La Scène, Opéra, Opéras

Jules César à l’épreuve de la scène, petit bilan en forme d’étude …

Plus de détails

A l’issue des représentations plus ou moins chaotiques du Palais Garnier, terminées déjà depuis la mi-octobre et à présent que l’enregistrement réalisé fin novembre à Vienne pour DG est désormais « en boite » il n’est sans doute pas inutile de songer au bilan de ce Jules César, d’autant plus qu’après l’Ariodante d’avril mai 2001, Marc Minkowski retrouvait Haendel, avec à priori, des conditions scéniques plus sereines. En effet, il s’agissait d’une reprise de la mise en scène de Nicholas Hytner, créée en 1987 et déjà redonnée en 1988 et en 1997

A l’issue des représentations plus ou moins chaotiques du Palais Garnier, terminées déjà depuis la mi-octobre et à présent que l’enregistrement réalisé fin novembre à Vienne pour DG est désormais « en boite » il n’est sans doute pas inutile de songer au bilan de ce

Jules César, d’autant plus qu’après l’Ariodante d’avril mai 2001, retrouvait Haendel, avec à priori, des conditions scéniques plus sereines. En effet, il s’agissait d’une reprise de la mise en scène de Nicholas Hytner, créée en 1987 et déjà redonnée en 1988 et en 1997.

Cependant, à y regarder de plus près, et malgré les esprits chagrins qui estimèrent à chaud qu’Ariodante était globalement raté à cause de la mise en scène de , on peut se demander si, avec le temps, les choses ne se sont pas inversées.

Il suffit en effet pour preuve de réécouter la bande radio en direct d’Ariodante – 3 mai 2001 – pour comprendre que ce dernier avait une cohérence musicale que Jules César ne put trouver : cohérence de la conception, des timbres, en un mot de la distribution.

Dieu sait pourtant si avait été villipendé en son temps, injustement à mon sens, du moins avait-il le mérite de posséder une véritable vision dramatique de l’œuvre, même si elle ne pouvait plaire à tous – capable d’aboutir de surcroît à un accomplissement musical fort, parfaitement perceptible et évident… Jules César, globalement moins contesté à la scène, supporte nettement moins bien l’épreuve de l’écoute sans elle. Tous les défauts estompés en scène s’entendent, et tout d’abord la disparité des voix.

en Cléopâtre ne fut pas à la hauteur… Pourtant, cette soprano de vingt- trois ans est bien loin d’être une mauvaise chanteuse : elle a de l’aplomb, de la présence, de l’autorité et une voix qui conviendrait certes mieux à une Susanne ou à une Despina, voire à une Blondchen. Plutôt crédible dans les airs de jubilation et de malice, elle put toutefois difficilement faire face aux airs de déploration, pourtant si importants chez Haendel.

Cette Cléopâtre trop légère faisait écho au Jules César également trop léger de entendu le soir de la première : jolie voix poétique mais peu puissante, sens incontestable de l’élégie, mais aussi manque d’abattage et de présence…

Outre le « sabotage acoustique » dont on a beaucoup parlé et qui ne fut pas sans perturber les artistes (la représentation dut être interrompue inopinément), Daniels ne put supporter les quelques huées qui saluèrent son apparition à l’issue du spectacle – huées injustifiées à mon sens, car sa prestation fut loin d’être indigne – mais dues sans doute à la déception ressentie par le public à l’écoute d’une voix assez petite, certes très amplifiée par le disque. Daniels déclara d’ailleurs forfait pour les représentations suivantes, ce qui ne simplifia pas la tâche du reste de l’équipe.

