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John Eliot Gardiner rencontre encore une fois Mozart, une fausse bonne idée

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Paris. Salle Pleyel. 14-X-2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : extraits de Idoménée, L’Enlèvement au Sérail, La Flûte Enchantée, La Clémence de Titus, Cosi fan Tutte, Les Noces de Figaro, Don Giovanni. Anna Chierichetti, Patrizia Biccirè, Elin Manahan Thomas, Camilla Tilling, sopranos ; Lina Markeby, Anne Mason, mezzo-sopranos ; Kurt Streit, Nicholas Watts, ténors ; Christopher Maltman, baryton ; Kyle Ketelsen, baryton-basse ; Matthew Brook, Julian Clarkson, Brindley Sherratt, basses. Monteverdi Choir, English Baroque Soloists, direction : John Eliot Gardiner.

avait décidé, ce 14 octobre à la Salle Pleyel, de célébrer l’anniversaire Mozart à sa manière. Car, s’il s’agissait bel et bien d’un récital d’extraits d’opéra, nous n’avons pas entendu d’airs célébrissimes chantés par des gosiers illustres, ni vu de divas arborer des robes de grand couturier, mais, exactement à l’inverse, une troupe de chanteurs pour la plupart inconnus, dédiant la soirée principalement à des ensembles, et évoluant dans une mise en espace de Stephen Medcalf.

L’idée est séduisante, et le plaisir des exécutants est manifeste. Cependant, l’exercice présente assez rapidement ses limites. Car peut-on demander à un Idoménée d’être également un Tamino, à une Susanna d’incarner aussi une Vitellia ?

Nous mettons cependant l’auditeur en garde contre l’acoustique dite irréprochable de la Salle Pleyel restaurée. Si parfaite qu’en ait été la conception, les places de fond d’orchestre sous le premier balcon sont à fuir, absolument, comme d’ailleurs dans la plupart des théâtres. Le son rebondit contre les parois du balcon, et de là où nous étions placée, les voix parvenaient maigrichonnes, anonymes, sans relief, alors que la perception d’autres auditeurs différemment installés s’est avérée beaucoup plus satisfaisante. Toutefois, il est bien évident qu’on ne peut pas demander des miracles à des interprètes dont la plupart ne se sont pas encore fait un nom, les révélations de talents en une seule soirée étant plutôt rares ! Nous entendons donc là une troupe homogène, aux voix agréables et bien éduquées, qui possèdent de solides notions de style. Mais est-ce suffisant, quand on a dans l’oreille ces morceaux interprétés par les plus belles voix du monde ? De fait, par moment, l’ennui s’installe.

La mise en espace s’avère également une fausse bonne idée. Pour quelques images jolies ou amusantes (Despina distribuant des mouchoirs en papier à Dorabella et Fiordiligi pendant le « Smanie implacabili » et finissant par éclater elle-même en sanglot) on a plus d’une fois l’impression d’un jeu répétitif et un brin racoleur. Les entrées et les sorties par le fond de la salle sont innombrables (et le parquet de la salle Pleyel est parfait pour faire de longues glissades !), les déplacements un peu mécaniques et pas toujours en place : les trois Dames de la reine de la nuit n’exécutent pas leurs mouvements à l’unisson, quelques choristes courent vers les coulisses au mauvais moment et reviennent tout penauds, se glisser discrètement parmi leurs congénères.

Avec cette troupe relativement modeste, on sent les et prudents. Et les rares fois où ils se « lâchent » vraiment, comme par exemple dans le finale de Don Giovanni, on n’entend plus du tout les chanteurs ! Mais il est également vrai que leur enthousiasme et leur plaisir à jouer est communicatif, et que malgré les réserves précédentes, on passe quand même une agréable soirée.

Les grands triomphateurs sont les , absolument splendides, qui ouvrent d’ailleurs le feu avec le finale de l’acte II d’Idoménée, de « Placido e il mar » à « Corriamo fuggiamo », réellement impressionnant. Entre les deux, nous aurons eu une Elettra (Anna Chierichetti) toute mignarde, qui interprète « Soavi Zeffiri » comme on mange un bonbon fondant. C’est bien joli, mais…ce n’est pas Electre ! est l’Idoménée que l’on connaît bien, et l’Idamante de possède un joli timbre. Les choristes agitent leurs mains revêtues de gants bleus pour imiter la mer. L’effet n’est pas des meilleurs.

