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Fidelio à l’Opéra du Rhin, la tyrannie en col blanc

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 18-VI-2008. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Fidelio, opéra en deux actes sur un livret de Josef Sonnleitner, Stephan von Breuning & Georg Friedrich Treitschke. Mise en scène : Andreas Baesler. Décors : Andreas Wilkens. Costumes : Gabriele Heimann. Lumières : Max Keller. Dramaturgie : Jutta Schubert. Avec : Anja Kampe, Leonore ; Jorma Silvasti, Florestan ; Jyrki Korhonen, Rocco ; John Wegner, Don Pizarro ; Christina Landshamer, Marzelline ; Sébastien Droy, Jaquino ; Patrick Bolleire, Don Fernando ; André Schann, Premier Prisonnier ; Jean-Philippe Emptaz, Second Prisonnier. Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Marc Albrecht.

Fidelio revient à l’avant-scène et ce n’est que justice. L’Opéra de Paris l’a programmé en novembre prochain, le Festival de Baden-Baden (à seulement quelques encablures de la capitale alsacienne) vient de le proposer sous l’exceptionnelle direction de Claudio Abbado et Strasbourg, où l’ouvrage n’a pas été donné depuis plus de vingt-cinq ans, lui offre une nouvelle production pour la fin de la saison. L’unique opéra de Beethoven traite, on le sait, du despotisme et de l’arbitraire mais aussi de la force libératrice et révolutionnaire de l’amour, conjugal en l’occurrence. Comment présenter scéniquement la barbarie sans tomber dans le platement figuratif ou le Grand Guignol ? Comment faire accepter la conclusion heureuse et utopiste de l’œuvre, au sortir d’un siècle qui a connu des génocides aussi traumatisants que la Shoah ou le régime khmer rouge, entre autres ? Telles sont quelques unes des interrogations que se pose le metteur en scène Andreas Baesler dans le programme de salle.

Le premier acte se déroule dans un univers clos et écrasant (impressionnant décor de Andreas Wilkens) fait d’immenses rayonnages de tiroirs, où s’entassent les comptes-rendus des interrogatoires que conduisent des archivistes zélés et des secrétaires rigides. Les costumes et les accessoires – machines à écrire Remington et téléphones en bakélite noire – convoquent les années trente. La référence à l’univers de Franz Kafka est explicite, confirmée par diverses citations projetées en incrustation sur le rideau de scène, mais on songe également aux sinistres archives de la Stasi. Si le cachot – un container situé en sous-sol, où se déversent les vêtements dont sont dépossédés les prisonniers et où Florestan est en situation d’interrogatoire, ligoté sur un siège et aveuglé par des lampes de bureau – nous a moins immédiatement convaincu, le final nous ramène dans la salle initiale, où la révolte a renversé les étagères, éventré les tiroirs et fait voler les feuillets administratifs.

Très fouillée et aboutie, cette transposition se révèle d’une grande cohérence et d’un puissant pouvoir de suggestion. Fidèle à Kafka, Andreas Baesler ne montre aucune violence physique. Dans cet univers bureaucratique, la cruauté et la torture sont avant tout psychologiques et d’autant plus terrifiantes qu’elles sont suggérées. Les prisonniers, tous vêtus du même vêtement gris et informe, ont surtout perdu leur personnalité et leur humanité et tendent leurs bras, lors du chœur du premier acte, vers leurs vêtements civils suspendus aux cintres. Et pourtant, au final, ce ne sont pas ces vêtements différenciés mais le même complet gris que leurs bourreaux qu’ils revêtiront. Pour Andreas Baesler comme pour Chris Kraus, qui à Baden-Baden faisait surgir de multiples guillotines en fond de scène alors que la guillotine principale venait d’être abattue, le lieto fine n’est qu’apparent et la barbarie toujours prête à se réveiller avec d’autres protagonistes. Il faut enfin mentionner une direction d’acteurs très précise et travaillée, faite d’une multitude de gestes et d’attitudes qui sonnent juste et composent des personnages vrais et complexes, bien au-delà des habituels archétypes.

La distribution offre le plaisir de retrouver la Leonore de , déjà entendue à Baden-Baden. Elle y présente les mêmes considérables qualités – intense engagement dramatique, crédibilité de l’incarnation et du travesti, puissance, émotion, moirures du medium et du grave – et les mêmes limites – vibrato mal contrôlé en début de soirée et aigu un peu à l’arraché. campe un passionnant Florestan, plus lyrique qu’héroïque, magnifique de variété d’intonations et de couleurs, déchirant d’émotion. Le Rocco de Jyrki Korhonen ne se situe pas au même niveau, timbre trop blanc, vocalité et tempérament d’acteur un peu scolaires. Quant au Pizarro de John Wegner, il est glaçant de cynisme et de brutalité à souhait ; l’émission est percutante et même brutale mais l’aigu manque parfois de justesse. Enfin, le couple Marzelline-Jaquino est proche de l’idéal : elle () mignonne, fine et aérienne, lui () intensément lyrique et amoureux transi convaincant.

Comme nous l’avions déjà noté à plusieurs reprises mais cette fois en une même soirée, l’ s’est de nouveau montré capable du meilleur comme du pire. Dès l’ouverture et durant tout le premier acte, des départs confus, des décalages aux cordes, des bois agressifs et des cuivres à l’intonation hésitante. Et par dessus tout, un son et une scansion rythmique d’un incroyable prosaïsme. Après l’entracte, et singulièrement après l’ouverture Leonore III donnée, selon une tradition établie par , entre la scène du cachot et le tableau final, tout change ; l’engagement des pupitres, la plénitude sonore, le fini d’exécution vont crescendo pour culminer dans un final enthousiasmant. A la baguette, le directeur musical de l’orchestre, , déploie pourtant une énergie considérable et une attention soutenue aux différents pupitres pour entraîner ses troupes. Sa direction très symphonique – l’ouverture Leonore III très soignée et d’une belle envolée lui réussite mieux que le climat de Singspiel des premières scènes – favorise l’ampleur et le dramatisme et accentue les transitions dynamiques et rythmiques, parfois au prix d’une mise en difficulté des solistes ou de décalages entre fosse et plateau. Quant au , il nous gratifie d’une prestation en tous points impeccable.

Fidelio est une œuvre réputée difficile et peu gratifiante à chanter et à mettre en scène. Grâce à une traduction scénique qui en renouvelle notre vision sans en dénaturer le message, grâce à une équipe de chanteurs impliquée et de format vocal adéquat, l’Opéra du Rhin a démontré le contraire. Un beau succès de plus à son actif.

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 18-VI-2008. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Fidelio, opéra en deux actes sur un livret de Josef Sonnleitner, Stephan von Breuning & Georg Friedrich Treitschke. Mise en scène : Andreas Baesler. Décors : Andreas Wilkens. Costumes : Gabriele Heimann. Lumières : Max Keller. Dramaturgie : Jutta Schubert. Avec : Anja Kampe, Leonore ; Jorma Silvasti, Florestan ; Jyrki Korhonen, Rocco ; John Wegner, Don Pizarro ; Christina Landshamer, Marzelline ; Sébastien Droy, Jaquino ; Patrick Bolleire, Don Fernando ; André Schann, Premier Prisonnier ; Jean-Philippe Emptaz, Second Prisonnier. Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Marc Albrecht.

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