauve pourtant avec fougue, théâtralité et sens déclamatoire ce qu’elle peut d’une transcription qui a le mérite d’exister, sans toutefois égaler la magistrale appropriation de la Fantaisie et Fugue en sol mineur (BWV 542) réalisée aussi pour le seul violon par Tedi Papavrami. Voilà une expérience stimulante sur le plan théorique, mais esthétiquement un peu inaboutie.
La seconde partie remonte vers les sommets grâce à la Fantasia con discretione de Nicola Matteis Jr., fils prodigue installé à Vienne du prodigieux violoniste, paternel homonyme! Burinée dans ses tragiques accents, et d’une fièvre incantatoire, l’œuvre évoque en ses meilleurs moments les grands mouvements lents de Bach et prend sous l’archet de Rachel Podger un relief quasi mystique saisissant. Chad Kelly est de nouveau convoqué pour une Phantasia cette fois entièrement de sa plume : une page intéressante dans sa gestion des sonorités et d’une nouvelle consonnance néo-modale, où il est demandé à la vaillante soliste de fredonner un bourdon vocal tout en jouant : une démarche surprenante, qui interpelle, bien qu’un peu factice au gré d’une partition un soupçon longuette.
Le sommet de ce programme est atteint avec la Suite pour violon seul en la majeur (1683) de Johann Paul von Westhoff, publié à l’époque à Paris, dans le Mercure Galant. Violoniste à la cour de Dresde puis à Weimar, Westhoff signe avec cette œuvre isolée la plus ancienne partition pour violon seul à plusieurs mouvements qui nous soit parvenue, préfigurant directement son propre recueil de six partitas (1696) et bien sur les six chefs-d’œuvre du Cantor de Leipzig. Placé sous le signe de la réunion des goûts, l’ouvrage brille par son propos résolument frondeur et novateur. Rachel Podger y allie avec brio le sens de la chorégraphie et du rebond rythmique à la science de l’articulation polyphonique et à l’appui souverain des accords. Par la magie des doubles cordes, la variété des attaques et l’éloquence des respirations, elle donne l’illusion d’un contrepoint complexe mais latent où la musique semble s’inventer d’elle-même sous nos yeux ébahis.
Pour clôturer ce singulier et splendide récital, Rachel Podger se fait plaisir en réexplorant la veine populaire des fiddlers à travers une poignée de tunes traditionnelles et de danses extraites du célèbre recueil du Dancing Master de John Playford. Tour à tour brumeuses ou endiablées, ces pages se situent à l’exacte croisée des chemins entre liberté de la transmission orale des violoneux et exigences scripturales de la virtuosité ancienne. Un savoureux mélange d’influences et de répertoires qui permet de clore ce parcours exigeant sur une note de joyeuse légèreté, offrant un véritable moment de grâce et un bain de jouvence à un auditoire conquis.











