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Cyrano cocorico !

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Montpellier. Opéra Berlioz – Le Corum. 22-III-2006. Franco Alfano (1875-1954) : Cyrano de Bergerac, opéra en 4 actes sur un livret d’Henri Cain d’après le drame d’Edmond Rostand. Mise en scène et décors : David et Frédérico Alagna. Costumes : Christian Gasc. Lumières : Aldo Solbiati. Avec : Roberto Alagna, Cyrano ; Nathalie Manfrino, Roxane ; Richard Troxell, Christian  ; Philippe Georges, De Guiche ; Pierre-Yves Pruvot, Ragueneau ; Jean-Luc Ballestra, Carbon / de Valvert ; Christine Tocci, La Duègne / Sœur Marthe ; Richard Rittelmann, Le Bret ; Grégoire Guérin, Lignière / Le Mousquetaire ; Abel Divol, Montfleury ; Chœur de l’Opéra National de Montpellier (chef de chœur : Noëlle Geny), Orchestre National de Montpellier, direction : Marco Guidarini.

Cyrano de Bergerac d’Alfano

A tous ceux qui – mélomanes littéraires ! – se désolent de voir qu’à l’opéra, de superbes musiques ne s’appuient bien souvent que sur des livrets médiocres, à la prose convenue ou aux vers approximatifs, on ne saurait trop recommander le superbe Cyrano de Bergerac de , « ressuscité » à Montpellier lors du Festival de Radio-France de juillet 2003. Annulé suite au mouvement des intermittents du spectacle, mais tout de même capté pour le DVD à l’Opéra Comédie, il était enfin repris ces jours-ci sur la scène de l’Opéra-Berlioz.

Les frères Alagna misent sur un grand spectacle : les costumes historiques et de majestueux décors complètent une mise en scène classique et élégante jusqu’à l’apogée esthétique qu’est l’acte IV. D’ailleurs, de nombreux spectateurs venaient d’un peu partout en France et de l’étranger. Pour certes mais également parce que c’est en province qu’on a aujourd’hui la chance d’assister à ce genre de spectacle, classique, de bon goût et grand public.

a remporté un prévisible grand succès. Face à ses difficultés physiques du moment, le ténor fait le bon choix de s’économiser : jamais donc de pleine puissance ni d’ample projection mais un chant soigné et toujours juste. D’ailleurs, éviter les grands éclats de voix lui permet même d’être un peu plus touchant : héros magnifique et désabusé et non plus passionné puisqu’il accepte de sacrifier son amour en faveur de Christian.

reçoit également les chaleureuses félicitations du public. La jeune chanteuse est aussi délicieuse en précieuse aux premiers actes que superbe de dignité et particulièrement émouvante dans le quatrième. La scène du balcon est à elle seule un spectacle – mais on pourrait dire cela des quatre actes ! N’est-elle pas désarmante lorsqu’elle raconte comment les Espagnols l’ont laissée passer ? La voix est fraîche, jeune, franche et ciselée, et le répertoire français lui va si bien… Après son triomphe en Marguerite de Faust, a eu la chance de devenir en quelque sorte la créatrice du rôle de Roxane en version intégrale et il ne fait nul doute que son interprétation fera référence. Il faut dire qu’entre Roberto Alagna qui chante à voix mesurée et – toujours excellent mais rarement extraverti – elle règne sans conteste sur les cœurs des personnages masculins comme sur le plateau vocal ! Les extrémités de la tessiture ne lui font pas peur : le grave est beau et profond, l’aigu tenu et clair. On note encore la belle distribution des seconds rôles : campe un pâtissier Ragueneau plus vrai que nature, est aussi excellente en Duègne qu’en Sœur Marthe, Richard Rittelmann un bien beau Le Bret, et, gardons-le pour la fin, la voix sombre et magnifique de que l’on attendait avec impatience a su nous combler !

Outre le côté très « grand spectacle », il convient de se pencher un peu sur la partition. Il est vrai qu’Alfano n’atteint jamais la profondeur de son maître Puccini, mais, afin de lui rendre justice, il faut préciser que le but des deux compositeurs n’était certainement pas le même. Le principal mérite d’Alfano fut de mettre en musique un drame à succès, et quelques notes sur de superbes vers. Et il est difficile de briller dans cette optique, pour une raison somme toute assez simple : Alfano travaille à partir d’une pièce de théâtre et s’y tenant de près, compose finalement presque quatre actes de « récitatifs » et pas un seul air. Et ce sont bien souvent les airs qui font la réputation d’un compositeur d’opéra. Même le thème des cadets ne devait pas « être considér(é) comme un leitmotiv » selon le compositeur, qui parlait d’un travail de « prose musicale ». Il ne convient pas alors d’exiger d’Alfano un E lucevan le stelle. Mentionnons également en faveur du compositeur le soin avec lequel son orchestration cherche à « varier les ambiances », disait-il, c’est-à-dire qu’elle vient souligner la gaîté du premier acte ou Cyrano brille, la préciosité de Roxane au deuxième, le panache du troisième jusqu’à la douceur, la sublime (au sens XVIIe) résignation du dernier acte. Certes la partition n’est pas un chef d’œuvre, mais elle accompagne plus qu’honorablement le chef-d’œuvre qu’est en revanche le livret, dans le fond (superbe personnage de Cyrano) comme dans la forme (admirables vers d’Edmond Rostand, respectés par le librettiste).

Voilà un bien beau Cyrano, que Puccini n’aurait peut-être pas su mettre en musique – il disait ne pas en comprendre « l’esprit » typiquement français – porté à l’opéra par le francophile Alfano et exhumé à Montpellier. Une superbe production furieusement XVIIe qui rend justice à ce cet inimitable « esprit français » – voire franchouillard : vive les gascons, on l’aura compris ! – porté par les mots de Rostand (ses neuf vers pour définir ce qu’est un baiser…), la verve de Cyrano qui va comme un gant à Roberto Alagna et le sourire de Roxane / Nathalie Manfrino. On succombe au charme de cet opéra qui nous plonge en un temps où l’esprit primait encore sur la beauté et où le panache rivalise avec l’émotion : « Vivat ! Bravo ! Cocorico ! »

Disponible en DVD chez Deutsche Grammophon.

Crédit photographique : © Marc Ginot/Opéra National de Montpellier

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Montpellier. Opéra Berlioz – Le Corum. 22-III-2006. Franco Alfano (1875-1954) : Cyrano de Bergerac, opéra en 4 actes sur un livret d’Henri Cain d’après le drame d’Edmond Rostand. Mise en scène et décors : David et Frédérico Alagna. Costumes : Christian Gasc. Lumières : Aldo Solbiati. Avec : Roberto Alagna, Cyrano ; Nathalie Manfrino, Roxane ; Richard Troxell, Christian  ; Philippe Georges, De Guiche ; Pierre-Yves Pruvot, Ragueneau ; Jean-Luc Ballestra, Carbon / de Valvert ; Christine Tocci, La Duègne / Sœur Marthe ; Richard Rittelmann, Le Bret ; Grégoire Guérin, Lignière / Le Mousquetaire ; Abel Divol, Montfleury ; Chœur de l’Opéra National de Montpellier (chef de chœur : Noëlle Geny), Orchestre National de Montpellier, direction : Marco Guidarini.

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