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Misteria Paschalia de Cracovie 2012

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Depuis 8 ans, le festival Misteria Paschalia de Cracovie anime la Semaine sainte. Sous la direction de Filip Berkowicz, l’affiche de cette édition 2012, programmée du 2 au 9 avril dans l’ancienne capitale polonaise qui est effectivement la plus belle ville en Pologne, offre un large éventail du répertoire de musique ancienne. L’idée force de cette édition est Judith, l’héroïne biblique du Livre de Judith. Ainsi un choix de deux partitions par Alessandro Scarlatti et Antonio Vivaldi qui montre que les compositeurs du baroque en Italie furent épris de ce sujet.

Cracovie pendant la Semaine sainte, une ville de 700 000 habitants située dans le sud de la Pologne, est devenue la capitale mondiale de l’interprétation de la musique ancienne. Les concerts eurent lieu soit dans la Philharmonie Karol Szymanowski, soit dans l’église Sainte-Catherine, soit dans la mine de sel de Wieliczka.

Le festival fut inauguré par une présentation de l’oratorio volgare intitulé « La fenice sul rogo, ovvero La morte di S. Giuseppe » (« Le Phénix sur le bûcher ou La Mort de Saint Joseph », composé par sur un livret en italien d’Antonino Maria Paolucci. C’est la première composition dans le répertoire de Pergolesi, écrite à la fin de ses études à Naples, et en même temps son unique œuvre dans ce genre. Elle fut commandée par la Congrégation Saint Joseph et sa création eut lieu dans l’Oratoire des Philippins à Rome le 19 mars 1731, donc presque deux ans et demi avant la création de la fameuse « La serva padrona » (« La Servante maîtresse »). Cet oratorio est divisé en deux parties et écrit pour quatre solistes (deux sopranos, une mezzo-soprano et un ténor), aussi bien que pour un ensemble composé de violons, de l’alto, du hautbois et de cors. Le contenu de l’œuvre est concentré autour de l’agonie de Saint Joseph. Étant donné que la Bible ne dit presque rien sur sa mort, nous devons faire face à une histoire imaginée par Paolucci. L’action de cet oratorio est peu développée. Elle comprend quatre protagonistes : une personnification de l’Amour Divin (dans ce rôle la soprano ), Saint Joseph (le ténor Ferdinand von Bothmer), Sainte Marie (la mezzo-soprano ) et Saint Michel Archange (la soprano Pamela Lucciarini). L’agonie fut montrée ici comme une douce douleur qui est la joie par excellence pour l’âme éprise de Dieu. Saint Michel Archange regrette même d’être une créature immortelle. Pour ce qui est de la musique, elle est, contrairement à celle des passions de Jean-Sébastien Bach, légère et peu dramatisée. Pour l’interprétation, il faut s’incliner devant qui sauva cette œuvre de l’oubli. Ce soir-là, il ne faisait pas que diriger l’Europa Galante, mais jouait aussi du violon dans quelques passages solo. Les solistes furent bien choisis, sauf le ténor dont la voix nous sembla peu intéressante du point de vue de la couleur et de l’expression.

Le mardi saint, nous participâmes à une magnifique interprétation de l’oratorio latino en deux parties intitulé « Juditha triumphans devicta Holofernis barbarie » (« Judith triomphante, conquérante du barbare Holopherne ») RV 644. l’écrivit sur le livret de Giacomo Cassetti qui raconta l’histoire tirée du Livre de Judith. Il est à remarquer que Vivaldi confia tous les rôles de solistes de son unique oratorio à cinq voix féminines en pensant aux élèves du Pio Ospedale della Pietà de Venise (un hospice, orphelinat et conservatoire de musique pour filles) où depuis 1703 il fut maître de violon. L’œuvre fut créée treize ans plus tard, en novembre 1716. À l’époque, la République de Venise alliée de la Monarchie des Habsbourg était en guerre contre l’Empire ottoman. Après l’offensive ottomane de juillet 1716, les Vénitiens furent menacés par la flotte turque qui a vu s’ouvrir la voie de la mer Adriatique. Dans l’hypothèse où l’oratorio de Vivaldi ait été commandé avant, on pourrait alors le considérer comme une œuvre prophétique. Elle narre les aventures de la jeune veuve Judith qui éloigne le danger d’une invasion assyrienne en décapitant le général ennemi Holopherne, et restaure du même coup la foi du peuple juif en la puissance salutaire de son Dieu. Ce soir-là, l’œuvre fut interprétée par la mezzo-soprano (le rôle de Judith), la contralto (Holopherne), la mezzo-soprano (Vagaus), la soprano Maria Hinojosa (Abra) et la contralto (Ozias), aussi bien que par le chœur Capella Cracoviensis Vocal Ensemble et l’orchestre Accademia Bizantina dirigés depuis le clavecin par . L’orchestration de cet oratorio est très riche parce qu’elle contient non seulement les cordes classiques (les violons, les altos, les violoncelles et les contrebasses), mais aussi les trompettes, les hautbois, le chalumeau, les clarinettes, les flutes, les violes de gambe, la viole d’amour, la mandoline, les téorbes, l’orgue concertant, le clavecin et les timbales. On suppose que le rôle de Judith est chanté par une voix grave en raison de son statut de veuve. Le mardi saint, ce rôle fut interprété d’une façon intimiste et introversif. L’héroïne était humble et semblait prier. On sentait dans sa belle voix de fortes émotions qui paraissaient être cachées à l’intérieur, comme si la nuance dynamique sotto voce était incluse dans la partition. Un contrepoint à l’exécution de Lo Monaco fut celle par dont la voix est pleine de vigueur et de virtuosité et à laquelle on ne pouvait pas résister. Les autres voix furent aussi dignes d’attention, sauf celle d’ qui manquait de charisme… Contrairement à l’orchestre qui bouillonnait d’énergie et s’est bien amusé tout au long de la soirée.