Suivent des extraits de L’enlèvement au Sérail, le terzetto « Marsch, marsch marsch » et le duetto « Viva Bacchus ». Curieux choix, car ce ne sont pas les plus beaux ensembles de l’œuvre. le quatuor « Ach Belmonte, ach mein Leben ! » n’aurait-il pas été plus approprié ? , sonore Idoménée, est inaudible en Belmonte, Nicholas Watts est un parfait Pedrillo. Ceux qui ont entendu Brindley Sherratt en Osmin d’une place à l’acoustique correcte l’ont trouvé très impressionnant. Quelques choristes immobiles figurent les portes du palais du pacha Selim, qui refusent de s’ouvrir.

La soirée se continuait avec La Flûte enchantée, « Hm, hm, hm ! » correct, les trois dames (Miriam Allan, Elin Manahan Thomas et Claire Wilkinson) sont assez anodines, Nicholas Watts est plus à sa place en Pedrillo qu’en Tamino, dont il n’a pas la poésie, bon Papageno de . , pourtant l’un des seuls noms connus de la distribution, et que l’on a entendu ailleurs en meilleure forme, nous gratifie d’un « Ach ich fühls » savonné, pas en place, et pas très juste. Pour terminer, le duo Papageno/ Papagena, tout à fait réussi. Les trois garçons sont interprétés par des femmes déguisées en rappeurs, idée plutôt démagogique.

La première partie du spectacle se termine sur le finale de l’acte I de La Clémence de Titus, qui démontre les limites de la notion de troupe, car si chacun des interprètes est en place, aucun n’est vocalement le personnage. Cette fois-ci, les gants des choristes sont rouge et jaune, pour figurer l’incendie du Capitole.

Pour Cosi fan tutte, John Eliot Gardiner a voulu de nouveau mettre les Monterverdi Choir en valeur, ne serait-ce que pour le simple « Bella vita militar », suivi du sublime trio « Soave sia il vento » dont on retrouve toute la poésie, malgré la modestie de l’exécution (on attendait des gants bleus et blancs pour la mer et les nuages, mais non !). Il s’est ensuite fait plaisir en donnant à chanter le « Smanie implacabili » à deux voix, comme il l’avait choisi pour son excellente mise en scène au Châtelet. Les voix de Fiordiligi () et Dorabella (Anna Chiericheti) se marient parfaitement, mais ce qui apparaissait sur scène comme une formidable idée destinée à montrer l’interchangeabilité des deux sœurs avant que les épreuves ne les fasse mûrir, semble ici un peu saugrenu.

Les Noces de Figaro sont célébrées par le finale de l’acte deux, toujours un régal, mais qui manquait un peu de peps.

La soirée ne pouvait se terminer que sur la mort de Don Giovanni, où les et le Monterverdi Choir donnent toute leur mesure, au détriment hélas des voix de Christopher Mattman et , auparavant très bon Comte et Figaro, ici Don Giovanni et Leporello complètement couverts par l’orchestre.

Il n’y eut pas de rappel à la fin de cette soirée en demi-teinte, où rien n’était vraiment mauvais mais rien non plus n’était enthousiasmant. Une jolie représentation et une bonne idée de base qui s’est révélé piégeante, voilà tout.

Crédit photographique : © Steen Frederiksen

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Paris. Salle Pleyel. 14-X-2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : extraits de Idoménée, L’Enlèvement au Sérail, La Flûte Enchantée, La Clémence de Titus, Cosi fan Tutte, Les Noces de Figaro, Don Giovanni. Anna Chierichetti, Patrizia Biccirè, Elin Manahan Thomas, Camilla Tilling, sopranos ; Lina Markeby, Anne Mason, mezzo-sopranos ; Kurt Streit, Nicholas Watts, ténors ; Christopher Maltman, baryton ; Kyle Ketelsen, baryton-basse ; Matthew Brook, Julian Clarkson, Brindley Sherratt, basses. Monteverdi Choir, English Baroque Soloists, direction : John Eliot Gardiner.

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