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Ah ! Donnez-nous des monstres !

La Scène, Opéra, Opéras

Avignon. Opéra-théâtre. 31-III-2009. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : La Clemenza di Tito, opéra seria en 2 actes sur un livret de Pietro Metastasio. Mise en scène : Alain Garichot. Décors : Denis Fruchaud. Costumes : Claude Masson. Lumière : Marc Delamézière. Avec : Ermonela Jaho, Vitellia ; Karine Deshayes, Sesto ; Caroline Mutel, Servilia ; Marie Lenormand, Annio ; Gilles Ragon, Tito ; David Bizic, Publio. Chœurs de l’Opéra-Théâtre d’Avignon (chef de chœur : Aurore Marchand). Orchestre Lyrique de Région Avignon Provence, direction : Jonathan Schiffman.

La Clemenza di Tito

Ah oui, donnez-nous des monstres ! Donnez-nous des traîtres, des scélérats, de vrais personnages sur lesquels faire nos griffes, jeter nos passions… Epargnez-nous ce qui est trop lisse, trop poli.

C’est en 1791, année de sa mort, que Mozart composa cet opera seria – en 18 jours seulement – à la demande de l’empereur Léopold II de Bavière qui devait être sacré roi de Bohême à Prague en cette même année. 1791, pour Mozart c’est aussi l’année du dernier Quintette à cordes, de l’ultime Concerto pour piano, de l’Ave verum, du Concerto pour clarinette, de la Flûte et du Requiem… Mais la Clemenza sent beaucoup trop l’hagiographie, cet empereur antique est bien trop… clémentissime ! Dans sa magnanimité, Titus pardonne en effet à son ami Sextus d’avoir incendié le monument le plus sacré de Rome, le temple de Jupiter Capitolin, et d’avoir de surcroît tenté de l’assassiner ; et il pardonne à Vitellia, amoureuse de lui, d’être l’instigatrice du complot par jalousie. Certes, l’historien romain Suétone (env. 69 – env. 130) nous a bien laissé de Titus (39-81), fils aîné de Vespasien (9-79), le souvenir d’un grand empereur, «amour et délices du genre humain», dont le règne, relativement bref (79-81), avait été marqué par la catastrophique éruption du Vésuve du 24 août 79 – on en aperçoit ici les victimes, fantômes voilés de blanc -, mais aussi par les qualités du prince, physiques, militaires, oratoires, et même poétiques et musicales ! Mais comment un personnage aussi grand, aussi parfait, sans les failles de la passion pour Bérénice que Corneille et Racine avaient analysées, peut-il nous émouvoir ?

Pourtant on nous avait préparé un beau spectacle. Le décor était sobre – un large escalier entre deux surfaces verticales – les lumières suggestives ; sur les harmonies de couleurs entre décor et costumes, belles harmonies en gris-bleu-cendre, se détachait violemment la pourpre impériale, du manteau et du trône. Les costumes – costumes mao pour les rôles masculins, robes intemporelles pour les rôles féminines – échappaient élégamment à un exotisme de pacotille, la romanité étant juste suggérée par de longues écharpes drapées. Les acteurs se déployaient plastiquement sur tout l’espace, et l’on ne peut guère déplorer que la petitesse (d’aucuns ont parlé de mesquinerie) de la maquette stylisée du Capitole, brûlant sans se consumer au sommet de l’escalier monumental. Regrettons également que les surtitrages aient été souvent inopérants : décalés par rapport au texte italien, répétitifs dans les arias, absents dans les récitatifs, où ils sont pourtant indispensables…

Quant aux chanteurs, les voix féminines furent superbes, chacune avec sa spécificité : une excellente , qui a su exprimer les multiples nuances du rôle de Sextus ; une lumineuse Caroline Mutel, à la voix d’une limpide pureté, dont nous avions pourtant moins apprécié les prestations précédentes dans Le Pays du Sourire, voire dans L’elisir d’amore et dans la toute récente Manon ; une convaincante Marie Lenormand en Annio. , elle, s’est montré inégale et doit resserrer son jeu sur davantage de simplicité.

Le public s’est régalé des magnifiques arias, si pleinement… mozartiens ; les musiciens (une mention aux clarinettes et au clavecin) ainsi que les chœurs étaient à la hauteur, et pour sa deuxième direction lyrique après les récents Contes d’Hoffmann était beaucoup moins inquiet.

Quant à , il a mesuré toute la difficulté de sa prise de rôle. Nous lui avions décerné nombre de lauriers, dans Le Pays du Sourire, un peu moins dans les Contes d’Hoffmann. Dans le costume de Titus, toute notre indulgence n’a pu l’applaudir sans réserve ; sa voix n’avait pas ses couleurs, ses ornements, et la langue même roulait sans musicalité ; et si le premier acte pouvait lui trouver des excuses dans la difficulté de se situer à l’intérieur d’un tel rôle, paradoxalement ingrat, le second acte a peut-être signé son divorce d’avec le répertoire mozartien, tant les vocalises s’essoufflaient. Son passage à Wagner, pour lui qui veut cultiver la diversité, aurait-il forcé son talent ? Nous voulons croire qu’il ne traverse qu’un désert passager…

Notons enfin que les non-voyants bénéficiaient du dispositif d’audio-description d’Accès-culture, déjà mis en place pour Il Viaggio a Reims.

Crédit photographique : (Titus) © Cédric Delestrade

 

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