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Le Festival international des musiques d’aujourd’hui célèbre György Ligeti et Karlheinz Stockhausen et consacre Hanspeter Kyburz

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Strasbourg. Palais des Fêtes. 26.IX.2003. Karlheinz Stockhausen (1928), Düfte-Zeichen pour sept solistes, voix d’enfant et synthétiseur. Ksenija Lukic, Isdolde Siebert (sopranos), Susanne Otto (contralto), Bernhard Gärtner, Hubert Mayer (ténors), Jonathan de la Paz Zaens (baryton), Nicholas Isherwood (basse), Sebastian Kunz (voix d’enfant), Antonio Pérez Abellan (synthétiseur). Costumes, lumières, scénographie : Johannes Conen. Projection du son : Karlheinz Stockhausen.
Strasbourg. Auditorium de France 3 Alsace. 27.IX.2003. Hanspeter Kyburz (1960), Quatuor à cordes (1) ; Anton Webern (1885-1945), Bagatelle op. 6 (1) ; György Ligeti (1923), Quatuor à cordes n° 2 (1), Etudes pour piano n° 14 « Coloana infinita » et n° 15 « White on White » (2) ; Elliott Carter (1908), Quintette pour piano et quatuor à cordes (3). Quatuor Diotima (Eichj Chijiwa et Nicolas Miribel (violons), Franck Chevalier (alto), Pierre Morlet (violoncelle)) (1, 3), Noriko Kawai (piano) (2, 3).
Strasbourg. Palais de la musique et des congrès, Salle Erasme. 27.IX.2003. György Ligeti (1923), Mysteries of the Macabre (1), Etudes pour piano n° 5 « Arc en ciel » et n° 6 « Automne à Varsovie » (2) ; Hanspeter Kyburz (1960), Concerto pour piano (3), The Voynich Cipher Manuscript (4). Sarah Yorke (soprano) (4), Monika Bair-Ivenz (alto) (4), Rüdiger Linn (ténor) (4), Ernst-Wolfgang Lauer (basse) (4). Piano : Ueli Wiget (2, 3). Trompette : Sava Stoianov (1). SWR Vokalensemble Stuttgart (4). Ensemble Modern de Francfort (1, 3, 4). Direction : Martyn Brabbins (1, 3, 4).
Strasbourg. Palais du Rhin. 28.IX.2003. Michael Jarrell (1958), …Some leaves… II ; Sébastien Béranger (1977) Le Triangle de Pascal ; Gérard Grisey (1946-1998), Prologue ; Jonathan Harvey (1939), Chant ; Emmanuel Nunes (1941), Improvisation II – Portrait. Christophe Desjardins (alto).
Strasbourg. Palais des Fêtes. 28.IX.2003. Karlheinz Stockhausen (1928), Kontra-Punkte, Kreuzspiel ; Beat Furrer (1954), Nuun (1) ; Hanspeter Kyburz (1960), Parts. Pianos : Dimitri Vassiliakis et Michael Wendeberg (1). Ensemble Intercontemporain. Direction : Jonathan Nott.

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Pour sa 21e édition, un temps menacée par les collectifs d’intermittents qui ont pu s’exprimer au début de chaque concert accueillis avec égards par le public, Musica de Strasbourg fête le Rhin, depuis sa source suisse jusqu’à son embouchure hollandaise, avec la Ruhr pour épicentre à travers la figure emblématique de la création contemporaine, , qui célèbre cette année ses 75 ans. L’homme n’est guère accessible, modeste certes mais si sûr de lui et si ferme dans ses jugements et ses pensées, avec ses sentences parfois à l’emporte-pièce et son indifférence aux contingences sociales, vivant dans un univers qui lui est propre, entouré des siens et s’auto-éditant, partitions, disques et livres confondus, qu’il refroidit même les plus téméraires. Compositeur symptomatique de l’avant-garde des années 1950-1980, initiateur du sérialisme intégral, il est l’un des grands novateurs du XXe siècle, introduisant notamment l’électroacoustique dans la musique. Musica a ouvert l’édition de ses vingt ans sur la quatrième et pénultième scène de Sonntag aus Licht (Dimanche de Lumière), ultime volet de son cycle opératique commencé en 1977, Licht (Lumière), qui est pour le compositeur le symbole de la création. Ecrite pour huit voix et synthétiseur, cette scène créée en août dans le cadre du Festival de Salzbourg sous le titre Düfte-Zeichen (Senteurs-Signes) condense les sept jours du cycle, les signes qui surplombent la tête des chanteurs et les essences qu’ils brûlent venant d’autant de contrées du monde, de la rosa mistica du Jeudi à l’encens du Dimanche. Solos, duos et trios s’enchâssent, soutenus par un synthétiseur aux sonorités d’orgue, égrenant les jours de la semaine jusqu’à ce qu’Eva, la mère originelle, rejoigne l’assemblée pour lancer une prière à Michael, l’homme positif invoqué comme l’enfant de Dieu qui apparaît pour un duo mystique avec Eva, qui l’entraîne dans un autre monde.

