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Cecilia Bartoli est Sémélé

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Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Semele. Mise en scène : Robert Carsen. Décors et costumes : Patrick Kinmonth. Lumières : Robert Carsen et Peter van Praet. Chorégraphie : Philippe Giraudeau. Avec : Cecilia Bartoli, Semele ; Charles Workman, Jupiter/Apollo ; Anton Scharinger, Cadmus/Somnus ; Liliana Nikiteanu, Ino ; Thomas Michael Allen, Athamas ; Birgit Remmert, Juno ; Isabel Rey, Iris. Chœur de l’Opéra de Zurich (chefs de chœur : Jürgen Hämmerli et Ernst Raffelsberger), Orchestre La Scintilla de l’Opéra de Zurich, direction : William Christie. Réalisation : Felix Breisach. Enregistré en janvier 2007 à l’Opéra de Zurich. 2 DVD Decca. Code-barre : 4400743323. Image 16/9 anamorphique NTSC. Son DTS 5. 0 et LPCM stéréo. Sous-titrage en français, anglais, allemand, espagnol, chinois. Pas de bonus. Toutes zones. Durée 154′

 

Les Clefs ResMusica

Encensée par la critique (dont notre confrère Jacques Schmitt), fêtée par le public, la prise de rôle de en Sémélé à l’Opéra de Zurich en janvier 2007 a fait figure d’événement. Decca nous offre de revivre ces représentations initiales, reprises en janvier dernier avec un même enthousiasme.

Pour servir d’écrin à la cantatrice romaine, l’Opéra de Zurich a fait venir l’inusable et bien connue production de , créée avec grand succès en 1996 au Festival d’Aix-en-Provence. Du pur Carsen, qui ravira ses thuriféraires – dont nous sommes – mais pourra agacer ses détracteurs, avec ses tics habituels, comme le lit immense qui occupe la scène durant plus de la moitié du spectacle. On reste cependant confondu par l’intelligence et la pertinence du propos, qui transforme l’Olympe en cour des Windsor plus vraie que nature, haute en couleurs et qui vit au rythme des intrigues et des manchettes des tabloïds. On apprécie comme toujours la qualité du travail théâtral, qui invente en permanence une action, un geste, une attitude, pour animer la scène et soutenir l’intérêt du spectateur, y compris dans les longs da capo. Les chanteurs ne sont quasiment jamais laissés les bras ballants, à déclamer leurs airs. Tout aussi abouti, le traitement du chœur en fait un acteur à part entière. Et même si Haendel et son librettiste ne l’avaient pas prévu, le comique voulu du duo Juno-Iris fonctionne pour notre plus grand plaisir.

Dans ce spectacle conçu pour et autour d’elle, s’investit à fond, avec son énergie et sa générosité coutumières. Bien que l’on ait l’habitude de voix plus aiguës dans ce rôle et que, chez elle, l’aigu paraisse toujours fabriqué et non naturel – est-ce la raison pour laquelle l’air d’entrée décoratif «The morning lark» a été omis ? –, son interprétation vocale est, au sens propre, réellement transcendante. Les variations infinies de couleur et d’intonation font un sort à chaque mot, toujours vécu et sensible. L’agilité vocale, basée sur une impressionnante longueur du souffle, est tout bonnement extraordinaire. Se succèdent roulades, trilles, variations extravagantes mais toujours à but expressif, jamais ornemental. De plus, l’actrice s’amuse et prend un plaisir évident à jouer cette nymphette narcissique et frivole, que l’orgueil de vouloir accéder à l’immortalité conduira à sa perte (et que fait très joliment expirer en s’enroulant dans la pourpre royale inaccessible). Et les moments de grâce se succèdent ; «Endless pleasure» est roucoulé avec humour, «O sleep» superbement phrasé tout en mezza-voce, les vocalises de «No, no ! I’ll take no less» sont furibardes à souhait. Mais le point culminant reste le délire vocal du long «Myself I shall adore» où, comme Sémélé de son propre reflet, Cecilia Bartoli se délecte de sa stupéfiante vocalité…et fait crouler la salle. On peut certes, comme Juno, trouver tout cela «too much», sur-joué, sur-orné ; on peut aussi, comme nous, s’en réjouir et trouver que l’excès et l’abondance, que la Bartoli nous offre ici, conviennent bien mieux aux folies baroques de Haendel qu’au romantisme de la fragile Amina de la Sonnambula.

Le reste de la distribution, réunie autour de la star de la soirée, est de moins haut niveau. Sans atteindre au niveau de poésie et d’intensité de en 2004 au Théâtre des Champs-Elysées, réussit pourtant plutôt bien son Jupiter, idéalement falot, et nous gratifie, au passage, d’un «Where’er you walk» inspiré, dont la superbe reprise, susurrée en voix mixte, allume – moment magique – tout un ciel étoilé pour séduire Sémélé. Avec son physique de géante, la Juno virago et dévorée par la jalousie de Birgit Remmert forme un duo hilarant avec sa suivante Iris, où Isabel Rey réussit un fabuleux numéro scénique, en secrétaire coincée, survoltée et maladroite. La qualité de leur interprétation rend indulgent sur les quelques scories vocales qui émaillent leur chant, et notamment un «Hence, Iris, hence away» à l’arraché et à bout de souffle. Du côté des humains, le bilan est plus sombre. En Cadmus comme en Somnus, , voix claire et graves absents, n’intéresse guère. Dans le rôle (très raccourci) d’Athamas, Thomas Michael Allen n’exhibe que les défauts des contre-ténors : timbre pauvre, absence de couleurs, intonations douteuses. Mais la contre-performance absolue est la Ino de  ; apparemment dépassée par les exigences vocales, pourtant modestes, du rôle, elle se réfugie dans un expressionnisme totalement hors de propos, surjouant, poitrinant ses graves et usant même de quasi parlando.

Peut-être est-ce dû à la prise de son, mais dès les fusées ascendantes de l’ouverture, les cordes de l’ensemble La Scintilla – l’ sur instruments anciens, dédié à la musique ancienne et baroque – sonnent rêches, agressives et rigides d’articulation. S’y ajoutent une assise grave peu sonore et un continuo banal (clavecin, violoncelle, contrebasse) et peu inventif. Une déception pour cet ensemble à la réputation bien établie. De plus, à leur tête, dirige sans imagination et sans couleur, ne jouant que sur des tempi fortement contrastés. Il anime certes mieux la «scène de ménage» entre Jupiter et Sémélé, au troisième acte, mais c’est bien tard. Le chœur de l’Opéra de Zurich, très impliqué scéniquement, au son rond et plein et à la puissance respectable, s’en sort beaucoup mieux.

Pour Cecilia Bartoli, à son sommet, pour l’excellente mise en scène de Robert Carsen, on peut chaudement recommander ce DVD. Mais il faudra accepter que l’entourage vocal et orchestral ne sont pas vraiment à la même hauteur. Déjà citée, la Sémélé dirigée par à Paris en 2004 était beaucoup plus homogène mais n’a, hélas, pas eu l’honneur d’une publication vidéo. Les inconvénients du star-system…

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