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Le piano selon Messiaen au pays de la Meije

Festivals, Musique de chambre et récital

La Meije. Festival Messiaen. 24 au 30-VII-2016. Œuvres d’Olivier Messiaen, Jérôme Combier, Claude Debussy, Rodolphe Bruneau-Boulmier. Marie Vermeulin, Michel Béroff, Wilhem Latchoumia, Markus Bellheim, Peter Hill, Lorenzo Soulès, Geoffroy Couteau, François-Frédéric Guy, piano.

grave1C’est le piano, tout le piano d’ qui est le fil rouge de cette 19e édition élaborée avec beaucoup de soin et de discernement par son directeur Gaëtan Puaud. Gravitent en effet autour de cette intégrale les inspirateurs du maître de La Grave, Debussy bien sûr, mais aussi Albéniz (les quatre cahiers d’Iberia donnés par Luis-Fernando Perez) et les précurseurs, Scarlatti et Couperin, joués au clavecin respectivement par et .

Autant de modèles qu’aimait invoquer Messiaen et qui, de près ou de loin, vont nourrir son écriture pianistique. Sont également à l’affiche « la classe » de Messiaen (Alain Louvier et son Livre pour virginal), (tête d’affiche 2015), , George Benjamin, (honoré d’une commande) et deux vétérans dont le festival fête tout particulièrement les anniversaires respectifs : (né en 1926) et (né en 1936). Et comme chaque année à La Grave, place est faite à la création avec six œuvres données en première mondiale sous la superbe voûte romane de l’église du village.

Les huit Préludes par

Initiée par faisant l’ouverture du festival, l’intégrale du piano de Messiaen se poursuit le lendemain avec , une artiste fidèle de La Grave qui met en perspective le clavier de Messiaen et celui de Debussy qu’elle vient d’enregistrer (lire notre chronique de l’album). Les trois pièces de jeunesse du maître de La Grave (Fantaisie burlesque, Pièce pour le Tombeau de et Rondeau) avec lesquelles elle débute son récital font d’emblée valoir la tonicité de son geste éminemment souple et la clarté de l’articulation au sein d’une écriture déjà signée de la main du maître. Les mêmes qualités servent les trois Études de Debussy, chefs d’œuvre de la maturité, que le jeu solaire et félin de notre pianiste gorge de lumière. On admire l’élégance du trait (Pour les agréments) la digitalité légère et brillante (Pour les arpèges composés, Pour les huit doigts) et la fluidité de son jeu toujours finement conduit, dans le scrupuleux respect de l’écriture debussyste. Il incombait à Marie Vermeulin de choisir le compositeur dont elle devait créer la nouvelle œuvre. C’est à qu’elle s’est adressée, créant pour l’heure trois Études pour piano (n°1, 3, 4) débutant une série de douze envisagées par le compositeur. C’est un piano intimiste, aux sonorités fragiles et furtives qu’il fait naître. L’instrument est légèrement préparé pour la première où une ligne serpentine et légère investit progressivement tout le clavier et bute sur une note bloquée qui fige subitement le mouvement. Dans le même esprit mais plus développée, la deuxième étude est écrite « pour les agréments », jouant finement sur l’hybridation des sonorités, entre notes bloquées et résonances naturelles. À chaque nouvelle étude, la pianiste ajoute un corps étranger dans le piano (morceau de gomme, de bois, brindille…), « comme un geste rituel avant le jeu » souligne le compositeur venu présenter son œuvre. Pour l’étude n°4, Marie Vermeulin a accroché ses partitions sur la barre du couvercle du piano car son jeu alterne entre le clavier et les cordes de l’instrument. Des sons glissés et liminaux (obtenus sur les cordes) relayés par de petites percussions métalliques et les résonances graves du piano habitent ce cérémonial étrange autant que mystérieux.
La seconde partie du récital est consacrée aux 8 préludes de Messiaen (1928-29), œuvre de jeunesse regardant certes vers Debussy (Un reflet dans le vent) tout en s’engageant dans une voie très personnelle marquée par ce « romantisme spiritualiste de l’inspiration », souligné très justement par le regretté Harry Halbreich, dont témoignent les titres : Chant d’extase dans un paysage triste, Instants défunts… Marie Vermeulin en restitue avec sensibilité et intelligence les textures vibratiles (La colombe), le foisonnement des lignes et des couleurs (Le nombre léger) et le mystère de la résonance (Cloches d’angoisse et larmes d’adieu se souvenant du Gibet de Ravel). On apprécie l’égalité de son clavier et la plénitude des sonorités exaltant les accords couleurs (Les sons impalpables du rêve) et le piano rutilant (Un reflet dans le vent) d’un compositeur forgeant les bases de son langage musical. Jardin sous la pluie de Debussy qu’elle donne en bis achève le concert dans l’éblouissement de son jeu perlé et l’aura poétique de son interprétation. (24 juillet)