Cependant, les chanteurs ne sont pas les seuls à incriminer pour tous ces déboires, car la mise en scène de Nicholas Hytner est finalement assez faible. Avec son parti-pris de légèreté, de malice, voire de burlesque, elle plante d’emblée l’intrigue dans un climat de dérision qui, efficace pour les airs de « bravoure mutine », s’effondre lamentablement face au drame. On pourrait presque dire qu’il manque peu de chose pour qu’elle fasse basculer cette œuvre dans l’opérette, ce qui est un contresens absolu. Brutalement, cette Egypte de pacotille et de bande dessinée ne tient plus la route. Dérisoire, elle vide les personnages de leur sensibilité et de leur épaisseur, en un mot de leur substance. De plus, cette mise en scène se délite au fil du temps, elle s’effiloche même, et à travers ses trous, laisse apparaître des faiblesses musicales qu’elle souligne plutôt que de les gommer. Cette suite de saynètes charmantes ou cocasses n’a certes rien de scandaleux, mais possède l’inconvénient de réduire l’œuvre à une dimension anecdotique, alors que ce capolavoro mérite une lecture plus profonde et complexe.

Quand on regarde et réécoute cette œuvre dans la production un peu kitsch de l’English National Opera, très « british », on comprend à quel point avait la grandeur de César et Valérie Masterson toute l’ambiguité de Cléopâtre.

Et ne parlons pas de la flamboyance hollywoodienne du film de Mankiewicz qui, à travers Richard Burton, Elisabeth Taylor et Rex Harrison, nous donnait à voir des êtres de chair et de sang, grandioses et dérisoires, agaçants, sans doute, mais aussi émouvants.

Paradoxalement, l’émotion qui traversa de temps en temps ce spectacle fut portée dans leur angélisme par Sesto (), Cornelia () et aussi Tolomeo () dans son satanisme.

Outre leur duo d’anthologie, von Otter et Blythe nous offrirent noblesse, sensibilité (le « Cara Speme » de von Otter, sommet absolu), Mehta un personnage tout de colère et de perversité, alors que les deux rôles principaux, réduits à l’état de marionnettes, virent leur dimension humaine passer à la trappe, ce qui n’était pas le cas, que je sache, pour Ariodante, où von Otter donnait son âme et Claycomb sa douleur, sans parler des autres protagonistes..

En un mot, n’est pas qui veut, car la satire demande de solides qualités théâtrales…

Plus j’y pense et plus je crois que Lavelli avait parfaitement réussi son Ariodante avec ses imperfections et ses faiblesses (par exemple, les ballets, mais juge-t-on un opéra sur ses ballets ?), certainement plus en tout cas que ce Jules César futile, plaisant, agréable à regarder, certes, mais finalement vide, creux, dérisoire, presque mécanique.

Et curieusement, ce côté mécanique s’entend parfois dans la musique : chacun entre et sort, chante son air, sans qu’il y ait de réel lien dramaturgique avec ce qui précède et ce qui suit.

Quant au rôle-titre, la défection de Daniels a fini par aboutir certains soirs à des situations assez aberrantes. Personnellement, j’ai vu toutes les versions possibles du rôle : (I) Mijanovic dans la fosse avec l’assistant du metteur en scène mimant (II) Mijanovic sur scène (III) sur scène également (IV).

Pour la retransmission radio, ce fut ce dernier qui fut retenu. De tous, il était sans conteste le plus convenable, pour autant qu’on accepte que Jules César, un des grands rôles du castrat Senesino, soit chanté par un contre-ténor.

Encore une fois, pour Ariodante, la tessiture du rôle, qui culmine au la aigu – en gros, celle d’un mezzo clair – rendait évident le choix d’une voix féminine.

Le rôle de Jules César, lui, est nettement plus grave. La divine von Otter n’aurait pu le chanter sauf si, comme pour , il avait été transposé dans l’aigu (Baker chante souvent un demi-ton et même une tierce plus haut que l’original). Dans ce cas précis, le souci d’authenticité musicale, parfois à la limite de l’intégrisme, qui préside aujourd’hui aux interprétations baroques bon teint n’aurait pas toléré une telle pratique, ce que l’on peut peut-être regretter…

Donc, face à de telles contraintes, ne subsistent plus que deux possibilités : soit un haute-contre (avec les limites de puissance liées à ce genre de voix) ou un alto ou mezzo grave féminin.

