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Le Week-End Turbulences de Matthias Pintscher à la Cité de la Musique

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris, Cité de la Musique. Du 7 au 9-II-2014. Week-end Turbulences

7-II-2014. (1797-1828) : Winterreise, cycle de Lieder pour voix d’homme et piano ; (né en 1964) : AZ pour ensemble (CM). , baryton ; , piano ; , mise en scène ; Michaël Borremans, décors ; Jan Vandenhouve, dramaturgie ; direction : .

turbulences1Après le « turbulent Week-End » made in Dusapin, c’est , le nouveau directeur de l’, qui concevait, avec les forces vives de l’EIC, la programmation de ce second Week-End Turbulences, embarquant musiciens et public dans de « Nouvelle(s) direction(s) » durant trois soirées d’exception: en suscitant le dialogue vivifiant entre l’héritage et la création d’aujourd’hui (de Schubert à André et de Mozart à Boulez) ; en instaurant des ponts entre les arts (musique, peinture, théâtre, scénographie…) et en repensant les formes du concert, comme dans ce « Grand soir » du samedi qui en modifie les rites, diversifie les lieux d’écoute et permet la rencontre des interprètes avec les auditeurs lors d’entractes surprise particulièrement festifs. Surprenant également, l’avant-concert du dimanche, aussi subtil qu’éclairant, de Clément Lebrun dans la Rue musicale est un moment de grande convivialité entre le public et les musiciens.

Très attendue, la création « autour de Winterreise » (Voyage d’hiver) de Schubert faisait l’événement de ce Week-End. portait depuis fort longtemps ce projet d’« art total » autour du dernier cycle de Lieder de Schubert écrit sur les poèmes de Wilhelm Müller en 1827, un an avant la mort du compositeur. Il s’agissait de mettre en scène ces 24 Lieder et d’imaginer une musique d’interstice qui viendrait les prolonger. n’en écrit pas la musique lui-même mais confie cette tâche, ô combien délicate, à ; dans AZ, convoquant un ensemble instrumental d’une quinzaine de musiciens, le compositeur met à l’oeuvre avec un rare bonheur son geste minimaliste pour laisser une trace sonore singulière qui rejoint la musique de Schubert comme par capillarité: les ponctuations instrumentales, souvent elliptiques, interviennent après chaque Lied, au début – écho de la marche du voyageur, pas lourds et signaux sonores raréfiés, dans une atmosphère souvent suffocante; puis elles s’espacent à mesure, soulignant seulement les grands axes du cycle: tel l’intermède médian, plus sonore, au terme du Lied n°12 Einsamkeit (Solitude) où des chocs violents sont largement réverbérés dans un espace sillonné d’éclairs. Les deux écritures fusionnent enfin dans Der Leiermann (Le joueur de vielle) n°24 où les cordes brodent au sixième de ton le « bourdon » entendu au piano. Au terme de ce Lied qui clôt ce cycle de désespérance, la musique liminale de Marc André laisse flotter un spectre fantomatique strié de raies de lumière d’une saisissante beauté.

La mise en scène un rien schématique est signée avec les décors du plasticien belge Michaël Borremans – qui réalisait là sa première scénographie. Une table toute en longueur sur le devant de la scène est occupée par des paires de chaussures, comme autant d’âmes hostiles qui vont être énergiquement « dégagées » par le « Voyageur » dès le Lied n°4, Erstarrung (Engourdissement) ; chante d’ailleurs Der Lindenbaum (Le Tilleul, n°5) allongé sur cette table nue et froide comme la glace qui fige tout espoir; puis il amènera, dans le rythme lent qui contrepointe ce « Voyage d’hiver », des arbres qu’il fiche dans la table, élément d’une nature qu’il semble vouloir restituer de manière obsessionnelle, à l’image de la quête forcenée autant que désespérée du poète/compositeur, sachant que personne n’entendra plus jamais sa plainte. La performance de Georg Nigl, qui revêt au début du spectacle son manteau de Wanderer, est totale, à l’égal de ce Gesamtkunstwerk réalisé autour du chef d’oeuvre de Schubert. L’élocution du baryton est claire, le timbre toujours chaleureux au sein d’éclairages très diversifiés; l’aisance vocale est dans tous les registres, de la puissance dramatique (Erstarrung) à l’évanescence fragile (Frühlingstraum) en passant par les couleurs sublimes dont il pare la ligne vocale de Schubert (Die Wetterfahne/Die Krähe). Situé côté jardin, avait préféré ce soir le piano de concert à son piano-forte plus familier; il développe un jeu très intimiste, presque trop confidentiel parfois pour l’espace de la salle des concerts mais toujours baigné d’une aura sonore très poétique qui rejoint merveilleusement les accents de la voix. Quant aux musiciens de l’EIC, sous la direction experte de – actuel assistant de Matthias Pintscher – ils étaient répartis en trois groupes autour du public, ajoutant la dimension supplémentaire de l’espace à cette création de haute tenue, risquée mais totalement réussie.

