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David Bösch met en scène Elektra à Bâle : le sang dans le sang

La Scène, Opéra, Opéras

Bâle. Theater Basel. 21-I-2018. Richard Strauss (1864-1949) : Elektra, tragédie en un acte sur un livret de Hugo von Hofmannsthal. Mise en scène : David Bösch. Décor : Patrick Bannwart, Maria Wolgast. Costumes : Meentje Nielsen. Lumières : Michael Bauer. Avec : Ursula Hesse von den Steinen, Clytemnestre ; Rachel Nicholls, Elektra ; Pauliina Linnosaari, Chrysothémis ; Rolf Romei, Egisthe ; Michael Kupfer-Radecky, Oreste ; Domen Križaj, le Précepteur d’Oreste ; Evelyn Meier, la Confidente ; Matthew Swensen, un Jeune Serviteur ; José Coca Loza, un Vieux Serviteur ; Mona Somm, la Surveillante ; Sofia Pavone, première Servante ; Anastasia Bickel, deuxième Servante ; Kristina Stanek, troisième Servante ; An De Ridder, quatrième servante / Porteuse de traîne ; Hailey Clark, cinquième servante. Chœur (chef de chœur : Michael Clark) et Sinfonieorchester Basel, direction : Erik Nielsen.

E4Le metteur en scène allemand David Bösch, actuellement dévoué aux œuvres sombres, affronte un sommet du genre, Elektra, la cadette des « petites chéries » de Strauss. À une exception près, la distribution est à la hauteur de l’onde hurlante, ainsi qu’au diapason d’un spectacle qui aurait aussi bien pu s’intituler Massacre à la tronçonneuse.

Tournant le dos à l’ascétisme intense de Patrice Chéreau autant qu’à la radicale construction mentale de Ruth Berghaus, revient à une certaine tradition du monstre. Bien que son Elektra ne soit plus l’ado rebelle en bleu et gris qui électrisa Aix à l’été 2013. C’est une enfant en robe blanche vite griffée de sang, une enfant qui joue dans une chambre d’enfant avec lit-cage, cheval de bois, chaises enfantines (sur lesquels sont gravés un E et un O) mais aussi sécateur, hache et… tronçonneuse ! Chambre installée dans ce qui s’apparente à un abattoir et même à un fond de baignoire géante – peut-être celle où son père se vida de son sang. Les murs et le sol, rougis des abattages précédents, et parsemés d’ex-voto, sont tapissés de graffitis (Mama, where is Papa ?), de photos qui redisent l’enfance heureuse. Cette Elektra n’hésite pas à se servir du sang comme masque de beauté, sur elle mais également sur Oreste en signe de reconnaissance. On pense au récent film de Julia Ducournau Grave qui disait que le goût du sang est une affaire de famille. Le sang, les Atrides aussi l’ont dans le sang, si l’on peut dire. Clytemnestre la première, qui, à l’opposé du chic et de l’élégance dont Chéreau avait paré Waltraud Meier, se fait littéralement perfuser du sang de mouton au cours d’une entrée fracassante qui voit chuter des cintres des cadavres ovins exsangues. Au finale, le sang ruisselle sur les parois du vertigineux décor pendant qu’Oreste se tranche les poignets sous le regard épouvanté de la pauvre Chrysotémis, la seule qui semble avoir échappé à la malédiction familiale. On n’a peut-être jamais autant été saisi que ce soir par les deux derniers mots si déchirants de l’opéra qui lui échoient, pendant qu’Elektra s’empare à son tour du couteau dont l’imminente destination ne fait alors guère de doute.

Le dispositif est fort. Cependant, à l’exception de ce finale électrisant, la direction d’acteurs est trop balisée. C’est, peu ou prou, celle qui fit les mythiques soirées en compagnie de Birgit Nilsson et d’Ursula Srchöder-Feinen. Entrées et sorties, rivées aux didascalies, sont trop prévisibles. Les lumières ne profitent pas suffisamment de cet environnement peut-être trop écrasant pour qu’elles trouvent matière à y exister. Pour le novice, il s’agit là d’un spectacle très recommandable. Pour les autres, ceux qui demandent la Lune à chaque lever de rideau (même celle de Claus Guth pour La Bohême), c’est un peu juste.

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Très crédible scéniquement dans le genre « enfance fracassée », fait une prise de rôle très remarquée. De belles couleurs sombres, une endurance inébranlable adoubent une prestation qui, même si le son est là, pourrait cependant faire la part encore plus belle au mot. Ce mot avec lequel donne une leçon en Egisthe. Le Lohengrin et le Faust maison qu’il est s’empare si magistralement de ce moment si bref que Bösch le prolonge en montrant la mise à mort du monstre. révèle une chanteuse hors-pair dans le rôle facilement sacrifiable de Chrysothémis et une voix toute de lumière ne pâlissant jamais devant les décibels : un nom à retenir. Au même titre que celui de , splendide Oreste, excellent acteur, auquel la splendide Scène de la Reconnaissance doit beaucoup. Si les rôles secondaires n’encourent aucun reproche (excepté un Junge Diener en garçon-boucher un peu confidentiel), il en va autrement quant au rôle de Clytemnestre, taillé trop large pour une pas toujours audible. Rien d’indigne mais la chanteuse n’a ni les abysses de Jean Madeira ni la vocalité arachnéenne de la grande Regina Resnik. Or, lorsqu’on vient écouter Elektra, l’on vient retrouver aussi  Clytemnestre.

Le déchaîné fait des étincelles avec un qui, fort des interprètes à sa disposition, et pour le plus grand plaisir des spectateurs, fait monter la pression nécessaire à toute bonne représentation d’Elektra, appuyant même sur la pédale sonore pour un climax final anthologique qui fait un sort particulier à des percussions dont le tranchant glace… le sang.

Crédits photographiques : © Sandra Then

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