Les vingt Regards sur l’Enfant Jésus par Michel Béroff

D’, les Vingt Regards sur l’Enfant-Jésus (1944) donnés en un seul concert est un défi pour l’interprète et une expérience d’écoute unique pour l’auditeur, dont la concentration est mise à l’épreuve. C’est Michel Béroff, dans la plénitude de son art, qui est au piano, un interprète qui sert la musique du maître depuis son plus jeune âge. Il est en effet lauréat à 17 ans du 1er Concours Messiaen de Royan présidé par le compositeur lui-même. On est saisi dès le début (Regard du Père) par le cortège d’accords joués de manière étale, dans un temps presque suspendu où affleure l’émotion. Michel Béroff captive l’écoute par l’autorité de son geste (L’Echange), la beauté du son (Regard de la Vierge) et l’assise rythmique (Regard du fils sur le fils) qu’il déploie jusqu’au premier sommet, Par lui tout a été fait, où le surgissement sonore impressionne. Le pianiste quitte la scène un bref instant avant les quatre dernières pièces d’une première partie s’achevant sur le célèbre Regard de l’Esprit de joie, musique des « corps glorieux » dont la somptuosité des timbres galvanise les oreilles. La seconde partie est de la même hauteur, l’interprète libérant une énergie presque sauvage dans La parole toute puissante mais conférant une infinie tendresse, sous un toucher délicat, à La première communion de la Vierge. Si le Baiser de l’Enfant-Jésus, long moment de repos, « tendre comme le cœur du ciel » précise Messiaen, manque un rien de sérénité, l’intimité de ton et la ferveur intérieure habitent l’avant-dernier regard (Je dors, mais mon cœur veille) avant le final très orchestral : « cuivres environnés de cymbales, cloches, tam-tam et chants d’oiseaux » commente le compositeur pour le Regard de l’Église d’Amour que le pianiste porte au sommet, dans un jaillissement de couleurs et une trajectoire ascensionnelle magnifiquement conduite. (27 juillet)