 

8-II-2014.  (1905-1988): Anahit, Poème lyrique dédié à Venus pour violon et ensemble; Robert Schumann (1810-1856): Kinderszenen, op.15; Anton Webern (1883-1945): Quatre Lieder op.13; Cinq Lieder spirituels, op.15; Matthias Pintscher (né en 1971): Study III for Treatise on the Veil pour violon solo; (1931-2008): Die Stücke der Windrose: Südosten, Osten; Igor Stravinsky (1882-1971): Fanfare for a New Theater pour deux trompettes; Maurice Ravel (1975-1937): Trois Poèmes de Stéphane Mallarmé pour voix et petit ensemble; : Sonate pour alto solo; Karol Szymanowski (1882-1937): Slopiewnie, op.46b, cinq mélodies pour soprano et ensemble; (né en 1985): Primera Escena (CM) pour ensemble; (né en 1959): gla-dya, études sur les rayonnements jumeaux; (1912-1992): Seven Haiku pour piano; Giovanni Gabrieli, sonata pian’e forte, CH 175, pour ensemble de cuivres; (1874-1954): The Unanswered Question, pour petit ensemble. , mezzo-soprano; , mezzo-soprano; Jens McManama, Jean-Christophe Vervoitte, cors; Nicolas Pardo, Clément Saunier, trompettes; Hidéki Nagano, piano; Diego Tosi, Hae-Sun Kang, violon; Odile Auboin, alto. ; Direction Matthias Pintscher.

turbulences2Le « Grand soir » s’articulait en trois parties favorisant là aussi le croisement des styles et des époques, en exposant parfois l’oreille à des chauds-froids aventureux: tel ce premier accord des Scènes d’enfant de Schumann – Hidéki Nagano au piano –  succédant sans transition aux sonorités étranges et souvent saturées de Anahit de qui confrontait l’ensemble instrumental au violon solo de Diego Tosi. Matthias Pintscher dirigeait en alternance des Lieder de Webern avec, à ses côtés, la soprano dont on appréciait la ductilité de la voix très souplement intégrée aux lignes instrumentales. A mi-parcours, Hae-Sun Kang jouait, de Matthias Pintscher, Study III Treatise on the veil (« Etude III traité sur le voile ») inspirée par l’oeuvre monumentale du peintre abstrait Cy Twombly. Le violon préparé ne laisse entendre qu’une sonorité très filtrée dessinant dans l’espace ses trajectoires facétieuses et légères : une manière « d’Eau-forte musicale » très élégante sous l’archet raffiné de la violoniste.

Les sept pièces de la seconde partie étaient distribuées symétriquement autour de la Sonate pour alto de : une partition sérielle plutôt radicale à laquelle l’alto d’Odile Auboin conférait un grain sonore très chaleureux. On retrouvait ensuite, accompagnée par un petit ensemble instrumental, la soprano Marisol Montalvo chantant en polonais le cycle rare des cinq mélodies Slopiewnie (1923) de Karol Szymanowski écrit sur les poèmes de Julian Tuwim ; les pièces sont d’une grande originalité sur le plan des couleurs et du profil mélodique, louvoyant entre sensualité des lignes et vigueur rythmique. Rien n’égalera cependant la splendeur des Trois poèmes de Stéphane Mallarmé écrits en 1913 par Maurice Ravel sous l’influence du Pierrot lunaire de Schoenberg. Le compositeur semble laisser librement s’épanouir les sonorités du poème dans un environnement instrumental chatoyant et sans entrave tonale. La mezzo-soprano en donnait une interprétation très séduisante à la faveur d’une voix somptueuse qui rayonnait au sein de l’ensemble instrumental. Situés face à face sur les balcons, Nicolas Pardo et Clément Saunier faisaient sonner par deux fois, symétrie oblige, la Fanfare for a new Theatre écrite en 1964 par Stravinsky pour l’ouverture du Lincoln Center de New-York; c’est sans doute son oeuvre la plus courte (30 » à peine) mais non la moins sonore ! Et c’est avec (Die Stücke der Windrose) que s’ouvrait et se refermait le deuxième volet de la soirée. Sous la direction énergique autant que rigoureuse de Matthias Pintscher, les solistes de l’EIC servaient avec un mélange d’humour et de théâtralité les pièces au charme un peu désuet du compositeur argentin qui travaille , selon ses habitudes, dans l’hétérogénéité des matériaux avec une virtuosité très singulière.

