Invitation décevante à la danse

La Scène, Opéra, Opéras

Saint-Etienne. Esplanade Opéra-Théâtre. 16-XI-06. Christoph Willibald Gluck (1714-1787)  : Orphée et Eurydice, tragédie en 3 actes sur un livret de Pierre-Louis Moline, d’après Ranieri da Calzabigi (adaptation de Paul Vidal). Version française adaptée par Paul Vidal pour l’Opéra-Comique en 1921. Mise en scène et chorégraphie  : Thierry Malandain. Décors et costumes : Jorge Gallardo. Eclairages : Jean-Claude Asquié. Avec : Florian Laconi, Orphée ; Nathalie Manfrino, Eurydice ; Pauline Courtin, l’Amour. Coproduction avec le Grand Théâtre de Reims et le Ballet Biarritz Thierry Malandain. Chœur et Orchestre Symphonique de Saint-Etienne direction : Laurent Touche.

Orphée et Eurydice

C’est par un bien curieux Orphée et Eurydice que l’Opéra de Saint-Etienne a inauguré sa nouvelle saison. En optant pour la version française adaptée par Paul Vidal pour l’Opéra-Comique en 1921, les maîtres d’œuvre du spectacle ont choisi de distribuer le rôle d’Orphée à un ténor, à l’instar de Marc Minkowski dans son enregistrement de l’œuvre, où donnait la réplique à l’Eurydice de Mireille Delunsch. A Saint-Etienne, c’est le jeune et peu aguerri qui s’attaquait au rôle de l’amoureux éperdu dans une mise en scène, ou plutôt une mise en place chorégraphiée de l’ouvrage de Gluck, signée par le directeur du Ballet Biarritz, Thierry Malandain. Ici réside sans doute l’impression d’inaccomplissement qui saisit le spectateur ; surtout s’il a en mémoire le magique Orfeo revisité par Trisha Brown à la Monnaie en 1998.

A Bruxelles, la chorégraphe américaine avait réussi l’impossible en dévoilant une inédite proposition scénique intégrant les chanteurs à l’action chorégraphique, magique fusion entre les diverses formes d’expression artistique. A Saint-Etienne, chanteurs et danseurs, à une ou deux exceptions près, ne semblent pas servir le même ouvrage, ce qui en soi n’est pas condamnable ; seulement la proposition chorégraphique de Thierry Malandain ne possède pas la force attendue, loin de là. Un ouvrage comme Orphée et Eurydice respire l’élégie et la déploration, l’amour fou y est transmué en notes d’autant plus poignantes qu’elles exhalent pudeur et intériorité. Certes, le chorégraphe du ballet Biarritz ne trahit pas la partition en plaquant sur ces notes célestes une imagerie néo-classique désuète, un capharnaüm post-moderne à la Fabre ou le minimalisme aride d’une Maguy Marin. Il choisit de jouer la carte de la sobriété élégante et éloquente, préservant au plateau toute sa belle nudité. Les grands gagnants de cette épure scénique sont les danseurs, et surtout les costumes magnifiques de Jorge Gallardo, rouge passion, rouge sang et blanc immaculé, un spectacle à eux tout seuls. Quelques symboles forts viennent rythmer l’action (ou plutôt la non-action du chef-d’œuvre de Gluck) : la Roue du Destin, les alliances qui véhiculent les corps des amoureux, les épines rejointes par les roses au fil des actes… A côté de cela, l’univers visuel du chorégraphe est plutôt pauvre, l’attention étant surtout portée aux chorégraphies, souvent inventives, mais à notre sens desservies par un corps de ballet manquant, du moins ce soir-là, de synchronisation.

Fidèle à sa politique de promotion des jeunes chanteurs, français et étrangers (cf : Jesus Garcia dans le Jongleur de Notre-Dame, la saison dernière, Barbara Ducret dans Salomé… ), l’Opéra a fait appel à un trio de « voix nouvelles » talentueuses qui semblent promises à un bel avenir. Doit-on pour autant dissimuler, qu’à l’exception de exquise, au timbre solaire et goûteux à la fois, ni , ni Pauline Courtin ne nous ont véritablement enthousiasmé. Le premier peine à exister musicalement et scéniquement, avec un timbre vraiment très léger, sans le métal sombre et douloureux de l’Orphée de . A l’évidence un Camille de rêve dans Der Lustige Witwe, un Amalviva plausible dans Il Barbiere di Siviglia, Florian Laconi n’est pas à l’aise dans les habits d’Orphée, qui taillent un peu trop grands pour lui : le timbre sonne bien nasal et étriqué dans les superbes stances du premier acte. Quant à « J’ai perdu mon Eurydice », s’il a soulevé l’enthousiasme du public stéphanois, témoigne d’un contestable souci de faire du gros son, avec sanglots mascagniens dans la voix. Ce manque de rigueur stylistique est dommageable car, par ailleurs, le jeune ténor est de la race des scrupuleux musiciens. campe un Amour délicieusement anecdotique, vite écouté, vite oublié, sans la présence de Manfrino.

Peu rompu aux subtilités de cette musique, l’Orchestre Symphonique de Saint-Etienne, que l’on a entendu en état de grâce sous la direction de Campellone, sonne ici plutôt lourd et maladroit alors qu’il ne devrait être que grâce et fluidité. Les instrumentistes, que l’on sait par ailleurs excellents musiciens, ne sont pas en cause ; on aurait seulement souhaité un rendu sonore plus convaincant. Il faut dire que , en mal d’idées directrices, peine à donner une cohérence, sinon une cohésion, à l’enchaînement danses-récitatifs-airs. Cette lecture, servie pourtant par des chœurs performants, manque de contrastes et d’intensité dramatique, à l’image de ce qui se passe sur scène.

Crédit photographique : © Cyrille Sabatier

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