En ce qui concerne Mariana Mijanovic, il est clair qu’elle n’a pas les moyens du rôle : voix peu puissante, un peu engorgée, assez limitée, d’une « androgynie » artificielle, fabriquée, dégageant peu d’émotion, de poésie et de charme. Le timbre est creux, pauvre en couleurs et en harmoniques, malgré une évidente facilité dans la colorature, une très grande précision musicale, une silhouette longiligne et un physique plutôt avantageux.

Comparativement, la voix de , si elle n’a pas non plus le volume requis, possède au moins une réelle capacité d’émotion et une certaine poésie.

Décidément, César, n’a, cette fois encore, pas vraiment trouvé sa voix.

Cependant, comme le précise Ivan A. Alexandre dans son passionnant article intitulé « Envers et contre-ténor » (Diapason n°495, septembre 2002), Haendel lui même, en cas de défection d’un castrat, préférait confier à une voix féminine grave les grands rôles de ses opéras.

Ce qui frappe, avec le recul, c’est que LA voix de Jules, c’est Stéphanie Blythe qui la possède avec la puissance, la profondeur, l’étendue vocale et la richesse de timbre qui font défaut aux autres interprètes du rôle. Le problème, c’est son gabarit, puisque désormais, il est préférable d’être grande et mince (en l’occurence Oliver est mince, mais petit) pour chanter les rôles travestis.

Et pourtant, l’immense Marylin Horne, moins charnue, certes, que Blythe, était quand même imposante avec ses plumes, son bouclier et ses cothurnes.

Blythe, dans une autre mise en scène, avec un costume adéquat (les empereurs romains n’étaient-ils point parés de toges et d’amples manteaux?) aurait sans doute été à peu près crédible scéniquement, d’autant plus que la vraisemblance n’était pas l’absolue priorité de l’âge baroque. Il suffit d’entendre cette superbe voix dans les airs de Jules César figurant dans son récent disque pour comprendre quel magnifique empereur elle aurait pu être.

Il convient donc d’attendre désormais ce que donnera l’enregistrement de Vienne. Le concert de Poissy, auquel je n’ai malheureusement pu assister, semble avoir confirmé que avait trouvé en Magdalena Kozéna la Cléopâtre idéale. En soi, le fait de prendre un mezzo pour ce rôle n’est pas une absolue nouveauté : Troyanos avait déja créé un précédent, et n’était-ce pas Bartoli qui était prévue au départ ?

Gageons que Mijanovic risque quand même d’avoir plus d’impact au disque qu’à la scène. Par contre, on peut déplorer le choix de pour Cornelia, cette honnête chanteuse étant bien loin d’égaler la splendeur vocale de Stéphanie Blythe.

Reste l’orchestre, toujours aussi somptueux et riche de sonorités, le merveilleux violon solo de Florian Deuter et la jubilation quasiment hédoniste de Marc Minkowski à leur tête.

On peut se prendre à rêver et se demander si von Otter, qui, fort heureusement, a gravé Sesto à Vienne, ne pourrait pas, un jour, chanter le rôle de Cléopâtre. Elle avait bien démontré avec la Dejanira d’Hercules à quel point elle pouvait alterner rouerie féminine, humour, mélancolie, folie et désespoir… De plus, n’avait-elle pas chanté superbement « La mort de Cléopâtre » – celle de Berlioz, il est vrai – sous la direction de

Mais ceci est une autre histoire…

Plus de détails

A l’issue des représentations plus ou moins chaotiques du Palais Garnier, terminées déjà depuis la mi-octobre et à présent que l’enregistrement réalisé fin novembre à Vienne pour DG est désormais « en boite » il n’est sans doute pas inutile de songer au bilan de ce Jules César, d’autant plus qu’après l’Ariodante d’avril mai 2001, Marc Minkowski retrouvait Haendel, avec à priori, des conditions scéniques plus sereines. En effet, il s’agissait d’une reprise de la mise en scène de Nicholas Hytner, créée en 1987 et déjà redonnée en 1988 et en 1997

Mots-clefs de cet article

Banniere-ClefsResmu-ok

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.