Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Evgueni Kissin / Thomas Quasthoff : L’évidence

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Verbier, Salle Medran. 26-VII-2005. Franz Schubert (1797-1828) : Ganymed opus 19 n°3 D544 ; Prometheus D764 ; Im Frühling D882 ; Erlkönig opus 1 D328 ; Der Wanderer D493 ; Der Zwerg opus 22 n° 1 D771. César Franck (1822-1890) : sonate pour violon et piano en la majeur (transcription pour violoncelle de Jules Delsart). Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : sonate pour violoncelle et piano en ré mineur opus 4. Evgueni Kissin, piano ; Thomas Quasthoff, baryton ; Alexander Kniazev, violoncelle.

& Academy 2005

De tous les festivals de musique d’été, celui de Verbier peut se vanter de réunir la plus exceptionnelle brochette de musiciens classiques que compte le catalogue. Ainsi, l’espace d’un petit mois, les meilleurs instrumentistes de la planète se retrouvent sur les hauteurs du plateau valaisan pour des réunions aussi inédites qu’extraordinaires. L’idée directrice du Festival étant de favoriser des rencontres entre solistes n’ayant que rarement l’occasion de jouer ensemble, aucun concert n’est réservé à un seul soliste. Sauf pour l’un de ses plus réguliers pensionnaires, le génial pianiste Evgeny Kissin. Toutefois, comme il n’y a pas de règles sans exception, pour cette douzième édition, le pianiste russe a offert « sa » scène à son collègue Arcadi Volodos (le 5 août) pour se transformer en accompagnateur de luxe de certains solistes qu’il admire particulièrement.

Quand on sait le talent du baryton , on imagine l’impatience du public d’assister à leur prestation. Les espoirs des spectateurs ne furent pas déçus. A peine posé le premier accord de Ganymed que déjà l’atmosphère se chargeait d’une électricité qui allait envahir la scène pendant toute la première partie de ce concert. Le baryton allemand, véhiculant le lied aux sommets de la perfection vocale « raconte » Gœthe avec une conviction peu coutumière. Par le miracle associé des mots et des sons, les poèmes prennent un poids immense sous la voix si savamment dosée du récitaliste. Amenant l’émotion à son paroxysme, c’est l’évidence qui s’installe entre les deux musiciens. L’évidence de la musique, l’évidence des mots, des phrases. Une communion totale où plus rien n’existe que l’esprit des choses et des êtres. Qui de Kissin ou de Quasthoff fait plaisir à l’autre. Qui de l’un ou de l’autre est l’accompagnateur, le soliste? L’humilité d’Evgeny Kissin devant le chant de est admirable, touchante et grandiose. Se balançant lentement sur son siège au rythme de la musique, le baryton allemand cisèle chaque mot, chaque phrase avec les intentions poétiques les plus profondes. Habité par son art, son visage se transforme, s’éclaire, s’illumine des sourires et des regards complices qu’il semble échanger avec son accompagnateur. Schubert inonde un public retenu, médusé, comme paralysé par l’extraordinaire climat dans lequel il est plongé. Puis, quand tombe l’ultime phrase de Erlkönig quand, dans un dernier soupir, Thomas Quasthoff chante « In seinen Armen das Kind war tot.  », le miracle est accompli. Un instant, alors que les dernières harmoniques de la voix et du piano s’évanouissent, le silence prolonge la musique. Alors, d’abord timide, puis explosant, le public manifeste son émotion à travers un tonnerre d’applaudissements. La joie des deux musiciens s’embrassant de bonheur, heureux de la magie complice qui les a habités, se répand dans les rangs du public qui, réuni dans l’esprit de l’événement formidable auquel il vient d’assister communie avec son voisin dans l’émotion difficilement retenue.

La générosité alliée au plaisir des deux musiciens les pousse vers une série de bis d’une veine tout aussi émouvante. Schubert est à la fête. Ce sont An die Musik, puis Ungeduld deDie Schöne Müllerin et Sinnlichkeit duWinterreise sublimés par la grâce planant sur eux. Un Du bist die Ruh commencé dans une prometteuse plénitude s’interrompt brusquement, la légitime fatigue vocale de Thomas Quasthoff ayant eu raison de son évidente envie de prolonger ad aeternam ces rares instants de bonheur partagé. Thomas Quasthoff et Evgeny Kissin étaient grands, touchants, émouvants aux larmes jusque dans leur salut au public. Alors sont réapparus en lettres d’or les mots du pianiste affirmant lors d’une interview : « Parler de musique me semble vulgaire ».

En deuxième partie, le pianiste russe avait invité le prodige du violoncelle . La tension émotive de la première partie du concert avait inévitablement entamé le pianiste russe. Ceci d’autant plus que la transcription pour violoncelle de la sonate pour violon et piano de César Franck comme la sonate pour violoncelle et piano en ré mineur op. 40 de Dimitri Chostakovitch n’atteignent jamais les niveaux d’émotion des lieder de Schubert. Ainsi quel qu’ait pu être beau le violoncelle du musicien russe, quelque intéressant qu’ait pu être l’accompagnement d’Evgeny Kissin, le charme de la première partie du concert n’était plus au rendez-vous. N’est à blâmer que l’habitude qu’on a d’obtenir la « quantité » d’un concert de deux heures alors que la qualité d’une première partie d’un peu plus d’une heure aurait suffi au bonheur de chacun.

Crédit photographique : © DR

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Verbier, Salle Medran. 26-VII-2005. Franz Schubert (1797-1828) : Ganymed opus 19 n°3 D544 ; Prometheus D764 ; Im Frühling D882 ; Erlkönig opus 1 D328 ; Der Wanderer D493 ; Der Zwerg opus 22 n° 1 D771. César Franck (1822-1890) : sonate pour violon et piano en la majeur (transcription pour violoncelle de Jules Delsart). Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : sonate pour violoncelle et piano en ré mineur opus 4. Evgueni Kissin, piano ; Thomas Quasthoff, baryton ; Alexander Kniazev, violoncelle.

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