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Michel Plasson – Une Carmen light

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Georges Bizet : Carmen. Angela Gheorghiu, Roberto Alagna, Inva Mula, Thomas Hampson. Chœur « Les Éléments », Orchestre National du Capitole de Toulouse. Direction : Michel Plasson. 3 CD EMI 7243 5 57478 22.

 

CARMEN

Un texte de présentation intéressant quoique succinct, Une prise de son artificielle, très « variétés » – voix plaquées en avant et compressées, orchestre réverbéré, chœurs lointains -, l’équipe technique, anglaise et non plus française, a changé par rapport aux précédents enregistrements EMI de Plasson et cela s’entend ! D’une première houleuse au succès planétaire qui en fait l’opéra le plus joué au monde, l’histoire chaotique de Carmen est semée de révisions diverses.

La création à l’Opéra-Comique, en mars 1875, ne se fit pas sans difficultés et Bizet, devant les réticences des chanteurs, fut obligé de supprimer certains passages lors des répétitions, puis après la première – comme une scène de Moralès reprise dans cet enregistrement. Cela n’empêcha pas la presse de se déchaîner contre l’œuvre (même les critiques peuvent se tromper…) qui n’obtint pas un très grand succès, sans être véritablement l’échec que l’on dit, et quitta l’affiche après 48 représentations. Bizet décida alors de transformer Carmen, opéra-comique où des dialogues parlés alternent avec la musique, en opéra en y incorporant des récitatifs chantés. Mais il mourut avant d’avoir pu même les commencer, et c’est son ami Ernest Guiraud (1837-1892), élève d’Halévy et également arrangeur des Contes d’Hoffmann, qui s’en chargea. Guiraud ne se contenta d’ailleurs pas de cela et coupa encore d’autres passages. D’autre part, ses récitatifs condensent parfois maladroitement les dialogues qu’ils édulcorent et nuisent fortement à la progression psychologique des personnages, tout en ralentissant l’action. Pourtant, cette version obtint un grand succès à Vienne lors de sa création en octobre 1875 et commença une carrière internationale. Paris, ou plutôt Léon Carvalho, nouveau directeur de l’Opéra-Comique, boudait toujours Carmen et il fallut attendre 1883 pour que ce théâtre reprenne l’ouvrage, dans sa version opéra-comique mais avec quelques arrangements visant à adoucir l’intrigue. Surtout, le rôle-titre, composé originellement avec une tessiture de mezzo descendant jusqu’au la bémol pour Célestine Galli-Marié (1840-1905), également créatrice de Mignon de Thomas, devint un soprano léger, ce qui obligea à réécrire une partie de la ligne mélodique. Ainsi altérée, l’œuvre connut un triomphe avec près de 3000 représentations. En 1959, Carmen passa au répertoire de l’Opéra de Paris, dans la version Guiraud cette fois.

En 1964, enfin, le musicologue Fritz œser édita une partition essayant de restituer l’état original celle-ci et, même si ses travaux sont aujourd’hui contestés, la plupart des versions récentes tiennent compte de ses découvertes.

Pour cette Carmen, a voulu, a-t-il expliqué lors de la conférence de presse de présentation, revenir à la source de l’opéra-comique français. On pourrait, dès lors, s’étonner naïvement du choix de l’antique version opéra de Guiraud, véritable contresens dans ce contexte, mais imposée, bien sûr, par une distribution internationale aux accents variés, marketing oblige. On peut s’interroger, d’autre part, sur l’inclusion d’une version rejetée de la fameuse Habanera « L’amour est un oiseau rebelle » à la suite de la version bien connue, ce qui procure la surprise malvenue d’entendre ainsi Carmen faire deux fois son entrée, quasiment sur les mêmes paroles, après un blanc de quelques secondes ! Mieux aurait valu mettre cet air alternatif, d’ailleurs faible, à la fin de l’opéra ? Son ajout en pleine action oblige, en effet, à faire une programmation pour rétablir la continuité, ce qui est plutôt irritant.

