Un Castor et Pollux un peu timide

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Salle Pleyel. 17-II-2007. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Castor et Pollux, tragédie en cinq actes sur un livret de Pierre-Joseph Gentil-Bernard, version révisée de 1754. Avec : Anders Dahlin, Castor ; Laurent Naouri, Pollux ; Sophie Daneman, Télaire ; Jennifer Smith, Phébé ; Julia Doyle, une suivante de Phébé ; Miriam Allan, une ombre ; Katharine Fuge, Cléone ; Matthew Brook, Jupiter ; Tom Raskin, un Athlète ; Marc Molomot, Mercure ; Nicholas Mulroy, un Spartiate ; Sam Evans, le Grand Prêtre. Monteverdi Choir, English Baroque Soloists, direction  : Sir John Eliot Gardiner.

Gardiner revient à ses premieres amours

« Rameau les éclipsera tous. » Cette prophétie de Campra, lors de la représentation d’Hippolyte et Aricie en 1733, pourrait résumer à elle seule l’histoire de la postérité du dijonnais de Louis XV. Si tous les grands compositeurs de son temps avaient déjà produit l’essentiel de leurs œuvres à cinquante ans, Rameau quant à lui n’en est encore qu’à quelques compositions. Mais c’est un homme dont la maturité musicale est déjà atteinte qui sera révélé au grand jour à partir de cette date. Voilà onze ans qu’il avait déjà publié le fruit d’une réflexion poussée avec son Traité de l’harmonie réduite à ses principes naturels, renforcée par une Méthode de la mécanique des doigts, en 1726 et surtout augmentée la même année par un Nouveau système de Musique théorique et un an auparavant une Dissertation sur les différentes méthodes d’accompagnement.

Considéré comme un épouvantable moderniste, cette œuvre attire à Rameau les foudres et l’hostilité des lullistes, comme un premier essai de Castor et Pollux, en 1736 en témoigne. « Contre la moderne musique Voici ma dernière réplique : Si le difficile est le beau, C’est un grand homme que Rameau ; Mais si le beau, par aventure, Etait la simple nature, Dont il doit être le tableau, C’est un sot homme que Rameau » (Mémoires du duc de Luynes). Curieux pamphlet à l’encontre de celui-là même qui l’année suivante, se fera le défenseur de la génération harmonique. Curieux destin de cette œuvre décriée par les Anciens et que Rameau remaniera en 1754 en pleine querelle des Bouffons pour devenir LE modèle emblématique du style français. Modèle triomphant alors et pour longtemps. Réalisant ainsi la prophétie de Campra, il les éclipsa tous. C’est cette version que a choisie de présenter dans le cadre de cette semaine organisée par la cité de la musique pour ce « domaine privé » consacré au chef britannique.

C’est un grand retour pour cet amoureux de Rameau qu’il n’avait pas joué depuis vingt-cinq ans. Avec Les Boréades, il avait participé au renouveau et à la redécouverte de Rameau, regardé avec un respect mêlé de crainte depuis un siècle et demi. De son vivant, déjà, l’auteur des Indes Galantes avait dû réécrire des voix trop difficiles. Il pourrait en outre paraître plus facile d’interpréter un compositeur dont on connaît les principes aussi finement que nous les livrent tous ses traités. Mais comment bien saisir l’expression des sentiments dans une écriture classique française, aux accents romantiques cachés ? Comment redonner le tableau des couleurs, des caractères tout en mettant en avant ses riches innovations musicales sans le couper de la tradition lulliste ? C’est précisément cette richesse et cette nouveauté retrouvée que Gardiner et ses ensembles ont su livrer au public parisien conquis, malgré une certaine inégalité. Il a fallut, en effet, attendre le cinquième acte pour que les solistes prennent réellement la dimension de leur rôle. Le trac si perceptible de Anders Dahlin, semblait lui couper une voix pourtant magnifique et si pleine d’expression dans le duo avec son frère. Des aigus d’une pureté enfantine rehaussaient l’intensité tragique qui a pu enfin prendre, au dernier acte, toute sa dimension et sa puissance, jusque là étouffée. D’une manière générale, les solistes ont manqué de présence pour être très souvent en déséquilibre avec un orchestre qui les couvrait. A l’inverse, le chœur et l’English baroque solists ont donné toute leur dimension dans un équilibre parfait où puissance et subtilité de la nuance s’accordaient à cet esprit français que décriait tant un Rousseau humilié par une coopération manquée avec Rameau. Signalons enfin une petite voix sortie du chœur, une voix séraphique, puissante et douce, une ombre à suivre, Miriam Allan.

Crédit photographique : © DR

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