Jeanne d’Arc au bûcher : l’oratorio d’Arthur Honegger revient à Prague
Une fois de plus la Philharmonie tchèque s’attaque à une œuvre monumentale d’Arthur Honegger auquel elle est liée depuis bientôt 80 ans : Jeanne d’Arc, figure mystique immolée sur l’autel de la liberté.
Suite à une vision mystique en 1934 Paul Claudel accepte la proposition de la ballerine Ida Rubinstein d’écrire un texte sur le modèle des mystères du Moyen Âge, un scénario qui enthousiasme immédiatement son ami Arthur Honegger.
Cette nouvelle édition de Jeanne d’Arc au bûcher de Honegger couronne le rapport entre le musicien et Prague : depuis 1949 avec Le Roi David sous la baguette du compositeur, et en 1970 Jeanne d’Arc au bûcher donnée par la Philharmonie tchèque en souvenir du suicide par le feu de Jan Palach pour dénoncer l’invasion du Pacte de Varsovie en 1968. Serge Baudo en réalise un enregistrement en 1975 avec la même équipe. Le nouveau chef de la Philharmonie tchèque, Lukáš Vasilek, nous donne ici l’enregistrement live de février 2025 au Rudolfinum de Prague.
L’ample sonorité des bois dans les graves nous emmène d’abord dans une ambiance lugubre par un ostinato ondoyant au-dessus de la pédale des cordes graves, tel le « chaos » initial dans La Création de Haydn. Suivent alors les lamentations du chœur en parlando qui évoquent les « ténèbres » d’une France « inane et vide » sous l’occupation dont surgit le soprano cristallin de Susanne Bernhard (La Vierge) : « Du fond de l’engloutissement j’ai élevé mon âme vers Toi, Seigneur ! » Elle donne cette ligne ascendante avec une vibration nerveuse, tout en faisant éclater majestueusement le la devant le brouhaha des jérémiades opaques du chœur, avant qu’apparaisse la voix mystérieuse du récitant : « Il y eut une fille appelée Jeanne ! » La phrase est reprise en accéléré par le chœur…pour aboutir à la déclaration intempestive « Fille de Dieu, va, va, va ! » soutenue par les cloches du ciel (deux pianos et les bois aigus). Des hurlements fracassants dans l’orchestre se dégage ensuite la mélodie de la chanson lorraine Trimazô vocalisée dans le chœur, avant que s’insinue la voix brumeuse d’Audrey Bonnet (Jeanne) faiblement entendue, comme venue de loin : « Qui m’appelle ? ». Dès que la populace lance ses injures à la figure de la pucelle (la voix de la terre) : « Hérétique, Sorcière » et puis « Assez, Assassez ! » (une référence aux cris des juifs devant le palais de Pilate : « Crucifie-le ! »), la baguette de Lukáš Vasilek déclenche dans le chœur et l’orchestre une formidable éruption de dissonances, des accords saccadés coupés sec par les pauses. Jeanne crie dès lors son désespoir face au bûcher au-dessus d’un soulèvement dramatique dans l’orchestre par des fusées et des glissandi dans les deux sens. Se référant à la bestialité des Romains qui ont livré les martyrs chrétiens aux fauves, Claudel installe un tribunal composé d’animaux que Honegger fait entrer l’un après l’autre après la fanfare solennelle des trompettes, une scène grotesque scandée d’éructations grinçantes. Qui va finalement juger Jeanne ? Surgit alors Porcus (ténor, interprété par Kyle van Schoonhoven) qui déclare « Je me propose pour juger Jeanne d’Arc » par une cantilène quasiment ringarde en un sol majeur pur après toutes ces éruptions dissonantes qui ont précédé. Par la suite la partition est criblée de cris d’animaux, du « roin-roin » porcin au bêlement du mouton jusqu’au hoquet de l’âne qui produit l’hilarité dans le chœur, pendant qu’un hymne religieux rehausse la « dignité » du président Cochon, une scène ubuesque rappelant par moment la musique de cirque. Le procès proprement dit n’est qu’un jeu truqué, bâclé en quelques minutes. Déjà ficelée au poteau Jeanne renifle le soufre de l’enfer, ce que soulignent puissamment les contrebasses et les violoncelles volumineux. Puis, lorsque Jeanne surmonte la harangue du peuple, elle se souvient du message reçu à l’époque, et les cloches vont accompagner la voix de Marguerite : « Spera, Spira, Jésus, Marie », et Jeanne d’y répondre « Je ramène mon gentil Roi (…) je le ramène à travers la France ! », une parole retentissante suivie d’une escalade par doubles croches pointés du tutti depuis les profondeurs. La vision de la marche du roi vers Reims s’accompagne d’un chœur d’enfants limpide et d’une foule qui vante les beautés de la France : un chant populaire qui évoque le pays de cocagne aux friandises copieusement étalées par un chœur exalté. Mais le clerc rappelle les gens au recueillement dans l’attente du roi, ce qui inspire au compositeur une sorte de chant grégorien sur la parole latine « Aspiciens a longe, ecce video Dei… ». Vu que le clerc voit dans la réinvestiture l’œuvre de Dieu Jeanne revendique ses mérites à elle dans un long cri à déchirer le cœur contre les invectives de la masse (« sorcière ! hérétique ! »). Vers la fin, lorsque les flammes commencent à lécher la robe de Jeanne le chœur pousse le drame au paroxysme le long d’une polyphonie toujours plus dense sur une parole de triomphe « C’est bien fait », en couvrant les appels désespérés de Jeanne : « Je ne veux pas mourir ! »
Lukáš Vasilek réussit à faire ressortir dans les différents registres de son orchestre toute une panoplie de couleurs qui, en partie, s’interpénètrent, comme dans une aquarelle, mais qui ailleurs s’entrechoquent selon les besoins de la dramaturgie : du murmure lugubre par le son feutré des registres graves au tumulte strident lors de l’échauffement de la populace, du piaffement des animaux du tribunal à la tonalité ecclésiastique dans les passages graves récités en latin. Puis les sonorités filigranes du célesta et des trompettes étouffées semblent venir du ciel au-dessus d’une brume évoquée par le Chœur philharmonique de Prague vocalisant les valeurs longues, tandis que le chœur d’enfants cristallin dialogue avec les bois aigus. Pour le rôle-titre l’intensité hautement dramatique de la voix d’Audrey Bonnet donne une Jeanne soit hantée de doutes, soit énergique ou alors transfigurée dans l’extase religieuse (nous avions salué son « incarnation incandescente » dans la mise en scène de Romeo Castellucci). De même la voix riche en nuances de Sébastien Dutrieux comme Frère Dominique, son interlocuteur, également habitué du rôle.
Comparée au disque de 2002 de Serge Baudo avec le même orchestre et les mêmes chœurs (Supraphon), cette nouvelle édition gagne en intensité grâce au cadre live où le Chœur Philharmonique excelle par les tournants dramatiques (par exemple dans la condamnation de Jeanne). Une performance où l’émotionnalité s’allie à la précision des exécutants.