Les choix esthétiques du chef toulousain sont bien affirmés dès l’ouverture : phrasés très articulés, tempos vifs, aucune lourdeur et une couleur générale claire avec des basses nerveuses. Cet orchestre, effectivement très « français », est malheureusement déformé par une prise de son qui noie les plans dans une réverbération artificielle étonnante pour qui connaît la sécheresse acoustique de la Halle aux Grains. Des cordes omniprésentes, aux violons étalés, relèguent à l’arrière-plan des bois flous, totalement à contresens du véritable équilibre de l’orchestre. Il est vraiment dommage que la technique ait ainsi imposé un son standardisé que, justement, le chef désirait combattre.

Ce parti-pris de vivacité et de légèreté, appuyé par un choix de voix claires, réussit admirablement aux éléments bouffes de la partition, et nombre de passages sonnent avec une fraîcheur inédite, comme ce quintette « Nous avons en tête une affaire » presque offenbachien, mais qui finit aussi par engendrer une certaine frustration. Cette Carmen audiblement allégée, à rebours de toute une mauvaise tradition, ne manque pas de charme, elle manque parfois de poids dramatique. Car si l’ensemble est merveilleusement léché et l’orchestre admirable, ce soin apporté au détail se fait au détriment du tout, la clarté des plans dans les ensembles s’obtenant au prix d’une retenue générale qui stérilise un peu la fougue et l’influx dramatique. Succession de jolis moments plus que drame inéluctable, cette version manque de cette dynamique qui, chez d’autres, fait sentir la fatalité du destin qui pèse sur les personnages, dont ici le déchirement n’étreint jamais véritablement l’auditeur.

S’il est salutaire de vouloir soustraire Carmen à l’emphase du style « grand opéra », on peut aussi penser que l’œuvre est plus qu’un opéra-comique français, une tragédie universelle qui, selon les mots de Théodore de Banville, nous raconte l’histoire « de vrais hommes et de vraies femmes éblouis, torturés par la passion ». Qu’on y voit ou non les prémices d’un certain naturalisme musical, pleinement assumé par la créatrice Galli-Marié, cet opéra est plein d’un feu qui fait défaut à cet excellent travail, sentant plus le studio que le sang ou le sable de l’arène.

Il faut dire que n’est pas idéalement secondé par ses chanteurs. Cette direction se serait idéalement accordée à une distribution totalement francophone et parfaitement au fait des spécificités stylistiques du chant français, mais EMI a choisi de réunir une pléiade de stars maison, préférant, ici la sécurité des ventes à la cohérence artistique du projet.

Personne ne contestera, cependant, le choix de . Prononciation parfaite, style châtié, son Don José expose une voix mûrie, qui a gagné en creux dans l’air « La fleur que tu m’avais jetée » par rapport à son récital de 1995. S’il s’est fait plus lyrique, le timbre a par contre un peu perdu en nuances et l’on pourrait regretter que le pianissimo diminuendo de la fin de ce même air ait disparu au profit d’une émission plus franche mais peut-être moins raffinée. Ce Don José, en tout cas, sait se faire dramatique sans jamais se départir de son élégance, même si d’autres ont campé un personnage plus halluciné ou plus poignant.

On redoutait un peu la présence d’un Carmen soprano, d’autant qu’ n’a pas toujours brillé dans le répertoire français. On avait tort : elle se montre ici tout à fait à l’aise, grâce à la complicité bienveillante d’un micro avantageux. Car la technique place les chanteurs, surtout les premiers rôles, quelques bons mètres devant l’orchestre, leurs voix magnifiées par la compression dynamique, parfois très audible, et la réverbération numérique. À part quelques graves un peu caverneux, la tessiture du rôle ne la prend jamais en défaut et la couleur est belle, toujours ronde. Cette bohémienne jeune et séduisante, plus coquette que femme fatale, toujours soucieuse de beau chant, manque un peu de cette provocation, de cette liberté qui lui donneraient toute sa dimension. De plus, la prosodie française est parfois malmenée par un accent présent, plus, par exemple que chez Berganza ou Troyanos.

