La Bal(l)ade hallucinée et nomade de Nijinsky
Dans La Bal(l)ade de Nijinsky, Bertrand de Roffignac incarne le Nijinsky halluciné des Cahiers mis en scène par Olivier Py au Théâtre du Châtelet et accompagné au piano par Guilhem Fabre. Un spectacle à retrouver en tournée grâce au camion scène d’uNopia.
Quelques mois avant d’être interné pour le restant de ses jours, Vaslav Nijinsky va rédiger à la demande de son médecin une sorte de journal, quatre Cahiers à l’écriture serrée, qu’il a écrit durant un séjour en Suisse. Le dernier cahier est plutôt une série de lettres et de poèmes. Olivier Py adapte et met en scène ce matériau littéraire exceptionnel et halluciné dans un spectacle théâtral et musical destiné à l’itinérance. Guilhem Fabre, conseiller musical et pianiste du spectacle, dirige en effet l’association uNopia qui parcourt la France dans un camion scène, équipé d’un piano à queue, pour aller à la rencontre des publics éloignés des grandes salles de concert. Le spectacle a été créé pour quelques représentations au Théâtre du Châtelet avant de partir en tournée sur les routes.
Théâtre de tréteaux, comme sait si bien le faire Olivier Py avec la complicité de son scénographe et costumier Pierre-André Weitz, c’est donc dans le foyer du Théâtre du Châtelet, qu’il installe une longue estrade sur praticables, sous laquelle est coincé un piano à queue devant lequel s’installera Guilhem Fabre. Le pianiste incarne aussi le rôle quasi muet de Diaghilev, imprésario, mentor et amant de Vaslav Nijinsky, un jeune danseur rencontré en Russie en 1908.
Les mots que prononce Bertrand de Roffignac, acteur fétiche d’Olivier Py, dont il a fait son Peer Gynt ou de Kirill Serebrenikov qui l’a mis en scène dans le récent Hamlet / fantômes au Théâtre du Châtelet, sont bien ceux de Vaslav Nijinsky. Évidemment, Olivier Py a sélectionné les passages qui lui semblait les plus intéressants pour montrer la richesse poétique de la langue de Nijinsky et pour raconter son histoire, depuis l’enfance pauvre en Russie à la passion de la danse qui le saisit et qui le consume tout entier. Comme à son habitude Bertrand de Roffignac livre une interprétation habitée et violente du personnage avec un engagement physique total qui va jusqu’à intégrer quelque pas de danse, sous la houlette de Karl Paquette, ancien danseur de l’Opéra de Paris et également chorégraphe.
Guilhem Fabre a choisi pour accompagner ce texte une sélection d’œuvres pour piano des contemporains de Vaslav ou provenant du même pays que lui. On écoute ainsi des extraits du premier livre des Préludes de Claude Debussy, comme « Pas sur la neige » ou des extraits de Miroirs de Maurice Ravel, mais aussi les plus célèbres des Ballets Russes comme Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy, Le Sacre du printemps de Stravinsky, qui furent chorégraphiés par Nijinsky ou Petrouchka sa dernière interprétation publique. L’ensemble se succède sous forme d’épisodes plus ou moins autobiographiques, évocation d’un Paris d’avant la Première Guerre mondiale et d’une passion qui se transformera en haine entre Diaghilev et Nijinsky, alimentée par son mariage et la rivalité avec Fokine.
Le texte est fort, poignant parfois, étonnant toujours. Nijinsky évoque son goût pour les corps, les prostituées qu’il rencontrera dans sa jeunesse, ici représentées par une poupée en plastique gonflable, et aussi les conditions de vie difficiles avec sa mère où il s’agissait d’abord de manger et de dormir. Il évoque également son mariage avec Romola, qui finira par le faire interner avec l’accord du Docteur Frankel. C’est un long glissement vers la folie que l’on perçoit à travers le texte mis en scène par Olivier Py. Une forme d’adieu à la vie, à la création, qui petit à petit se transforme en catatonie, prélude à la mort sociale du plus grand artiste de spectacle vivant du début du XXᵉ siècle.