grave2La nuit des oiseaux

On peut s’interroger sur la pertinence d’une intégrale du Catalogue d’oiseaux (1958) dans un seul concert (7 Livres de 13 créatures ailées en 2h45 de musique !) courant le risque d’une saturation de l’écoute. Mais le public du festival est endurant et passionné, curieux également d’apprécier et de comparer le jeu des quatre pianistes qui se relaient de 18h à 23h30 dans l’église de La Grave. Car le Catalogue d’oiseaux est ce soir augmenté de la Fauvette passerinette (un inédit restitué par le pianiste et musicologue ), de la Fauvette des jardins (celle de Pétichet où Messiaen passait ses étés) et des Petites esquisses d’oiseaux.
Gaëtan Puaud a eu soin de distribuer les commentaires de Messiaen sur chaque oiseau et son habitat, entouré de son paysage et des chants des autres oiseaux qui partagent son environnement. Autant d’évocations sonores et de chants stylisés provenant de treize régions de France parcourues avec passion par le compositeur.
(1er et 6e Livres) démarre ce formidable marathon avec Le Chocard des Alpes, un oiseau de La Grave que les randonneurs à l’affût connaissent bien : « Montée vers la Meije et ses trois glaciers » note Messiaen. C’est un espace sonore immense, décuplé par la résonance, qu’engendre le jeu de l’interprète. Le Loriot et Le Merle bleu revêtent des couleurs rutilantes sous l’énergie du geste un rien tapageur du pianiste, ciselant tous les détails de l’écriture. Il est relayé par (co-auteur d’une monographie de Messiaen chez Fayard) qui présente lui-même, avec son délicieux accent british et ses propres termes, les trois espèces ailés des 2e et 3e Livres ainsi que le décor qui les ensoleille : une manière d’inviter son public à l’écoute poétique d’une musique dont il communique moins l’énergie que l’instantanéité du flux pianistique, dans une conception plus sereine de la sonorité. On est séduit par le toucher sensible et la souplesse du phrasé, moins articulé peut-être mais tout aussi vivant, ponctué de silences et de respirations. La Rousserole effarvatte, L’Alouette calandrelle et La Bouscarle du pianiste allemand Markus Bellheim (7e et 8e Livres) convoquent un pianisme plus puissant et spectaculaire, presque trop pour les créatures ailées de Messiaen. Mais la maîtrise du clavier, l’intensité des couleurs et la netteté des contours rythmiques captivent et maintiennent la tension de l’écoute, y compris dans la longue, très longue Fauvette des Jardins (1970). Momo Kodama souffrante est remplacée par le tout jeune (à peine 24 ans) – la révélation de ce festival – qui recueille les conseils avisés de Pierre-Laurent Aimard à Cologne depuis ses treize ans. L’émotion est intense à l’écoute du jeu du pianiste faisant un sobre usage de la pédale. Les aigus sont merveilleusement scintillants, le timbre tour à tour « boisé » ou plus métallique, semblant évoquer les résonances d’un lointain gamelan. Le geste est sobre et d’une efficacité maximale, les doigts d’une agilité étonnante reliés à une écoute intransigeante. C’est un bonheur sans partage d’écouter les Six petites Esquisses d’oiseaux (1985) sous ses doigts fougueux, mais sans débordement, laissant opérer la magie du timbre et les contours fantasques d’une écriture éminemment virtuose. (28 juillet)

À deux pianos

Les Visions de l’Amen créées par et le compositeur en mai 1943 sont fréquemment jouées au Festival Messiaen. « J’ai confié au premier piano [celui d’Yvonne] les difficultés rythmiques, les grappes d’accords, tout ce qui est vélocité, charme et qualité de son » avertit Messiaen. « J’ai confié au deuxième piano la mélodie principale, les éléments thématiques, tout ce qui réclame émotion et puissance » : autant d’intentions précises pour guider les interprètes dans l’exécution redoutable d’une partition qui réclame maîtrise et discernement ; des atouts qui manquent ce soir à nos pianistes. Si les aigus ingrats du premier piano () dans LAmen de la Création contrarient, la danse dionysiaque menée par le deuxième piano (), dans L’Amen des Étoiles noyé de pédales, annonce le naufrage. Nos deux interprètes, bien peu à l’écoute l’un de l’autre, ont-ils évalué les décibels de leurs fortissimos assénés durant les 48 minutes d’une œuvre à peine reconnaissable ? Entre sons saturés, fracas terrifiant des accords dans une rage quasi systématique et ligne plain-chantesque entravée, redoutable est le mur de sons atteint dans L’Amen de la Consommation (le dernier), fort éloigné de « l’éblouissement multicolore des pierres précieuses de l’Apocalypse » recherché par Messiaen dans cette page finale.

Plus réussie est l’œuvre pour deux pianos de – compositeur et homme de radio bien connu des auditeurs de France-Musique – que les interprètes dédicataires jouent juste avant. Commande de Radio France pour l’émission Alla Breve, El Borge réunit cinq miniatures s’attachant à différentes villes d’Andalousie chères au compositeur. L’écriture très libre exalte l’intensité d’une terre tout en contrastes (Ronda) et en saillies (El Borge). Comares et Gaudin font valoir le charme des acciacatures (notes dissonantes collées) et l’obsession d’un bref motif ornemental que s’échangent malicieusement les deux pianos. L’écriture d’Alhama de Grenade préfigure le contrepoint de lignes flottantes dans un temps suspendu qui prévaut dans Le convoi de l’eau, nouvelle œuvre commandée au compositeur par le festival Messiaen et donnée en première mondiale sous les doigts de . (30 juillet)

Crédits photographiques : Marie Vermeulin ; © Colin Samuels 

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