Comment, par contre, ne pas déplorer le faux-pas de en Escamillo ? Le respect que l’on doit à ce chanteur, par ailleurs formidable, empêche de détailler par trop ses insuffisances, mais on a rarement entendu air « Votre toast » plus pâle. La chose est d’autant plus regrettable que l’excellent se voit cantonné au petit rôle de Moralès, où il est d’ailleurs impérial -à quoi bon si c’est pour si peu ? Quel Escamillo n’aurait-il pas fait, lui qui le chante à New-York ou Berlin !

Le micro accentue les duretés de la voix d’, plus suave sur scène, et le vibrato est toujours aussi marqué. La prononciation française, par contre, est très soignée, l’accent presque absent.

Outre Tézier, la distribution des seconds rôles, qui aligne pourtant des noms célèbres, est convenable sans être pourtant exceptionnelle. et sont très bien, tout à fait dans l’esprit de l’opéra-comique, Isabelle Cals ne manque pas d’autorité, mais l’intonation d’Elisabeth Vidal est souvent douteuse et son timbre acide fait de Frasquita une soubrette d’opérette.

Les chœurs, relégués par la prise de son, paraissent excellents, pour autant qu’on puisse les entendre.

À l’heure du bilan, que retenir de cette Carmen ? Si Michel Plasson a manifestement tenté de redonner une certaine fraîcheur à l’ouvrage en voulant faire revivre la tradition de l’opéra-comique français, dans la lignée du vieil enregistrement d’André Cluytens en 1950 (EMI ou Naxos, beaucoup moins cher), il n’y a pourtant pas entièrement réussi par le choix de la partition apocryphe de Guiraud, totalement inadaptée, et d’une distribution internationale un rien hétéroclite qui ne possède pas la cohésion d’une véritable troupe. On pouvait penser que le soutien accordé à ce disque par l’association AIDA aurait épargné à Michel Plasson d’avoir à composer avec des impératifs plus commerciaux qu’artistique. Dommage, car l’on sent que, s’il avait eu les coudées franches, il nous aurait offert une vision extrêmement intéressante, et en tout cas tout à fait neuve, de Carmen.

Pour la version Guiraud, Michel Plasson, avec ses atouts et ses défauts, apparaît cependant comme l’une des meilleures alternatives modernes à la référence un peu vieillie de Thomas Beecham, Victoria de Los Angeles et Nicolaï Gedda (EMI).

Pour la partition originale, par contre, ce nouvel enregistrement doit s’incliner face celui de Claudio Abbado, qui, avec une distribution certes étrangère mais plus homogène, a réussi à conjuguer nervosité et drame dans ce qui reste le disque de référence.

Pour une distribution francophone, on peut également jeter une oreille à la Carmen de Béatrice Uria-Monzon, inoubliable en scène à Toulouse, qui possède davantage la couleur vocale et le sex-appeal du rôle, dans la version d’Alain Lombard (Auvidis).

Et, enfin, pour les amateurs de grand spectacle en Technicolor sur écran large, la version de Georg Solti, tout en muscles, ne doit pas être oubliée, malgré une Carmen exotique (Troyanos chante Strauss plutôt que Bizet, mais le fait très bien) pour Plácido Domingo et la magnifique Micaëla de Kiri Te Kanawa.

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Georges Bizet : Carmen. Angela Gheorghiu, Roberto Alagna, Inva Mula, Thomas Hampson. Chœur « Les Éléments », Orchestre National du Capitole de Toulouse. Direction : Michel Plasson. 3 CD EMI 7243 5 57478 22.

 
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