Le mercredi saint futréservé, comme d’habitude à ce festival, à . Le concert eut lieu, ainsi qu’à l’accoutumée, dans l’église gothique Sainte-Catherine de Cracovie dont l’acoustique est somptueuse. Le programme de la soirée, intitulé « Dinastia Borgia », comprenait l’un des derniers projets communs de Savall et de sa femme récemment décédée Montserrat Figueras. C’est à elle que le gambiste catalan dédia cette représentation qui était la version raccourcie de celle ayant été gravée sur l’album que nous avons chroniqué. À part Savall, nous entendîmes deux de ses trois formations : et . Cette fois-ci, les solistes étaient différents de ceux de l’album : la soprano Adriana Fernández, le contre-ténor , un autre contre-ténor Gabriel Díaz, le ténor Lluís Vilamajó, un autre ténor Francesco Garrigosa, le baryton et le basse Daniele Carnovich. Il reste à noter que le niveau d’exécution était aussi parfait que sur le disque.

Le jeudi saint est dans la tradition chrétienne le début du triduum pascal, célébrant la Passion et la Résurrection de Jésus. Ce jour-ci, le public du festival a été confronté pour la deuxième fois au sujet de Judith, celle de l’oratorio volgare d’, la sauveuse du peuple d’Israël qu’on considère dans la Bible comme le peuple élu pour porter et faire vivre la parole de Dieu. Scarlatti composa dans les années 1679-1720 presque quarante oratorios (quinze d’entre eux ont été perdus), dont deux rappellent la même histoire de Judith. Le premier d’entre eux fut « La Giuditta » dite napolitaine. Sa création eut lieu à Naples en 1693 ou 1694 et c’est lui qui fut interprété à Cracovie. Le deuxième fut « La Giuditta » dite de Cambridge (la plus ancienne copie de la partition se trouve en Angleterre), créé à Rome en 1697. Il est à ajouter que les deux œuvres furent composées sur les livrets d’auteurs provenant de la même famille : le cardinal Pietro Ottoboni (la version napolitaine) et son père Antonio Ottoboni (la version de Cambridge). La version ayant été présentée au festival comprend cinq héros : Judith (interprétée par la soprano ), Holopherne (l’alto Marta Fumagalli), Ozias (la soprano ), Capitaine (le ténor ) et Sacerdote (le basse Salvo Vitale). Les chanteurs sont accompagnés par un orchestre composé de deux flutes, une trompette, des trombones, des cordes et une partie de basso continuo. Dans ce rôle très important, nous entendîmes l’ensemble dirigé par . Son accompagnement ne montra aucune faiblesse. Cette œuvre sublime, moins effective et virtuose que celle de Vivaldi, a fait grande impression sur les auditeurs depuis le début jusqu’à la fin du concert. La meilleure voix de ce soir, celle de , a fasciné par sa couleur, son expression, son intensité et son émotivité. Rappelons que la jeune soliste étudia dans la classe de Luciano Pavarotti. Nous avons aussi été éblouis par le timbre de la basse de Salvo Vitale. Le rôle-titre fut interprété à son tour d’une manière contraire à celle que suivit deux jours plus tôt : Judith par Mameli était un petit soldat vigoureux, une guerrière prête à lutter contre l’ennemi et non pas une femme qui prie. Nous n’avons pas apprécié la voix du ténor qui nous sembla trop forte et, de ce fait, parfois perçant les oreilles, malgré sa belle couleur. Nous n’avons pas estimé non plus l’alto qui nous paraissait trop silencieuse et timide. En tout cas, c’est ce concert-là qui nous plut le plus. Répétons-le encore une fois : cette œuvre est extrêmement belle et admirable et mérite d’être enregistrée sur disque !

Crédit photographique : (c) Grzegorz Ziemiański

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