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Hamlet d’Ambroise Thomas, être ou ne plus être…

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Grand-Théâtre. 2-III-2006. Ambroise Thomas (1811-1896) : Hamlet. Opéra en 5 actes et 7 tableaux sur un livret du compositeur, de Michel Carré et Jules Barbier d’après la pièce de William Shakespeare. Mise en scène : Patrice Caurier et Moshe Leiser (remontée par Jean-Michel Criqui) ; Décors : Christian Fenouillat ; Costumes : Agostino Cavalca ; Lumières : Christophe Forey. Avec : Annick Massis, Ophélie ; Nadine Denize, La Reine Gertrude ; Jean-François Lapointe, Hamlet ; José Van Dam, Claudius ; David Sotgiu, Laërte ; Christophe Fel, Le Spectre du Roi défunt ; Alain Gabriel, Marcellus ; Romaric Braun, Horatio ; Aleksandar Chaveev, Polonius ; Alexandre Diakoff, Premier fossoyeur ; Lionel Grélaz, Deuxième fossoyeur ; Gilles Stuby, Le Roi de comédie (mime) ; François Revaclier, La Reine de comédie (mime) ; Olivier Carrel, Le Traître de comédie (mime). Chœur et chœur auxiliaire du Grand-Théâtre (Chef de chœur : Ching-Lien Wu). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Michel Plasson.

Le rideau tombe. Si les applaudissements semblent traduire la satisfaction du public, une partie des spectateurs paraissent tempérer leur enthousiasme. Vient alors à l’esprit de savoir combien de ceux-ci assistaient, voici dix ans, à la production de cet opéra sur la scène genevoise. Combien étaient-ils à s’imaginer retrouver le choc émotionnel de la délirante Ophélie de Natalie Dessay? Admirablement dirigée par des et en veine, la jeune cantatrice allait mettre Genève à ses pieds. On aurait presque été jusqu’à débaptiser l’opéra pour le renommer au nom de son héroïne! Plus encore que l’interprète, il faut reconnaître à d’avoir été magistralement inspiré par ce personnage. Musicalement, théâtralement, il a modelé un rôle à la mesure de cantatrices habitées par le feu du théâtre.

Ce n’est malheureusement pas le cas de la soprano qui, malgré un instrument vocal superbe, une technique impeccable, une parfaite musicalité, une diction sans reproche, n’a pas un atome de la folie théâtrale indispensable à ce personnage extrême. Tout en elle est joli. Trop joli. Trop. Mais malgré tant de perfection, la comédienne, la femme, l’amoureuse et l’excessive restent absentes. Dans son suicide, elle affiche une retenue qui donne à croire qu’elle regrette, en s’ouvrant les veines, de salir sa robe blanche.

Ce n’est pas à l’inspirée et sensible direction d’orchestre de qu’on peut faire le moindre reproche de la décevante prestation de la soprano française. Au contraire, jamais chef n’a été aussi attentif à ses chanteurs. Ni ne peut-on blâmer l’admirablement lyrique . Pas plus que le Chœur du Grand-Théâtre dont il faut souligner encore l’excellence. Le sublime pianissimo de ses soixante-quatorze choristes accompagnant la marche funèbre qui conduit Ophélie à son tombeau, c’est la démonstration évidente de toute la rigueur avec laquelle sa cheffe conçoit la Musique.

La proximité du baryton (Hamlet) dont la sensibilité théâtrale n’a d’égal que la superbe vocalité n’aura pas mieux réussi à survolter la soprano française. À la fois plongé dans l’étrangeté de l’être dérangé et son irrépressible besoin de venger le meurtre de son père, il construit un personnage aux couleurs vocales d’une rare intelligence. Acteur chargé d’émotion, après un début un peu hésitant (le trac?), il s’ancre dans l’intrigue avec l’aisance d’un chant solide.

Avec (Claudius), c’est un Roi de luxe que s’offre le Grand-Théâtre de Genève. Enfant chéri et fidèle de la scène genevoise depuis de nombreuses années, (en 1965, il participait à la création de l’opéra de La mère coupable de Darius Milhaud !), sa venue est toujours marquée du sceau de la qualité. Aujourd’hui plus encore que par le passé. Dans ce rôle au registre trop grave pour son instrument actuel, prenant tous les risques que lui offre encore sa voix, concentré sur son incomparable technique, il contrôle au mieux un vibrato qui s’emplit. Presque en récitaliste, il intériorise son personnage, offrant à qui sait l’entendre une superbe leçon de volonté sur l’emprise du temps. C’est très touchant et d’une grande beauté, mais l’usure est apparente. Le chanteur saura-t-il être le du Maître de musique, le film de Gérard Corbiau, qui, dès les premiers signes de fatigue vocale quitte la scène? José Van Dam en a la noblesse, il faut lui en espérer le courage.

On ne peut pas en dire autant de (La Reine Gertrude). Certes la voix est projetée avec force et clarté mais dans un chapelet de grimaces incompatibles avec le théâtre lyrique actuel. Elle chante « vieux ». En représentation continuelle, elle est la professeure de chant montrant à ses élèves la manière de chanter, de faire résonner les sons dans le masque du visage. C’est efficace en master class mais insupportable sur une scène. To be or not to be? c’est plutôt : Etre ou ne plus être… une chanteuse lyrique!

Dans un grand restaurant, chacun est au fait de son rôle. Mais quand le patron est absent, il est rare qu’on mange aussi bien que lorsqu’il est en cuisine. La reprise de la mise en scène de et par leur assistant souffre de ce même problème. La force des deux créateurs résidait dans leur formidable capacité à diriger les chanteurs en fonction de ce qu’ils sont et non de ce qu’ils doivent faire. Leur assistant reprend les gestes de la production originale, oubliant que théâtralement, Natalie Dessay n’est pas . Reste l’étrange impression de voir une mise en scène alors qu’elle était invisible lors du spectacle d’origine.

Crédits photographiques : DG GTG/Isabelle Meister

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