L’on sait combien, depuis les premières œuvres de 1950, et, surtout, depuis Momente (1962-1969) et Stimmung (1968), Stockhausen sait merveilleusement écrire pour la voix. Ici, impossible de résister à la richesse de l’écriture, à la diversité des modes d’expression, au traitement du verbe, exprimé en allemand et en anglais, à la magnificence des registres, à l’entrelacs et aux respirations de la polyphonie. Les interprètes, ceux de la création Salzbourgeoise, en ont donné une lecture de grande beauté d’où se détachent la soprano colorature Isolde Siebert et la basse Nicholas Isherwood, Lucifer à la voix abyssale et malléable à souhait. Reste la scénographie, liturgie chinoise aux mysticisme simpliste un brin irritant, tant et si bien que, après une présentation de la pièce par le compositeur, auparavant aux manettes, l’on se délecte de la réécouter yeux fermés, goûtant sans réserve cette partition où l’on retrouve le plus grand Stockhausen.

Autre invité central de Musica 2003, le jeune Suisse , encore peu connu en France, si ce n’est par le biais de son Voynich Cipher Manuscript donné voilà deux ans par l’ Cité de la musique. Cette œuvre remarquable née en 1995 utilise l’espace dans toutes ses composantes, les divers éléments instrumentaux et vocaux entourant le public de toutes parts, poussant ainsi au maximum le concept de spatialisation d’un Stockhausen et autre Xenakis. Le compositeur part ici en quête des sens d’un manuscrit du XVIe siècle réputé contenir les secrets de l’élixir de longue vie resté indéchiffré malgré les efforts conjugués des interprètes et des linguistes les plus éminents. Donnée par l’ et le dans la grande salle du Palais de la musique de Strasbourg, l’œuvre a été remarquablement mise en relief, les proportions du lieu étant davantage à ses aux dimensions que celle de la Cité de la musique. Autre pièce de Kyburz proposée dans ce même programme, le Concerto pour piano (2000) aux accents raveliens. Dans le mouvement initial, le piano solo, tenu par Ueli Wiget, véritable prestidigitateur du clavier, rivalise de puissance et de virtuosité avec un orchestre particulièrement touffu, alors que le morceau central s’avère d’une beauté évanescente avec un bel écho du second piano.

Ces deux grandes pages d’orchestre font d’autant regretter que Kyburz n’ait pu écrire à ce jour que les trois premières minutes de son Quatuor à cordes n° 3 (complété ici par une interprétation appliquée de deux des Etudes pour piano du Hongrois par Noriko Kawai), ce qui promet le retour à Musica dès l’an prochain de l’excellent , qui a pu briller de tous ses feux dans une lecture fluide et somptueusement nuancée du Quatuor n° 2 (1968) de Ligeti, autre compositeur à qui Musica rend hommage à l’occasion de ses quatre-vingts ans, puis dans le somptueux Quintette avec piano (1997) de l’Américain . L’altiste de l’ a donné en première française Improvisation II – Portrait (2001) d’Emmanuel Nunes, page de vingt-cinq minutes d’une densité et d’une diversité extraordinaire exploitant tous les registres d’attaques, de jeux, de timbres, d’expression de l’instrument, et au-delà, puisque la partition nécessite deux instruments en raison d’une {scordature} d’un quart et d’un tiers de ton selon les cordes sur le premier. Ce récital présentait une pièce prometteuse de , jeune compositeur rémois de vingt-trois ans, Le Triangle de Pascal (2003), et deux pages plus intimistes du Suisse , …Some leaves… II (1998) et du Britannique , Chant (1992), qui entouraient le chef-d’œuvre qu’est le Prologue (1976) de .

Des deux pièces de Stockhausen confiées à l’Ensemble Intercontemporain écrites entre 1951 et 1953, qui ont toutes deux marquées plusieurs générations de compositeurs, Kreuzspiel (un pianiste et trois percussionnistes regroupés autour du piano pour former une croix, clarinette et hautbois disposés des deux côtés du groupe) garde sa puissance originelle, alors que Kontra-Punkte, inspiré du Concerto op. 24 de Webern, apparaît plus scolastique. Autre Rhénan, avec le remarquable Nuun (1995-1996) pour deux pianos et ensemble, d’une énergie tellurique, qui lance en de véritables vagues sons et rythmes qui s’éteignent peu à peu pour disparaître en un souffle. Parts (1994-1995) de Kyburz pour vingt et un instruments qui concluait le programme s’inspire du roman d’Hermann Broch La Mort de Virgile dans lequel avait notamment puisé . Le premier mouvement est construit sur une tension proprement tragique. Le morceau central a un élan de nocturne, dans lequel on sent vibrer les ombres de la nature rêvées par Virgile descendant aux Enfers, tandis que le finale, introduit aux percussions métalliques, suscite une profonde émotion. Sous la direction de , l’Intercontemporain en a exalté la splendeur, à la fois virtuose et expressive.

Crédit photographique : (c) Betty Freeman

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