Si la dernière partie n’avait pas la rigueur formelle des deux autres, elle permettait d’entendre la seule création mondiale de la soirée, Primera Escena (première scène) de . Dans cette pièce bien conduite et d’une grande plasticité sonore, le jeune Catalan joue sur l’évolution lente de sons complexes au fil d’un processus qu’il dramatise; victime du mécanisme qui se grippe, le violoniste se met en boucle sur sa formule mélodique, nécessitant l’intervention musclée du chef pour réamorcer le mouvement.

A minuit sonnant, The Unanswered question de , réinvestissant tout l’espace sonore, ponctuait cette soirée marathon, laissant le public sous le charme de la trompette – Clément Saunier très serein – réitérant son message sur le continuum sonore indifférent des cordes et malgré les turbulences énigmatiques des bois.

 

9-II-2014.  (né en 1925): Messagesquisse pour violoncelle solo et six violoncelles; (né en 1952): Tutuguri VI (Kreuze), Music after Antonin Artaud, pour six percussions; (1756-1791): Sérénade en sib majeur  pour treize instruments à vent, « Gran Partita », K.361. Eric-Maria Couturier, violoncelle; Elèves des classes de percussion et de violoncelle du CNSM de Paris; Ensemble Intercontemporain; Direction, Michel Cerutti et Matthias Pintscher.

turbulences3Le concert du dimanche, préparé en amont par Clément Lebrun, mobilisait trois ensembles instrumentaux très homogènes: les violoncelles de Messaesquisse, les percussions (peaux et métaux) de Tutuguri et les vents de la Sérénade « Gran partita ». Dirigée par Matthias Pintscher, même si l’oeuvre peut se concevoir sans chef, Messagesquisse (1976) de est une commande de Mstislav Rostropovitch et a été écrite pour les 70 ans de Paul Sacher; elle est entièrement élaborée à partir de la série de six notes formée sur le nom du grand mécène suisse à qui Boulez adresse ses messages par le biais d’un langage rythmique codé. Bien plus que l’exercice sériel et néanmoins virtuose que Boulez accomplit au sein de cette pièce fulgurante, c’est la pensée électronique que le compositeur de Répons anticipe à partir d’un violoncelle soliste – Eric-Maria Couturier impérial – et six violoncelles périphériques – les étudiants de la classe de Philippe Müller du CNSM – qui vont répercuter, diffracter, démultiplier la trajectoire de ce violoncelle solo. Dans une acoustique un peu sèche au vu d’une telle écriture, l’exécution de Messagesquisse, qui était prise à un tempo d’enfer par Matthias Pintscher, manquait ce soir de définition, dans le tracé des lignes et le déploiement des gestes dans l’espace.

Tutuguri VI (Kreuze), Music after Antonin Artaud (1981) de s’inspire, comme son titre l’indique, d’un poème d’Artaud; c’est plus exactement la version écrite de la pièce radiophonique Pour en finir avec le Jugement de Dieu où « le texte tend à se fondre dans l’éructation, le cri et la percussion frénétique » nous dit Pierre-Yves Macé dans sa notice de programme: autant de termes qui peuvent s’appliquer à cette pièce robuste et monolithique, au geste primal et rituel. C’est le dernier volet d’un cycle élaboré par le compositeur sous la forme d’un « poème dansé » de deux heures pour récitant, grand choeur et orchestre dont il manque le cinquième maillon. Tutuguri VI privilégie la plénitude vibrante des grosses caisses, caisse claire et toms émancipée par la résonance des tams dans les dernières minutes de cette partition d’une bonne demi-heure. Les percussionnistes du CNSM de Paris, sous la direction de leur professeur Michel Cerutti, nous communiquaient l’intensité et la puissance incantatoire du geste des Tarahmaras du Mexique qu’Arthaud avait lui-même rencontré. Manquait peut-être l’effet du peyotl (le « divin cactus »), pour nous faire vivre pleinement le temps très long de cette transe rythmique.

Matthias Pintscher avait souhaité clore ce Week-End mémorable en revenant à la source du classicisme viennois avec la Sérénade « Gran Partita » de Mozart ; le joyau est inaltérable, par l’équilibre de ses proportions, l’élégance de ses thèmes et la science innée de son élaboration: un art du divertissement dans la conception pascalienne du terme. La Sérénade est écrite en 1782 pour un ensemble à vent incluant les cors de basset aux couleurs maçonniques. Matthias Pintscher à la tête des merveilleux solistes de l’EIC en donnait une version très solaire, dans la transparence sereine de cette conversation en musique et avec cette pointe de gravité qu’imprime la résonance des vents qui préfigurent parfois les accords de la Flûte enchantée.

Crédit photographique : © Ensemble intercontemporain

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